Les justices dans l’espace islamique médiéval et moderne

Colloque international : Les justices dans l’islam médiéval et moderne (Beyrouth, 23-24 mai 2012)

Responsable : Mathieu Tillier (Ifpo)

Autres participants : Phillip Ackerman-Lieberman (Vanderbilt University), James Edward Baldwin (University of Cambridge, UK), Zahir Bhalloo (Wadham College, Oxford), Maribel Fierro (CCHS-CSIC, Madrid), Tāriq Nāfiʿ al-Ḥamdānī (Université de Bagdad), Nejmeddine Hentati (Université de la Zitouna, Tunis), Nicolas Michel(IREMAM, Aix-en-Provence), Marina Rustow (Johns Hopkins University), Steven Judd (Southern Connecticut University, USA), Qādir Muḥammad Ḥadan (Université d’Erbil), Delfina Serrano (CSIC, Madrid), Talal Al-Azem (University of Oxford), Élise Voguet (IRHT/CNRS), Maaike van Berkel (University of Amsterdam, Pays-Bas), Sean W. Anthony (University of Oregon), Timothy J. Fitzgerald (James Madison University), Ṣabāḥ Ibrāhīm al-Shaykhlī (Université de Bagdad), Lucian Reinfandt (Université de Vienne).

Partenaires institutionnels : CNRS, IREMAM, IISMMM, AUF, SCAC de Bagdad, Bibliothèque Orientale (USJ).

Financements (hors Ifpo) : CNRS, IREMAM, IISMM, EHESS, AUF.

Historique du programme et objectifs scientifiques et de coopération 

La dimension plurielle des institutions judiciaires de l’Islam médiéval et moderne tend à être négligée jusque dans des études récentes. C’est cette pluralité que ce programme de recherche se propose de restituer, à travers une étude des justices et de leurs modes de fonctionnement différenciés dans le temps et dans l’espace, depuis l’apparition de l’islam jusqu’à la période contemporaine, aussi bien dans les territoires centraux du dār al-islām qu’à la périphérie (Magreb, al-Andalus, Asie centrale). Il s’agit de mieux comprendre les liens qu’entretenaient et qu’entretiennent encore les institutions judiciaires musulmanes, mais également de replacer ces dernières dans un large contexte prenant en considération les modes non étatiques de résolution des conflits, ainsi que les traditions judiciaires extérieures à l’islam mais néanmoins présentes sur le territoire du dār al-islām.

Ce programme réunit essentiellement des historiens spécialistes de l’Islam médiéval et de la période ottomane. Il a pour objectif de mettre en lumière la complexité de phénomènes sociaux que les sources médiévales ne laissent que difficilement transparaître, mais également d’éclairer d’un jour nouveau les racines historiques de la pluralité institutionnelle remarquable jusque dans les sociétés d’aujourd’hui. Au-delà, ce programme entend lever un coin de voile sur la relation complexe que les institutions judiciaires entretiennent dans l’Islam avec le système normatif du fiqh (droit musulman) : il s’agit de montrer comment ce référent juridique, pensé comme intemporel, fut modelé, modifié, voire manipulé par les institutions depuis les origines de l’Islam jusqu’à nos jours.

Le programme s’organise autour de trois axes :

1) Pluralisme judiciaire et interactions institutionnelles. Si les cadis (ar. qāḍī, pl. quḍāt) représentent les plus célèbres juges de l’Islam médiéval et moderne, ils étaient loin de monopoliser l’exercice de la justice. D’autres institutions possédaient des prérogatives judicaires, telle la police (shurṭa), l’inspection des marchés (ḥisba), les gouverneurs de provinces, etc. Des tribunaux spécifiques se développèrent, comme la justice militaire (qaḍā’ al-ʿaskar) ou celle du redressement des abus (maẓālim, parfois qualifiée de « justice séculière »). Le fonctionnement des institutions extérieures à la judicature du cadi demeurent néanmoins mal connues, peut-être car les ʿulamā’, principaux auteurs de nos sources, les considéraient comme en marge de la justice religieuse – seule justice qu’ils reconnaissaient comme légitime. La frontière entre juridictions reste ainsi difficile à déterminer. L’étude des frontières institutionnelles, des interactions entre institutions et de l’usage politique et social de ces dernières permettra de renouveler notre compréhension des systèmes judiciaires islamiques.

2) Les justices parallèles. Les études sur la justice en terre d’Islam se sont surtout concentrées, jusqu’ici, sur la résolution des conflits dans le cadre institutionnel mis en place par les autorités musulmanes (institutions évoquées ci-dessus), dans le cadre de tribunaux dont les juges étaient nommés par le pouvoir politique. Or le traitement « judiciaire » ne représente qu’un mode de résolution des conflits parmi d’autres. Bien que la tradition islamique elle-même fasse la part belle aux notions de conciliation (ṣulḥ) et d’arbitrage (taḥkīm), ces procédés n’ont que rarement retenu l’attention qu’ils méritent. L’exemple de sociétés musulmanes contemporaines (comme au Yémen) montre combien, encore aujourd’hui, la justice coutumière prend souvent le pas sur la justice étatique, et l’on peut supposer qu’il n’en allait pas autrement aux époques médiévale et moderne. Le deuxième axe de recherche consiste donc en une exploration des systèmes de justice « parallèles » aux tribunaux étatiques : les justices « privées » (instances d’arbitrage, de médiation et de conciliation) ; les pratiques judiciaires des « nouveaux peuples » régulièrement intégrés dans le monde musulman ; les systèmes judiciaires des communautés non musulmanes.

 3) Pluralisme institutionnel et normativité judiciaire. Qu’il s’exprime à travers des institutions musulmanes étatiques ou des instances parallèles de type conciliation ou arbitrage, le pluralisme judiciaire signifie, sur le plan conceptuel, pluralité des normes de référence. Le pluralisme juridique est un phénomène essentiellement connu, en Islam, à travers le développement d’écoles juridiques concurrentes. Le droit élaboré par les ḥanafites, les mālikites, les shāfiʿites et les ḥanbalites (principaux courants de l’islam sunnite), ou encore par les imamites, les zaydites et les ismāʿīliens (dans l’islam chiite), s’applique néanmoins à un type de justice étatique particulier, celle des cadis, et les études de ces maḏhab ont rarement pris en compte la pluralité des systèmes juridictionnels et sa complexité. Le troisième axe de ce programme de recherche s’interroge donc sur la coexistence de systèmes normatifs concurrents et sur leur relation aux institutions.

Ce programme, débuté en 2011, réunit des chercheurs européens (français, britanniques, hollandais, autrichiens, espagnols), américains et moyen-orientaux (Iraq, Syrie, Tunisie). Outre ses objectifs purement scientifiques, il ambitionne de renforcer la coopération et le dialogue entre des chercheurs venus de cultures académiques variés. Les colloques internationaux organisés dans le cadre de ce programme feront l’objet de publications multilingues en français, anglais et arabe.

Expression et valorisation scientifiques

Un premier colloque s’est tenu à Beyrouth les 16 et 17 mai 2012, intitulé « Les justices dans l’Islam : Pluralisme judiciaire et interactions institutionnelles ». Il a réuni 18 chercheurs venus des États-Unis, d’Europe, du Maghreb et du Moyen-Orient. Deux chercheurs syriens ont malheureusement été contraints de renoncer à participer, faute de visa de sortie. Malgré la situation instable à Beyrouth à ce moment-là, le colloque a été accueilli à la Bibliothèque Orientale (USJ) avec succès, et la publication des actes est en préparation.

Perspectives de développement ou de reconduction

Un second colloque sera organisé au printemps 2014 sur le thème des « justices parallèles » dans l’Islam médiéval et moderne. Il aura pour objectif d’étudier l’articulation des institutions d’arbitrage, de médiation et de conciliation, mais également des institutions non musulmanes, au système judiciaire islamique « classique ».