Présentation :
Explorer le temps, ses unités et objets de mesure, ses perceptions et ses usages pluriels par les groupes et les individus, tel est l’objectif que se donne ce nouveau projet de recherche interdisciplinaire et diachronique de l’Ifpo. Initié par le Département d’études contemporaines, il a une vocation transversale au sein de l’Institut. Un réseau de partenariats, tant régionaux qu’internationaux, est en cours de montage.
La perception du temps est au centre de l’expérience humaine. L’anthropologie et la sociologie ont montré que le devenir de sociétés qui coexistent ne s’inscrit pas dans un temps universel, mais dans une diversité de représentations symboliques qui s’observe notamment à travers la diversité des calendriers. L’une des tentations de la mondialisation est pourtant d’imposer un temps mondial basé sur le calendrier occidental chrétien. À la pluralité de ces computs fait écho la diversité des temporalités construites par les pratiques sociales elles-mêmes, et vécues par les groupes et les individus, temporalités qui revêtent, dans le contexte de la modernité, une complexité accrue. Après une éclipse liée à l’omniprésence des grands paradigmes de la sociologie du XXe siècle, la question du temps et des temporalités est d’ailleurs revenue au centre des interrogations des sciences sociales et humaines. L’évolution des changements sociaux, en ce début de XXIe siècle, notamment les modifications du monde du travail et la promotion du temps informatique, le retour inattendu de l’événement, avec les révolutions arabes actuelles, s’accompagnent d’une accélération et d’un brouillage des temporalités qui rendent plus nécessaire encore une investigation sur ces questions. Or en dépit de son caractère heuristique et de son actualité, la question du temps et des temporalités n’a pas été mobilisée dans l’étude des sociétés arabes, et fort peu d’ailleurs dans celle les sociétés non occidentales en général.
Ce programme vise, d’une part, à retracer la façon dont les mesures du temps, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, ont été historiquement et socialement construites, sur la très longue durée, soit depuis l’Antiquité. Il s’attachera, d’autre part, à analyser la façon dont est construite, perçue, vécue et commentée, la pluralité des temporalités concrètes, matérielles, sociales, culturelles et symboliques...., à étudier la façon dont les sociétés de cette région s’alimentent de ces diverses temporalités, qui peuvent se coordonner, mais parfois aussi entrer en conflit. On tentera de saisir cet aspect dès le Moyen-Age et au cours des époques modernes, dans la mesure où les sources disponibles le permettent, et surtout à partir de l’introduction de la modernité occidentale et jusqu’à nos jours. Les rapports complexes entre le temps abstrait comme mesure, soit un temps quantifié, et ces temporalités vécues, soit des temps subjectifs, sont au centre de nos interrogations.
Les recherches empiriques réalisées dans le cadre de ce programme s’articuleront autour de trois axes de réflexion principaux, distingués ici pour des raisons de clarté, mais qui sont en réalité en partie articulés.
La réislamisation actuelle des sociétés, la forte inscription dans des postures identitaires face à un Occident jugé toujours conquérant, réactivent la dimension symbolique du temps et ses usages politiques. En témoignent les tentatives de réhabiliter un temps proprement musulman (calendrier lunaire, choix des jours de week-end…) contre l’hégémonie du calendrier chrétien. D’un autre côté, et en dépit des manifestations visibles de cette réislamisation, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord poursuivent leur processus de modernisation, selon des modalités qui leur sont propres. Sous la gangue du collectif, par lequel on a trop souvent tendance à saisir ces sociétés, émerge de façon de plus en plus évidente l’individu, et, concomitamment, se fait jour un espace du temps « à soi », un temps choisi, revendiqué, celui des loisirs notamment. On peut cependant faire l’hypothèse qu’à ces deux régimes dominants de temporalités, temps contraint et temps choisi, en œuvre également en Occident, s’ajoute dans le monde arabe, et sans doute plus largement dans les pays du Sud, un nouveau temps subi, celui de l’attente, du mariage ou du travail, ou encore du départ vers un ailleurs rêvé, lié aux conditions économiques et sociales spécifiques de ces régions.
Responsable scientifique : Sylvia Chiffoleau