Des lettres isolées à la science des lettres. Un carrefour de savoirs au Proche-Orient
5 et 6 novembre 2022, de 9h à 18h
Ifpo Erbil, citadelle d’Erbil, Irak
Les exégètes du Coran ont souvent témoigné de leur perplexité face à la question des énigmatiques « lettres isolées » (ḥurūf muqaṭṭa‘a), aussi connues comme les liminaires (fawātiḥ) coraniques introduisant certaines sourates. Elles seraient pour certains un support de méditation et une allusion directe aux noms de Dieu, pour d’autres le fondement d’une cosmogonie et « l’origine de toute chose » ainsi que « le secret du Coran ». D’autres encore leur ont accordé une nature opérative et les ont employées dans diverses applications d’ordre magique ou thérapeutique. Denis Gril et Pierre Lory, par les nombreux travaux qu’ils y ont consacrés, ont permis de mieux connaître la « science des lettres » (‘ilm al-ḥurūf) en islam, procédé spéculatif aux contours multiples, dans lequel la graphie des lettres, leur prononciation, leur ordre dans l’alphabet ou leurs correspondances cosmologiques sont tour à tour convoqués et mis en relation, et où la question des lettres isolées du Coran joue un rôle central. De telles conceptions apparaissent dans certains ouvrages fondateurs du soufisme comme dans la Risālat al-ḥurūf attribuée à Sahl al-Tustarī (m. en 896/283), ou le Šarḥ ma‘ānī al-ḥurūf de Abū ‘Abd al-Raḥman al-Sulamī (m. en 1021/411), et parcourent l’oeuvre de certains auteurs importants plus tardifs comme Ibn al-‘Arabī (m. en 1240/637) ou Aḥmad al-Būnī (m. en 1225/622).
Des spéculations analogues à la science des lettres existent dans les cultures et religions présentes dans les territoires conquis par l’islam et ont inspirées les penseurs musulmans. Ainsi, pour Ibn Sīnā (m. en 1037/428), les lettres isolées du Coran seraient un crypto-langage dont il faudrait percer le chiffre en faisant appel au pythagorisme. L’héritage philosophique grec est également notable chez des auteurs comme les Iḫwān al-Ṣafā (9ème, 10ème siècle), Ibn Masarra (m. en 931/318) ou Ibn al-‘Arabī. Cette gnose des lettres amène à s’interroger, comme le fait l’ouvrage collectif Mysticism and Language (1992) édité par Steven T. Katz, sur le concept de langue sacrée et sur la position complexe de la langue lorsqu’il s’agit de pénétrer le domaine du supra-rationnel. Cependant, d’autres chercheurs ont choisi d’étudier les lettres isolées sans recourir à la tradition islamique, préférant émettre de nouvelles hypothèses sur leur sens, comme le mentione Martin Nguyen dans un article de 2012 consacré à la question de l’exégèse sunnite des lettres isolées.
Ces dernières années ont connu un regain d’intérêt pour les sciences occultes islamiques, en particulier pour sa dimension « magique », avec la publication d’un dossier spécial de la revue Arabica intitulé Islamicate Occultism, New Perspectives en 2017 ou de l’ouvrage collectif Islamicate Occult Science in Theory and Practice en 2021. Une analyse détaillée des conceptions développées par l’exégèse islamique au sujet des lettres isolées serait un pas supplémentaire dans ce vaste champ d’étude. Par quelles méthodes les commentateurs parviennent-ils au sens premier (ou ultime, ta’wīl) de ces lettres, de ces signes (’ayā), dont « seul Dieu », mais peut-être aussi les initiés
« enracinés dans la science » (Cor. 7/3), connaissent la portée réelle ? Le parallèle historique avec les conceptions « lettristes » présentes dans la kabbale et chez certains courants primitifs de la gnose chrétienne (pérates, ophites, marcosiens) peut-il apporter un éclairage nouveau sur cette question ? A la suite du 13ème siècle de Ibn al-‘Arabī, de ’Aḥmad al-Būnī et de la mise à l’écrit du plus important ouvrage kabbalistique, le Zohar, quelques nouveaux courants religieux liés à l’islam émergent, tels que le hurufisme ou le bahaïsme, dans lesquels les lettres et les nombres occupent une place prépondérante. Enfin, il s’est développé ces dernières décennies une intense activité scientifique dans le monde musulman visant à étudier le Coran sous l’angle privilégié des nombres. Cette approche sera également être abordée dans le cadre de ce colloque. Malgré les nombreux obstacles, liés en particulier au cloisonnement des champs disciplinaires, il est indispensable de procéder à des confrontations aréales et disciplinaires afin d’enrichir un objet d’étude qui présente une dimension universelle.
Comité d’organisation: Nadir Boudjellal (Inalco/Cermom/Ifpo/DEAMM), Pauline Koetschet (CNRS/IFPO/DEAMM), Pierre Lory (EPHE/PSL/LEM), Jean-Jacques Thibon (Inalco/Cermom)
Comité scientifique: Pauline Koetschet (CNRS/Ifpo/DEAMM), Pierre Lory (EPHE/PSL/LEM), Jean-Jacques Thibon (Inalco/Cermom)