Artisanat et sociétés au Proche-Orient ancien

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Participants


 

Présentation

Les civilisations de l’Orient ancien à l’âge du Bronze (3200-1200 av. J.-C.) sont souvent considérées et perçues – à juste titre – comme des précurseurs en matière d’urbanisation. Les témoins archéologiques livrent les premières traces de l’organisation spatiale de ce que l’on peut désormais appeler des villes, avec leurs bâtiments à l’architecture monumentale et leurs édifices religieux. L’invention de l’écriture ouvre, vers la fin du IVe millénaire av. J.-C., les portes de l’Histoire.

Les tells, qui sont formés par la superposition des villages ou villes anciennes, concentrent l’essentiel des recherches archéologiques orientales. Toutefois, les cadres et les morphologies urbanistiques et architecturales ne constituent que l’un des nombreux pans d’une recherche variée et pluridisciplinaire. Parmi ceux-ci, la culture dite « matérielle » est l’une des plus essentielles. En effet, pour modestes qu’ils puissent paraître, les pots, armes, outils, parures et autres éléments cultuels ou décoratifs apportent des témoignages précieux autant qu’abondants, et permettent d’apprécier, dans toutes leurs dimensions, les productions humaines.

Bien que ces productions artisanales concernent tous les niveaux de la société, elles trouvent une place privilégiée au sein du monde des villes. Tant au Levant qu’en Mésopotamie, l’élite palatiale qui voit le jour à cette époque gère en grande partie l’approvisionnement en matières premières, concentre les savoir-faire et se charge de l’essentiel de la redistribution. Ce sont les premières traces de la spécialisation artisanale à grande échelle, qui connaît un essor considérable au cours du IIIe millénaire.
Dans ce monde urbain, où le statut social s’accompagne de signes extérieurs de richesse et où les manifestations visuelles sont devenues essentielles, les qualités esthétiques, voire symboliques, des objets d’apparat importent autant que les matériaux qui les constituent. À un autre degré, l’étude des productions artisanales rend possible un décryptage des aspects complexes et multiples des transferts techniques, des modes de commerce à longue distance et, d’une manière générale, des échanges et des influences culturelles sous toutes leurs formes : technique, artistique, militaire, religieuse, etc.

Les principaux axes de cette thématique, quoique distincts, concernent tous une approche matérielle des cultures et des sociétés de l’Orient ancien :

  • l’iconographie et son support matériel constituent l’une des clés de l’étude de l’univers religieux (B. Lagarce) et de l’idéologie politique (B. Couturaud) ;
  • la technologie de l’or contribue à préciser les étapes du développement des savoir-faire et leurs transferts interrégionaux (R. Prévalet) ;
  • l’étude des productions céramiques, et plus particulièrement de la céramique d’importation, contribue à la connaissance des différentes sociétés de la Méditerranée orientale et des liens qui se tissent entre elles à l’âge du Bronze Récent. (Sarah Vilain) ;
  • la typologie des artéfacts métalliques, associée à la chronologie fine et la répartition spatiale, permet d’apprécier les dynamiques culturelles (G. Gernez).

1. La divinité au Proche-Orient et en Égypte aux IIIe et IIe millénaires av. J.-C.

Bérénice Lagarce

L’essor de l’organisation urbaine va de pair avec l’élaboration de panthéons de plus en plus complexes, hiérarchisés et spécialisés. En Égypte, au Levant et en Mésopotamie, la répartition des fonctions au sein du monde divin reflète naturellement l’organisation de la société humaine, et répond aux besoins de l’idéologie, mise en place par l’élite responsable de l’ordre social. Par quels moyens appréhender les évolutions de la religion, des rapports des hommes aux divinités, des divinités entre elles, ou du pouvoir au divin ?

L’étude des productions artisanales s’ajoute à celle des inscriptions et des textes à caractère littéraire, rituel ou administratif pour reconstituer une image vraisemblable ou cohérente des différents aspects de la religion et de l’idéologie dans le Proche-Orient de l’âge du Bronze et l’Égypte des IIIe et IIe millénaires. En effet, les vestiges matériels tels qu’ex-voto, amulettes et parures, céramique décorée, dispositifs cultuels, peintures ou reliefs pariétaux sont indispensables non seulement pour les informations qu’ils livrent sur l’iconographie, mais surtout parce qu’ils documentent un pan du fait religieux ignoré des documents écrits officiels : les pratiques privées et la piété populaire, qui ne trouvent guère à s’exprimer qu’à travers des objets et des images.

La culture matérielle est ainsi une source d’information d’autant plus primordiale que les textes eux-mêmes ne sont pas connus uniformément pour toutes les régions et à toutes les périodes. Un exemple caractéristique : tandis que les archives d’Ebla documentent bien la religion pratiquée dans ce royaume au milieu du IIIe millénaire, on en est réduit aux données de l’archéologie pour celle du IIe millénaire. À Ougarit, les recueils mythologiques et rituels retrouvés datent de l’âge du Bronze récent, mais la religion du Bronze moyen n’est pas renseignée par des textes.

L’interprétation des vestiges matériels constitue donc non seulement un complément indispensable des données et des lacunes de l’épigraphie, mais aussi un pan de recherche à part entière, qui peut conduire à des conclusions d’un tout autre ordre que celles tirées de l’étude d’une culture à travers ses productions écrites.

Un dernier point à prendre en considération pour la comparaison entre l’expression du divin et des croyances religieuses en Égypte et au Proche-Orient est la disparité des supports et des formes de cette expression. Ainsi, tandis que l’écrit, de façon générale, abonde dans la civilisation égyptienne, de sorte que les images peintes ou sculptées (sur des murs, des stèles, des sarcophages…) y sont très souvent accompagnées d’inscriptions qui identifient et expliquent ces images, l’équivalent ne se trouve presque jamais au Proche-Orient : les scènes qui pourraient représenter des personnages divins ne contiennent généralement aucun texte, le seul type de support figuré comportant assez couramment des inscriptions étant les cachets et sceaux-cylindres ; cependant, dans la plupart des cas, le texte paraît n’y entretenir que peu de rapport avec l’image gravée. Par ailleurs, les innombrables murs de temples ou de tombes sculptés en relief, très riche source d’informations sur l’idéologie et la religion égyptiennes, manquent au Proche-Orient, qui n’a guère pratiqué ce genre de décoration lors des IIIe et IIe millénaires, et où, le cas échéant, l’élévation des murs est généralement très mal connue faute d’un état de conservation satisfaisant. Une autre dissymétrie se manifeste dans le domaine de la statuaire : on connaît assez bien les statues de culte de l’Égypte pharaonique, que l’on se réfère à certaines d’entre elles qui ont survécu jusqu’à nos jours, ou aux représentations multiples et cohérentes de ces effigies sacrées ; à l’inverse, aucune statue de culte de Mésopotamie ou du Levant de l’âge du Bronze n’a, semble-t-il, été retrouvée : les seuls documents disponibles qui décrivent ou figurent de tels objets datent du Ier millénaire av. J.-C.
Ces quelques exemples montrent combien il est nécessaire, pour étudier la religion des IIIe et IIe millénaires en Égypte et au Proche-Orient, de recourir à toutes les sources possibles, tout en gardant conscience que la vision qui en résultera restera forcément partielle et variable selon les zones et les époques.

Collaborations

L’approche pratique des recherches implique en particulier une collaboration étroite avec les musées de Syrie (Musée national et de Damas, musée national d’Alep) et une présence sur le terrain, dans le cadre de missions archéologiques auxquelles nous prenons part. Il s’agit en l’occurrence de Tell Mishrifeh-Qatna et de Ras Shamra-Ougarit, sites majeurs du Bronze moyen et du Bronze récent en Syrie, dont l’importance politique dans l’histoire se reflète dans la grande variété de la documentation de nature religieuse (temples de Baal et de Dagan à Ougarit, tombes royales de Qatna…) :

Études de matériel

Ce vaste champ d’étude requiert, en plus d’une pratique de la documentation et des terrains du Proche-Orient, des compétences approfondies en égyptologie, et se prête à une étude détaillée de dossiers portant sur les points suivants.

Scarabées et scaraboïdes de Ras Shamra-Ougarit.

Un type de témoignage particulièrement important sur les pratiques religieuses est représenté par les scarabées et scaraboïdes en faïence ou en pierre, généralement gravés d’une inscription sur le plat. On trouve ces objets en abondance, tant en Égypte, où ils ont vu le jour dès l’Ancien Empire, qu’au Levant, où ils furent importés, puis imités, à partir des XVIIIe-XVIIe siècles av. J.-C., semble-t-il. Ils étaient utilisés avant tout comme amulettes, principalement en contexte funéraire, étant donné leur symbolisme lié à la renaissance et leur vertu régénérative ; mais ils pouvaient aussi être portés comme talismans par les vivants, ou encore - en Égypte du moins - être employés comme des sceaux. Le problème que pose aujourd’hui ce type de documents est que la grande majorité de ceux que nous connaissons ont été acquis sur le marché, ou ne proviennent pas d’un contexte archéologique précis. Pour les sites de Palestine qui ont livré des corpus de scarabées lors de fouilles régulières, on peut cependant constater que l’usage dominant de ces objets était apparemment de les déposer dans les tombes en guise d’amulettes funéraires.

Le site de Ras Shamra-Ougarit offre l’occasion d’examiner l’ensemble des scarabées et scaraboïdes, pour la plupart inédits, d’une ville de l’âge du Bronze au Levant Nord, région pour laquelle ce type de matériel n’est pas encore bien documenté par des publications. L’autre avantage de ce corpus est qu’il s’agit de documents qui proviennent, à quelques exceptions près, de fouilles régulières, et que l’on dispose donc, pour la plupart d’entre eux, d’un contexte archéologique donné. Cependant, trois obstacles compliquent l’analyse : d’abord, ce contexte archéologique n’est pas toujours aussi précis qu’on le souhaiterait, surtout pour les campagnes anciennes. De plus, le problème inhérent à ce type de matériel est que les scarabées sont parmi les objets les plus susceptibles d’être déplacés en raison de leur petite taille, qui les rend aisément transportables d’un point à un autre - parfois très loin de leur lieu d’origine -, mais aussi vulnérables à la moindre perturbation des couches archéologiques. Enfin, il s’agit d’une catégorie de documents que l’on conservait volontiers à travers les âges et qui pouvaient être transmis de génération en génération, de sorte que l’on peut retrouver des scarabées d’époques diverses dans des niveaux bien postérieurs. Toutes ces raisons font qu’il faut se garder de fonder trop fermement des conclusions sur les contextes archéologiques de découverte indiqués pour notre matériel.

Les scarabées et scaraboïdes d’Ougarit couvrent toute la période depuis l’âge du Bronze moyen à la fin du Bronze récent, et sont représentatifs, dans leur décor et leur style, des différentes tendances qui ont travaillé la production des scarabées au IIe millénaire, en Méditerranée orientale : on y reconnaît des modèles égyptiens et égyptisants, mais aussi des motifs d’origine proprement syrienne, dans le style dit « hyksos ». L’éventail des ornements et des inscriptions va du motif géométrique ou floral à la formule de dévotion à une divinité ou d’allégeance à un pharaon, en passant par des scènes impliquant des figures humaines ou animales, et par diverses compositions hiéroglyphiques plus ou moins déchiffrables. L’étude approfondie et la publication de ce matériel devraient contribuer à l’avancée des connaissances sur l’histoire des relations et des influences réciproques - artistiques, culturelles, religieuses, politiques - entre l’Égypte et le Proche-Orient à l’âge du Bronze.

Monuments égyptiens découverts en Syrie

D’autres types de documents témoignent de rapports entre le Levant de l’âge du Bronze et l’Égypte. Dans ce cadre a été mené un réexamen des monuments inscrits en hiéroglyphes égyptiens découverts dans le Palais royal d’Ougarit, donnant lieu à un article dans Le mobilier du Palais royal d’Ougarit (dir. V. Matoïan), RSO XVII, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon, 2008, p. 261-280. Une grande partie de ce corpus a été également présentée dans l’exposition qui s’est tenue au musée national de Damas d’octobre 2008 à janvier 2009, et a fait l’objet du chapitre intitulé « Les objets inscrits aux noms des pharaons du Nouvel Empire » du catalogue d’exposition L’Orient des Palais. Le Palais royal d’Ougarit au Bronze récent, (dir. M. al-Maqdissi et V. Matoïan), Damas, Documents d’Archéologie Syrienne XV, 2008, p. 153-157.

Dans le même ordre de documents, un fragment de vase en albâtre inscrit en hiéroglyphes égyptiens provenant du site de Mishrifeh-Qatna a pu être étudié par nos soins ; les résultats de cette recherche devraient être publiés dans le volume VII de la revue Studia Orontica (éd. M. Al-Maqdissi).

Stèle égyptienne du Nouvel Empire découverte en Damascène, conservée dans le jardin du Musée national de Damas (cliché B. Lagarce, Ifpo Damas, 2009)Par ailleurs, le dossier des stèles égyptiennes connues pour le Levant du IIe millénaire av. J.-C. a été repris à l’occasion de l’étude d’une stèle inédite trouvée dans la région de Damas et actuellement conservée au musée de Damas : la publication de ce document devrait paraître prochainement, dans le n° 87 (année 2010) de la revue Syria, publiée par l’Institut français du Proche-Orient.

De façon générale, de nombreux sites de l’âge du Bronze en Syrie ont livré des documents égyptiens ou égyptisants (sceaux et scellements, scarabées, stèles, statues, peintures, mobilier de luxe), qui sont souvent encore inédits, ou dont l’étude demande à être reprise en fonction des données nouvelles dont on dispose sur les relations entre l’Égypte et le Proche-Orient des IIIe et IIe millénaires av. J.-C : tel est l’enjeu majeur de ce programme de recherches.

2. Idéologie royale et images du pouvoir au Proche-Orient au Bronze ancien

Barbara Couturaud

Les différentes approches de l’iconographie

L’étude des images est primordiale pour la recherche sur les sociétés anciennes. Les données que nous apporte l’iconographie sont multiples, ainsi que les axes de recherche. Il est possible d’étudier une image pour ce qu’elle livrera d’informations sur la vie quotidienne, vêtements, moyens de transport, animaux, habitations, en somme, pour toutes les représentations visuelles qui font partie du quotidien des sociétés étudiées. On peut également aborder le rapport qui existe entre l’image et son support (stèle, sceau-cylindre, enduits), l’image et son contexte (temple, palais, habitat), l’image et ses techniques (gravure, fresque, sculpture), etc. Ces différents points de vue que peut adopter le chercheur face à un objet et à une image peuvent l’amener à toucher d’un peu plus près ce qui est peut-être le plus difficilement identifiable et discernable concernant les sociétés anciennes, à savoir les modes de pensée.

Il est souvent bien difficile d’étudier et d’analyser rigoureusement une image et l’objet qui la porte. L’une des raisons tient au contexte. Au Proche-Orient, particulièrement pour l’âge du Bronze, les problèmes de conservation des vestiges entraînent le déplacement des objets les plus petits, ou la disparition des élévations, nous privant ainsi d’un contexte précis, ou du décor des bâtiments. Or le contexte est une source de données non négligeable : peut-on étudier de la même façon un objet, ou une image, selon qu’ils proviennent d’un temple ou d’un atelier ? Par ailleurs, les données qu’apportent les études des matériaux ou des techniques de fabrication sont tout aussi importantes. Il n’est pas concevable d’étudier une image sans prendre en considération les processus techniques qui ont rendu possible son élaboration.

De plus, l’iconographie souffre de la facilité apparente de son étude. En effet, on s’y intéresse trop souvent quand les sources textuelles viennent à manquer, afin de compléter par l’image les lacunes sur l’aspect quotidien de la vie des sociétés. C’est évidemment un pan important de la discipline, mais sa simplicité apparente, parfois jointe à la négligence des contextes et supports, peut facilement amener à de mauvaises interprétations ; la représentation d’un objet quelconque, ou d’un bâtiment, ne sera pas la même sur un sceau-cylindre ou sur un bas-relief monumental. Les images résultent de codes visuels qui ne sont pas toujours utilisés de la même manière pour représenter un même concept, et qu’il faut savoir interpréter.

À l’inverse, quand les textes sont abondants, les images ne sont considérées que comme l’illustration visuelle des textes. Mais l’image est bien plus que cela, puisque c’est une source d’information à part entière. L’apposition d’une image à un endroit précis, accompagnée ou non d’un texte, est rarement le fruit du hasard ; il s’agit d’un geste délibéré. L’étude de l’image consiste à savoir ce qu’elle dit, à qui elle s’adresse, dans quel contexte politique ou social, ce qu’elle ne dit pas, etc. Ainsi, les procédés techniques doivent être pris en considération en temps que tels, mais il convient aussi de considérer les processus sociaux, culturels et conceptuels qui aboutissent à la création d’une image.

Représentations de la guerre et légitimité du pouvoir

Au Bronze ancien se développent et se mettent en place les images du pouvoir. Les prémices en sont visibles dès la fin du IVe millénaire. Ce n’est pas un hasard : à cette époque s’instaure le système par lequel les pouvoirs temporel et spirituel se distinguent de la masse. Cette stratification de la société se manifeste également à travers l’architecture palatiale et religieuse, monumentale et soignée, ou à travers l’urbanisme qui, au sein des cités, consacre un espace à l’accueil des sièges de ces pouvoirs. La différence notable entre peuple et élite s’accentue, et le système se hiérarchise. Ceci est particulièrement visible à travers les images. Tandis que la divinité s’anthropomorphise de plus en plus, la royauté et ses tenants s’élèvent pour se distinguer de l’homme du commun, pour être glorifiés, voire déifiés pour la première fois à la fin du IIIe millénaire.
À cette fin se mettent en place des programmes iconographiques où se côtoient les dieux et leur représentant sur terre qui, par ce biais, légitime leur pouvoir. Leurs activités principales sont de rendre hommage à leur dieu par l’intermédiaire de banquets, et d’assurer la protection de leur peuple par l’exercice de la guerre. Ce dernier thème est absolument récurrent. À l’image des dieux mésopotamiens, les rois bataillent. Garants de la sécurité du monde civilisé, et bras armés de leur dieu, les rois mésopotamiens usent des représentations de guerre.
Pour autant, il ne faut pas voir dans la plupart de ces représentations la narration de batailles historiques, mais le symbole de la toute-puissance d’un roi. D’ailleurs, ce n’est pas la guerre en elle-même qui est représentée, mais bien souvent la victoire, figurée par le défilé victorieux des armées en supériorité numérique, le roi à leur tête, mais aussi par les processions de prisonniers, la préparation du banquet, les libations et sacrifices d’animaux en offrande aux dieux. Ces thèmes récurrents sont le biais par lequel les élites dirigeantes représentent leur légitimité et leur domination sociale.
Quoi qu’il en soit, les images ne sont pas diffusées au hasard : elles sont soit destinées à être vues soit par le peuple, exposant alors la supériorité d’un homme et de ses troupes, soit par un groupe restreint, bien souvent celui d’une élite. Dans ce dernier cas, il est intéressant de remarquer qu’il ne s’agit plus de la mise en avant d’un homme, mais bien d’une élite, par le biais de matériaux souvent coûteux. Cette distinction est d’ailleurs intéressante à plus d’un titre pour appréhender, ou tenter d’appréhender, les différents cercles du pouvoir.

Collaborations

Études de matériel

Incrustations en coquille de MariIncrustations en nacre de Mari figurant un soldat et un prisonnier (M.4785-M.4793), musée d’Alep (cliché B. Couturaud-Ifpo Damas-2009)

Le site de Mari a livré un nombre exceptionnel de fragments d’incrustations en coquille, souvent nacrée. Organisés en registres sur des panneaux de bois aujourd’hui disparus, ils illustraient les thèmes du pouvoir, tels que des scènes de victoire, de défilés de soldats menant les prisonniers vaincus, de banquet, de sacrifice, etc. Bien que très abîmés, ces fragments ont été principalement retrouvés dans les temples de la cité, et dans certains bâtiments à caractère ostentatoire. Pour autant, il ne semble pas qu’il s’agisse d’objets à fonction religieuse, mais peut-être plus d’objets précieux, rattachés à l’élite, et faisant office d’ex-voto. L’apparition de ce type d’objets est située aux alentours du milieu du IIIe millénaire, à l’époque où Mari semble devenir un centre politique important. Lorsque la cité passe sous la coupe des conquérants akkadiens venus du sud de la Mésopotamie au cours du XXIVe siècle avant notre ère, il semble que l’on ne fabrique plus de panneaux incrustés. L’intérêt de ce matériel réside dans l’étude d’un type d’images sur support particulier, qui a vu le jour au Proche-Orient, et a presque subitement cessé d’exister. Il est intéressant de tenter d’en déterminer la raison, et d’étudier ainsi un changement dans les vecteurs d’images, et donc dans l’idéologie. Il semble en effet que l’arrivée des Akkadiens sur la scène politique proche-orientale s’accompagne d’un changement majeur de l’idéologie, et d’un renforcement de l’image du souverain. Abondant à Mari, mais relativement rare à l’échelle du Proche-Orient, ce matériel apporte également des informations sur le travail de la coquille, en Mésopotamie en général et à Mari en particulier, et sur les réseaux d’échanges à grande échelle. L’abondance de ces objets à Mari, leurs contextes spécifiques et les thèmes iconographiques abordés font de ceux-ci des vecteurs particuliers des images du pouvoir. À travers leur étude, c’est tout un pan de l’idéologie au IIIe millénaire qu’il nous est possible d’aborder.

3. Les productions en or en Méditerranée orientale aux IIIe et IIe millénaires av. J.-C.

Romain Prévalet

La fabrication d’objets en métaux précieux et notamment en or est une activité artisanale principalement organisée et dirigée par les élites, et qui leur est destinée afin d’affirmer un pouvoir, un statut socio-économique ou religieux. Utilisé ou porté du vivant de leur propriétaire ou remis en offrande au défunt, l’objet en or est chargé de significations.

On trouve souvent dans les publications des photographies de vases, bijoux ou ornements en or, et pourtant peu d’études y ont été consacrées. Dans la majorité des cas, ce sont les aspects stylistiques, iconographiques et symboliques qui sont mis en avant. Or, l’objet en or apporte des données diverses, à condition de s’y intéresser de plus près, à travers une observation de ses particularités techniques.

Ce type d’approche, qui aborde le système de fabrication des objets en or, l’artisanat, l’artisan, l’apprenti, l’outil, la matière, le geste, la méthode, en donnant une place prépondérante à l’étude technique, a déjà été appliqué à plusieurs reprises, notamment sur du matériel antique, médiéval et moderne provenant d’Europe. Les données qui en résultent enrichissent les connaissances sur l’histoire des techniques et constituent des référentiels d’étude pour les recherches futures. Dans le bassin oriental de la Méditerranée, les recherches dans ce domaine sont moins nombreuses. Néanmoins, en Syrie, des collections en or font aujourd’hui l’objet d’études des techniques de fabrication ; il s’agit des ors provenant de Mari, par Gérard Nicolini (publication à paraître en 2010 aux Presses de l’Ifpo dans la collection BAH), et de ceux de Qatna, par l’équipe allemande de la mission archéologique syro-italo-allemande du site.

L’observation des techniques de décoration, comme le repoussé ou l’incision, et plus particulièrement celles impliquant des opérations d’assemblage à chaud au cours de la manufacture des objets en or, comme le filigrane et la granulation, constitue notre principal axe de recherche. Les pièces étudiées sont des bijoux, parures ou ornements personnels, issus des contextes palatiaux et funéraires des IIIe et IIe millénaires. Nos investigations portent principalement sur des collections découvertes au Levant et en Crète, pour l’intérêt culturel et commercial qui existe entre ces deux régions au cours de l’âge du Bronze, et parce que les procédés étudiés y sont présents dans des formes et styles parfois très similaires. Mais les techniques de production sont-elles les mêmes ? Les comparaisons avec les cultures de la Méditerranée orientale en contact avec ces deux centres sont indispensables pour la caractérisation et la reconnaissance des procédés techniques connus et partagés, afin de comprendre un peu mieux la diffusion et les transferts de ces savoirs au Proche-Orient, en Égypte, en Anatolie et en Égée.

La décoration des ors antiques : étude des techniques du filigrane et de la granulation.

Le filigrane et la granulation sont deux techniques de décoration, souvent associées sur un même objet en or. Elles ont pour principe l’application sur une feuille de métal mise en forme des fils et des granules d’or selon un schéma souvent géométrique, et parfois figuratif. L’intérêt de l’approche technique réside tout d’abord dans la caractérisation des types, formes et calibres de fils et de granules, et ainsi dans l’identification des procédés employés par les artisans. La liaison de ces éléments rapportés au corps de l’objet à orner s’effectue grâce à un ou plusieurs procédés de soudage, selon les effets du décor recherché et les contraintes imposées par l’objet.

L’artisanat de l’or

L’étude d’un produit artisanal implique celui du système de production auquel il est lié. L’artisanat de l’or est encore plus difficile à envisager que l’artisanat des autres métaux, puisque ce métal précieux a toujours été refondu et réemployé, laissant finalement très peu d’or sous forme d’objets, de lingots ou de chutes. Le lieu de production, l’aire artisanale ou encore l’atelier, ne sont que rarement identifiés sur les sites. Les critères de reconnaissance, comme par exemple les matières premières, les rebuts, les outils ou les installations particulières tels les fours sont peu retrouvés et, quand ils le sont, ne présentent pas suffisamment de relation entre eux pour pouvoir permettre une identification sûre. Les enquêtes ethnographiques et le travail d’expérimentation en atelier donnent une vision plus complète de ce qu’a pu être l’artisanat de l’or dans l’Antiquité. Par exemple, la bijouterie étrusque est une source de renseignements précieux à la fois sur le déroulement des étapes de la chaîne opératoire de fabrication des bijoux filigranés et granulés et sur l’organisation de la production, offrant ainsi des possibilités d’interprétations variées et de nombreuses hypothèses à considérer (expérimentations et études en atelier avec Alessandro Pacini).

Approche expérimentale

La pratique du travail de l’or dans un atelier d’orfèvre-bijoutier constitue une étape indispensable à la connaissance et à l’apprentissage des techniques de bijouterie ancienne, à travers des expérimentations visant à reproduire les traces de fabrication observées sur les objets archéologiques. L’approche expérimentale aura alors pour effet de définir des critères d’identification des procédés techniques, et ainsi de caractériser l’outil et le geste de l’artisan.
Suite à deux missions d’expérimentations réalisées dans l’atelier de François Allier, nous avons pu, d’une part, évaluer les hypothèses d’identification des techniques issues de l’observation visuelle et, d’autre part, commencer à établir une liste des techniques employées à l’âge du Bronze en Syrie et au Levant.
Les échantillons et bijoux expérimentaux ont pu être observés et photographiés au Laboratoire de tribologie et dynamique des systèmes de l’École centrale de Lyon, avec lequel une série d’analyses au MEB et au tribolomètre sont en cours dans le but de caractériser la topographie et la rugosité des surfaces de l’or travaillé. Ainsi, on espère différencier traces d’usure et traces de fabrication, qui peuvent être confondues, et déterminer avec plus de précision les outils, les gestes et par conséquent les techniques. Dans le cas du filigrane et de la granulation, ces analyses pourraient contribuer à caractériser les états de surface des fils et des granules soudés à la feuille d’or, à appréhender le rôle des matériaux lors des opérations de chauffe et à mieux comprendre la diffusion des métaux dans les joints de soudure et à la surface des éléments soudés.

Collaborations

Études de matériel

L’observation à fort grossissement des pièces dans les musées et la macrophotographie constituent l’essentiel du travail de recherche, qui comprend l’étude d’objets en or provenant des sites de Tell Banat, Tell Umm el-Marra, Byblos, Ras Shamra-Ougarit, Alalakh et Tell Brak. Des études comparatives sont également effectuées sur du matériel en or provenant de Mésopotamie, d’Anatolie, de Grèce, de Crète, de Chypre et d’Égypte.

Les pièces du IIIe millénaire

À Tell Banat, sur le Haut-Euphrate, une grande quantité d’or a été découverte dans les tombes des élites. La tombe 7 renferme la collection la plus importante avec plus de 300 perles de 30 types différents. Nous sommes chargé de l’étude de l’ensemble de la bijouterie en or en vue d’une publication prochaine du matériel archéologique. L’intérêt de cette collection réside notamment dans l’emploi des techniques de filigrane et de granulation au cours de la deuxième moitié du IIIe millénaire, à une période contemporaine ou presque des ors de Sumer et de Mari. À Tell Umm el-Marra, les tombes de l’Acropole ont également livré plusieurs artefacts en or. Datées du Bronze ancien, plusieurs d’entre elles sont ornées de filigrane : leur observation a montré l’usage de types et de techniques variées pour composer des parures originales.

Les pièces du IIe millénaire

Fig. 3. Boucles d’oreilles provenant de Ras Shamra-Ougarit (Bronze récent) décorées de filigrane et de granulation (cliché R. Prévalet, Ifpo Damas, 2008).

À cette époque, les objets décorés de filigrane et de granulation sont plus nombreux. Les bijoux et ornements en or des haches fenestrées découverts principalement dans les dépôts du Temple aux obélisques à Byblos, datés du début du IIe millénaire, ont la particularité d’associer les deux techniques. Les procédés semblent mieux maîtrisés qu’au millénaire précédent et les motifs, plus seulement géométriques mais aussi figuratifs, ont évolué vers davantage de complexité. Au Bronze récent, les techniques de décoration et d’assemblage sont bien connues à Ras Shamra-Ougarit et Alalakh.

 

 

 

4. Productions céramiques et relations entre les sociétés de l’âge du Bronze Récent : l’exemple de la céramique chypriote importée en Syrie.

Sarah Vilain

Sur quelques problématiques induites par l’étude des productions céramiques :

La céramique occupe une place de choix parmi les productions artisanales de l’âge du Bronze et se retrouve en abondance au sein des sites archéologiques proche-orientaux. Cependant, l’étude de cet artisanat se heurte à de multiples difficultés telles que l’absence presque généralisée d’informations quantitatives fiables, notamment en ce qui concerne le matériel des fouilles anciennes, ou encore le désintérêt pour la céramique commune et les formes non peintes qui constituent pourtant la majeure partie des découvertes.

Bien que mal recensées, parfois négligées, les productions céramiques restent pourtant le meilleur témoin de la vie quotidienne d’une population à un moment donné. Dans ce cas, quelle dimension conférer aux poteries découvertes ? La « culture céramique » suffit-elle à constituer l’identité d’un groupe ou bien d’une société ?

Aussi, il convient de s’interroger sur la démarche scientifique ainsi que sur la méthodologie à adopter lorsque l’on travaille sur ces productions, qu’il s’agisse de céramique locale ou bien de céramique importée. A titre d’exemple, on a parfois attribué à certains groupes humains la présence d’une décoration peinte ou bien d’un motif spécifique sur des poteries. Le risque de cette démarche est de définir des courants stylistiques, des ateliers de productions, ou encore des populations « céramologiques » n’ayant eu aucune existence « anthropologique » attestée par ailleurs.
C’est pourquoi il est nécessaire de mettre en place une étude systématique des ensembles céramiques et non pas de vases isolés et de les replacer au sein de leur contexte stratigraphique afin de sortir de l’approche purement stylistique. De même, un examen rigoureux de la céramique porte à s’interroger sur les techniques employées et nécessite une analyse fine des techniques du montage des poteries, notamment de l’emploi alternatif ou simultané du tour et de la main. A ces méthodes peuvent être associées des études archéométriques grâce auxquelles on parvient désormais à déterminer d’où proviennent certains échantillons. Ces analyses permettent de préciser la composition de la pâte et peuvent indiquer, entre autres, si la poterie a été importée ou bien si elle a été façonnée localement.

Dès lors, plusieurs questions s’imposent : quels sont les éléments qui permettent d’expliquer la localisation d’un atelier ? Qui produit ? Quel est l’impact de la demande sur la production ? Existe-t-il un rapport entre la qualité de l’argile choisie et la forme donnée au vase ? Peut-on corréler une poterie à un groupe hiérarchique où à un statut social ? Autant d’éléments qui font que l’interprétation des productions reste délicate, non seulement en ce qui concerne la céramique produite localement, mais aussi pour la compréhension des céramiques étrangères importées en Syrie à partir de la fin du Bronze Moyen et du début du Bronze Récent.

La céramique importée comme indicateur des échanges à l’âge du Bronze Récent :

Les contacts entre les différentes sociétés proche-orientales sont anciens, mais c’est à partir du Bronze Moyen, et plus encore du Bronze Récent, que nous assistons à un développement important des échanges en Méditerranée orientale. Le témoin le plus tangible de cette évolution est une nouvelle fois la céramique, avec l’introduction de productions extérieures à l’artisanat local, comme le montre l’exemple de la céramique chypriote retrouvée en Syrie. distinguer deux raisons principales à ces importations : soit ces céramiques étaient importées pour elles-mêmes, c’est à dire pour leurs qualités techniques ou esthétiques intrinsèques, soit elles servaient de contenant à un produit qui constituait alors le véritable objet d’échange.

Ainsi, la céramique d’importation pouvait constituer un objet « exotique » ou encore luxueux. Ces productions exogènes, avec des formes et des motifs différents, provenant parfois de loin, n’étaient pas accessibles à l’ensemble de la population et ont pu devenir le marqueur d’une élite. Pour preuve, la présence plus nombreuse de vases importés dans des contextes funéraires ou palatiaux, en association avec des objets précieux comme des ivoires ou encore des parures.

Fig. 4 Bol à anse ogivale dit « bol à lait ». Site de Ras Shamra - Ougarit  (cliché S. Vilain, avec l'aimable autorisation du musée du Louvre, Département des Antiquités orientales)Il est plus étonnant de constater que l’on importait également de la vaisselle quotidienne, comme le montre l’importante présence de bols dits « bols à lait » de fabrication chypriote. Cela peut s’expliquer d’une part par le fait qu’ils étaient décorés, phénomène inhabituel dans une région où la céramique d’usage quotidien était généralement monochrome, d’autre part par leurs finitions, qui les rendaient plus agréables au toucher que les bols des fabriques locales, rugueux et poreux. Par ailleurs, les recherches récentes suggèrent que ces productions bénéficiaient de bonnes propriétés thermiques ainsi que d’une imperméabilité leur permettant de contenir des mets ou des liquides chauds. Ce sont ces qualités qui expliqueraient leur large diffusion dans les centres avec lesquels commerçait Chypre. La preuve de ce succès est la présence d’imitations locales, phénomène qui n’apparaît que lorsque les productions sont bien diffusées et assimilées au sein des populations.

Par ailleurs, la nature des échanges au Bronze Récent est mieux connue depuis la découverte des épaves de l’Uluburun et du Cap Gélidonya, retrouvées au large de la Turquie avec toute leur cargaison, dont une importante quantité de productions céramiques de provenances variées. Parmi la céramique de l’épave de l’Uluburun ont été découverts dix pithoi de type chypriote utilisés pour transporter des liquides. Dans ce cas, l’objet de l’importation n’est pas la céramique en elle-même, mais les denrées qui étaient contenues à l’intérieur. En plus de la céramique chypriote, on y a retrouvé de la céramique mycénienne et des amphores cananéennes, dont certaines contenaient de la myrrhe, de l’ivoire, des outils en bronze, des rhytons et des perles en faïence, des œufs d’autruche… Les objets présents dans l’épave proviennent de l’ensemble du bassin méditerranéen. Il faut certainement aussi prendre en compte les denrées périssables dont on n’a pas retrouvé la trace.

Ainsi, de nombreux mécanismes peuvent jouer dans la diffusion d’une production: les transactions commerciales entre marchands, les dons et contre-dons de produits précieux entre souverains dont témoignent ces épaves, les conquêtes militaires, la circulation des populations nomades ou encore des pasteurs transhumants. Or ces phénomènes d’échanges en Méditerranée orientale, que ce soit de céramiques, de denrées alimentaires ou de produits de luxe, posent également la question du déplacement des hommes, notamment des marchands ou des artisans. Peut-on envisager que des potiers d’autres régions de la Méditerranée orientale auraient pu s’installer et reproduire les productions propres à leur pays d’origine ? Dès lors, des écuelles quotidiennes aux objets de luxe, l’étude des productions artisanales nous permet de mieux appréhender les sociétés dans leur fonctionnement intrinsèque. Elle permet également d’éclairer les relations qu’elles entretiennent les unes avec les autres, comme en témoignent les céramiques produites en Méditerranée orientale à l’âge du Bronze Récent.

Collaborations :

  • Musée du Louvre, Département des Antiquités orientales.
  • Musée national de Damas.
  • Direction Générale des Antiquités et des Musées (DGAMS).
  • Mission archéologique syro-française de Tulul el-Far (dir. A. Taraqji, DGAMS et S. Cluzan, musée du Louvre, Département des Antiquités orientales).

 

Etudes de matériel :

Fig. 5 Rhyton en cornet. Site de Ras Shamra - Ougarit (cliché S. Vilain, avec l'aimable autorisation du musée du Louvre, Département des Antiquités orientales)Des importations chypriotes du Bronze Moyen et du Bronze Récent ont été retrouvées dans plus d’une vingtaine de sites archéologiques de Syrie du Nord. Nos recherches se concentrent sur une zone géographique allant de la plaine d’Antioche au Nahr el Kébir al-Janoubi et de la côté méditerranéenne à la Djézireh. Les principaux sites archéologiques concernés sont Ougarit, Tell Tweini, Tell Kazel, Qatna et Umm el-Marra. Des études isolées du matériel chypriote ont été effectuées mais aucune étude globale sur la distribution de cette production n’avait encore été envisagée en Syrie. Ainsi, la céramique d’importation en provenance de Chypre est tout d’abord recensée à partir des publications avant d’être plus longuement étudiée au sein des musées ou des sites archéologiques. La méthodologie utilisée consiste à effectuer une typologie de la céramique chypriote présente sur chacun des sites afin de déterminer quelles étaient les productions chypriotes les plus particulièrement destinées à être diffusées. L’étude systématique du contexte de découverte et des ensembles céramiques permet de préciser la fonction de vases particuliers tels que les cruchons White Shaved Ware, les bilbils ou les rhyta Base-Ring Ware. L’analyse de la diffusion de cette céramique permet également de mettre en évidence les grands centres d’échanges avec Chypre et de pointer les voies maritimes, fluviales et caravanières permettant d’acheminer les marchandises de l’île de Chypre aux côtes syriennes, puis à l’intérieur du pays. Au Bronze Récent, on observe également le développement d’un phénomène particulier qui mérite toute notre attention: les imitations de céramiques chypriotes. Ces imitations, effectuées en argile locale, sont-elles toujours le fait de potiers locaux ? Peut-on envisager que des potiers chypriotes aient pu s’installer sur les sites côtiers syriens? Dans ce cas, la clientèle des imitations locales est-elle la même que celle qui achète les productions importées ? Autant de questions auxquelles les nouvelles recherches essaieront d’apporter des éléments de réponses.

 

5. Armement, métal et société : les cultures du Levant vers 2000 av. J.-C.

Guillaume Gernez

Problématiques et enjeux de la recherche : continuités et ruptures au Levant autour de 2000 av. J.-C. (Bronze Ancien IV – Bronze Moyen I)

La période qui s’étend des derniers siècles du IIIe millénaire av. J.-C. aux premiers siècles du IIe millénaire avant notre ère au Levant est particulièrement remarquable en termes de transformations politiques, sociales et culturelles. Tant dans les régions septentrionales (Syrie du nord, côte syro-libanaise) que méridionales (Palestine, Jordanie), on observe une série de changements à de multiples niveaux : l’occupation du territoire se modifie, les pratiques funéraires connaissent un renouveau, la culture matérielle évolue de façon rapide (nouveaux assemblages céramiques, nouveaux types d’armes).
Le concept de « phase de transition » ne saurait en aucun cas exprimer la complexité des processus et leur dynamique sur la longue durée : les changements structurels majeurs doivent être analysés de façon objective et interprétés dans leur profondeur historique.
Les lacunes documentaires et l’hétérogénéité des données rendent encore plus délicate la compréhension des phénomènes de continuité et de rupture : la zone méridionale, marquée par un abandon du mode de vie urbain, est presque exclusivement connue par les nécropoles et les sites stratifiés font défaut, ce qui rend la chronologie incertaine. En Syrie, l’effondrement urbain est plus tardif et moins radical, mais les données manquent singulièrement pour la période située autour de 2000 av. J.-C. Du point de vue terminologique, nous utilisons dans cet exposé, par souci de commodité, la division utilisée au Levant nord : le Bronze Ancien IV (BA IV) est compris entre 2450/2400 et 2100/2000 av. J.-C. et le Bronze Moyen I (BM I) s’étend de 2000 à 1750 av. J.-C.
L’ensemble des phénomènes caractérisant cette période a animé la recherche dès les années 1930 et diverses théories ont eu cours : théories invasionnistes (« invasions amorrites »), politiques/militaires, environnementales (« la crise de 2100 av. J.-C. »), économiques, sociales et culturelles.

Les armes, outils et parures métalliques : de la diversité à l’identité.

La source majeure de ce programme de recherche est la culture matérielle, dans la mesure où elle est le reflet le plus objectif – et le plus accessible – des populations du passé. Du point de vue du métal, la division est bipolaire au BA IV (2400-2000 av. J.-C.), avec une répartition bien distincte entre les types méridionaux et les types septentrionaux, la limite se trouvant sur un axe Byblos / Qatna. Au BM I (2000-1750 av. J.-C.), les types métalliques sont pratiquement identiques à travers l’ensemble du Levant. Toutefois, et c’est l’un des intérêts principaux de cette recherche, les influences entre les différentes régions sont nettes tout au long de la période prise en compte, et l’un des enjeux de ce programme est d’en déterminer la nature.
Étant donnée l’importance quantitative du mobilier connu et le nombre croissant de fouilles et de publications, il n’est pas possible de tout traiter et de tout analyser avec le même degré de précision et de pertinence. Nous choisissons de nous baser en priorité sur le mobilier métallique – et avant tout les armes –, suivant une méthodologie incluant l’étude des données intrinsèques et extrinsèques afin d’aboutir à des résultats typologiques et chronologiques pertinents, permettant ainsi de mesurer et de comprendre la dynamique évolutive des objets et de déterminer la part culturelle, voire identitaire, de ceux qui les fabriquent.
En effet, certains objets se caractérisent par une élaboration esthétique qui dépasse les aspects techniques et fonctionnels. Tel est le cas de la plupart des épingles et des armes, qui peuvent être les supports d’une norme culturelle marquée, et non seulement d’un savoir-faire. Par exemple la hache fenestrée étroite est conçue et perçue comme l’arme par excellence des populations levantines au BM I, comme en témoignent l’homogénéité morphologique, les représentations locales et extérieures et le refus d’emprunt.

Axes de recherche : les artéfacts et leurs contextes.

D’un point de vue plus général, on observe une tendance à la diversité des formes et des types au BA IV, qui contraste avec l’uniformisation globale caractéristique du BM I. Il convient d’expliquer cette évolution – avec tout ce qu’elle implique – par une approche basée sur l’étude typo-chronologique approfondie des artéfacts métalliques, mais incluant aussi les aspects contextuels.

Les recherches entreprises comportent cinq volets :

  1. Les modalités d’apparition, de développement et de diffusion des formes et types d’armes, outils et parures permettent à la fois de proposer un schéma général de l’évolution des conceptions et des techniques, mais caractérisent aussi les continuités et les ruptures de la culture matérielle, ainsi que les zones d’innovation et les courants d’influence.
  2. La production métallurgique est aussi abordée d’un point de vue technique. Le passage tardif et progressif du cuivre arsénié au bronze à l’étain est l’une des caractéristiques principales de la métallurgie levantine. Les procédés de fabrication des objets constituent de bons témoignages sur l’évolution des savoir-faire. Les analyses ne sont pas entreprises par nos soins, mais les données publiées disponibles sont nombreuses.
  3. Les dépôts d’offrandes peuvent être étudiés selon plusieurs aspects : leur contenant, la variété ou l’homogénéité des contenus, leur potentiel économique et symbolique, leur nature cultuelle. Plusieurs dépôts sont connus au Levant côtier ou intérieur, les plus importants étant ceux de Byblos, pour lesquels l’étude des armes est en cours.
  4. Les pratiques funéraires (tombes, défunts et mobilier funéraire) reflètent – au moins partiellement – le monde des vivants. L’évolution des pratiques funéraires entre le IIIe et le IIe millénaire, les différences observées au sein d’un même site ou d’une même culture, ou au contraire les ressemblances non fortuites, sont autant de clés permettant de connaître et comprendre ces sociétés. La question des tombes « de guerriers » s’avère particulièrement cruciale.
  5. L’apport des données iconographiques et historiques n’est pas négligeable, dans la mesure où ces éléments permettent de confirmer, contredire ou préciser les hypothèses proposées. Toutefois, la documentation textuelle est particulièrement rare : les archives d’Ebla concernent l’aube de la période étudiée, tandis que celles de Mari datent de la fin de celle-ci. Ainsi, au Levant, la période cruciale comprise entre 2100 et 1900 av. J.-C. n’est pas documentée directement par des textes.

En résumé, cette recherche se caractérise par la combinaison d’études concernant les données matérielles (artéfacts, ensembles), contextuelles (dépôts et tombes), iconographiques et historiques. L’acquisition de ces données résulte d’une double approche : la première est de type bibliographique et la seconde consiste en l’étude systématique du mobilier archéologique métallique, en particulier les armes conservées dans les musées de Syrie et du Liban.
Deux types de publications viendront concrétiser ces travaux : la publication des corpus étudiés (Tell ‘Arqa, Tell Sougha, Byblos, Amrith, etc.) et la réalisation d’une ou plusieurs synthèses concernant les cultures matérielles du Levant vers 2000 av. J.-C.

Collaborations

Études de matériel

  • Byblos (Liban) : l’étude des armes conservées au Musée national de Beyrouth (569 armes inventoriées) a été effectuée, l’étude de l’outillage est en cours (313 objets) et celle des parures est prévue (évaluation : 1000-1500 objets) ;Hache fenestrée étroite de Tell Arqa (Tombe T14.14) - BM I / 1900 av. J.-C. (cliché G. Gernez, Ifpo Beyrouth, 2005)
  • Tell ‘Arqa (Liban) : il s’agit de tout le mobilier métallique découvert à Tell ‘Arqa par la mission française depuis les premières campagnes des années 1970 jusqu’à aujourd’hui (environ 260 objets, parmi lesquels une grande majorité provenant des niveaux du BA IV et du BM I)  ;
  • Tell Sougha (Liban) : la collection, conservée au centre Phénix (Université Saint-Esprit de Kaslik) est constituée de 52 objets (principalement des armes et parures) découverts fortuitement sur ce petit tell de la Beqa’a ;
  • Al-Rawda (Syrie) : quoique rares (25 objets), les vestiges métalliques de ce petit centre urbain du BA IV sont aussi les seuls éléments connus pour la zone steppique de Syrie intérieure ;
  • Amrith (Syrie) : il s’agit des armes découvertes dans les tombes-silos fouillées dans les années 1950, datées des alentours de 2000 av. J.-C. (évaluation : une vingtaine d’armes). Lieux de conservation : musées de Damas et Tartous.
  • Ougarit (Syrie) : nous procédons à l’étude des armes mises au jour lors des fouilles de C.F.A. Schaeffer, conservées dans les musées syriens, et qui n’ont pas fait l’objet d’une publication complète ni précise (évaluation : 75-100 armes). Lieux de conservation : musées de Damas, Alep et Lattaquié.

 

Légendes des photographies
Fig. 1. Stèle égyptienne du Nouvel Empire découverte en Damascène, conservée dans le jardin du Musée national de Damas (cliché B. Lagarce, Ifpo Damas, 2009).
Fig. 2. Incrustations en nacre de Mari figurant un soldat et un prisonnier (M.4785-M.4793), musée d’Alep (cliché B. Couturaud-Ifpo Damas-2009).
Fig. 3. Boucles d’oreilles provenant de Ras Shamra-Ougarit (Bronze récent) décorées de filigrane et de granulation (cliché R. Prévalet, Ifpo Damas, 2008).
Fig. 4. AO 19198. Bol à anse ogivale dit « bol à lait » White Slip II Ware. Site de Ras Shamra - Ougarit (cliché S. Vilain, avec l'aimable autorisation du musée du Louvre, Département des Antiquités orientales).
Fig. 5. AO 14913. Rhyton en cornet Base-Ring Ware. Site de Ras Shamra - Ougarit (cliché S. Vilain, avec l'aimable autorisation du musée du Louvre, Département des Antiquités orientales)
Fig. 6. Hache fenestrée étroite de Tell Arqa (Tombe T14.14) - BM I / 1900 av. J.-C. (cliché G. Gernez, Ifpo Beyrouth, 2005).