Le régime hachémite a lancé en 2002 la grande campagne de communication « Al Urdun Awalan » qui vise à renforcer la cohésion nationale autour d’une identité jordanienne unitaire réaffirmée, dans un contexte régional incertain, marqué notamment par la deuxième Intifada. Cette campagne s’inscrit dans l’histoire complexe de l’élaboration nationale jordanienne soucieuse d’intégrer des groupes d’origines nationales et tribales diverses, Palestiniens, Syriens, Irakiens, Tcherkesses, et tribus bédouines, aux réseaux familiaux transnationaux. Ce processus de construction nationale s’est traduit par la promulgation des lois successives sur la nationalité jordanienne (1957, 1984) ; par la mise en oeuvre des lois électorales ; ainsi que par l’intégration dans la vie politique des grandes « familles » du royaume, citadines ou rurales (Massad, 2001). Une telle volonté de refondation d’un « contrat social » jordanien renvoie nécessairement à la question urbaine. En raison des origines plus diversifiées des habitants des grandes villes, et en particulier de la capitale du royaume, l’expression et la représentation politiques des citadins sont en effet considérées d’un oeil attentif ou méfiant.
Contrairement aux autres États nés du Bilâd es Shâm, la Jordanie s’est peu appuyée sur ses villes dans son processus de construction nationale. L’une des caractéristiques du paysage politique jordanien est que les grandes familles du royaume y jouent un rôle direct, sans s’inscrire nécessairement dans des solidarités urbaines fortes, ces `asabiyat citadines qui ont façonné la vie politique syrienne, libanaise et palestinienne (Seurat, 1989). Du fait de l’histoire urbaine récente du royaume, la Jordanie connaîtrait moins que ses voisins cette « politique des notables » analysée par Albert Hourani dans les années 1960, et qui désigne « la capacité d’un patriarcat urbain, assis sur des bases économiques fortes, à exercer un contrôle, coercitif ou symbolique, de la population urbaine, sur la base d’un pouvoir relativement indépendant, toléré comme médiateur entre l’État et la population locale » (Picaudou, 1996). De plus, l’analyse des élections jordaniennes depuis les années cinquante, et en particulier des modes de scrutin, révèle un phénomène d’émergence et de consolidation politique du monde rural, et cela jusqu’au sein des circonscriptions électorales citadines, gagnées par des candidats issus des campagnes, mais installés en ville lors du fort exode rural des années 1960-1970.
Cette faiblesse historique des villes jordaniennes est renforcée par la primatie de la capitale hachémite, ville-refuge pour des centaines de milliers de Palestiniens et d’Irakiens, qui regroupe désormais la moitié de la population nationale (3 sur 6 millions d’habitants). Alors que les fonctions politiques et la majorité des emplois nationaux sont concentrés à Amman, la capitale hachémite demeure sous-représentée politiquement. Le régime hachémite a ainsi veillé, par des lois électorales successives, à s’appuyer sur l’ensemble du territoire national, tout particulièrement sur les espaces ruraux, soutiens historiques du pouvoir. Malgré cela, les principales révoltes urbaines qu’a connues le pays se sont produites dans de petites villes aux populations transjordaniennes majoritaires : Salt et Kerak dans les années 1970, Ma`an en 1988 et 2002. La raison en fut à chaque fois le refus de leur mise à l’écart des cercles de décision économique et politique.
Ce premier thème aborde les enjeux politiques de la refondation du contrat social jordanien en 1988 et 2002. Il souligne le rôle des différentes composantes de la population jordanienne, le rôle des villes, ainsi que celui des grandes familles citadines jordaniennes dans l’élaboration de l’identité nationale. Il aborde les rôles politique et économique de la ville jordanienne depuis la naissance de l’Etat et sur l’existence d’une volonté de renforcer les pôles urbains secondaires comme contrepoids à une capitale surdimensionnée. Cette problématique nourrit celle de la définition du contrat social jordanien.
La gestion politique de la citoyenneté à l’échelle d’Amman, capitale hachémite et villerefuge est ici traitée. La gestion municipale du Grand Amman dépend directement du Premier Ministre, et non des grands ministères. De grandes parties du territoire urbain, les camps de réfugiés palestiniens, sont de plus gérés par l’UNRWA, pour ce qui est de l’éducation, la santé, les services sociaux et l’habitat. A une échelle plus petite, l’ancrage sur le « système monde » d’une capitale en cours de « globalisation », ailleurs synonyme d’émergence d’une « citoyenneté mondiale » et d’un espace public revendicatif, constitue un défi supplémentaire pour le Royaume.
Ce troisième thème traite l’espace urbain comme le support symbolique du politique, afin de rendre compte à la fois des grands projets urbains développés en villes, mais aussi de la ville comme espace public. Amman est la ville qui connaît le plus grand essor démographique et immobilier du Moyen Orient depuis 2003. Ce sont en effet entre 200 et 400 000 Irakiens qui se sont repliés de Bagdad à Amman, en rapatriant une partie de leurs avoirs financiers. La capitale jordanienne est en cours de modification de son ancien statut de ville carrefour où se retrouvaient « en harmonie », dans le cadre hachémite, les composantes de la mosaïque jordanienne. Elle aspire désormais à se constituer un pôle de services divers, à l’instar des Cités-Etats du Golfe. Amman soigne son image de capitale moderne, au carrefour des influences occidentales et orientales (galeries marchandes et malls du Golfe ; cafés en terrasses européens ; clubs d’influence britannique ; restaurants libanais…). Le nouveau centre urbain d’Abdali et le projet des Portes de l’Orient témoignent de ce que la ville est la nouvelle grande destination des investisseurs du Liban, d’Irak et du Golfe. Mais la contrepartie de ces grands projets est qu’ils sont destinés à des citadins de « première catégorie », capables de consommer et de décider, qui sont très minoritaires dans une capitale aux nombreuses zones de pauvreté.
Organisation de deux colloques internationaux sur le thème « Villes et identité nationale en Jordanie" :
Ville et citoyenneté en Jordanie - Cities and citizenship in Jordan
Dirigé par Myriam Ababsa (Ifpo) et Rami Daher (UGJ)
(Ifpo, 2009)
Introduction par M. Ababsa et R. Daher
Introduction-synthèse des débats (M. Ababsa)
Ali Mahafazah, Professeur d’histoire, Université de Jordanie :
Histoire de la construction nationale jordanienne (The History of Jordan National Construction)
Vincent Legrand, Université libre de Bruxelles, assistant professeur :
La prise de décision de la rupture avec la Cisjordanie en 1988. (The political Decision of the 1988 Rupture with Cisjordan).
Philippe Droz-Vincent, Université de Toulouse, Maître de Conférence :
Cities, Urban Notables and the State in Jordan.
Riccardo Bocco, Université de Genève, Professeur :
L’État jordanien et les tribus bédouines (1920-1990).
Christine Jungen, chercheure, CNRS :
Kérak, entre révolte et loyauté : les modes d’affiliation des Kérakis à l’Etat hachémite.
Irène Maffi, Professeur d’anthropologie, Université de Lausanne :
The fabrication of the Jordanian national identity. A Short Museographic Story of a Complex Process
Introduction-synthèse des débats (M. Ababsa)
Hussein Abu Rumman, Directeur du centre de recherche Al Urdun Al Jadid :
The under representation of Cities during the Elections. (traduit de l’arabe).
Christopher Parker, Professeur de Science Politique, Université de Gand :
L’expérience de développement privé arabe de Rowad au Jabal Nadif. (traduit de l’anglais).
Jalal Al-Husseini, chercheur associé à l’Ifpo-Amman :
The Political Management of Refugees Camps in Jordan.
Myriam Ababsa, chercheure Ifpo-Amman :
Public policies toward informal settlements in Jordan.
Lise Debout, doctorante, Université de Lyon :
La gestion des déchets en Jordanie : entre formel et informel .
Introduction-synthèse des débats (M. Ababsa)
Ali Kassay, analyste politique jordanien :
The Absence of an Ammani Identity.
Rami Daher, Professeur d’architecture, American University of Beirut :
Amman : The Current Urban Condition in the Midst of Local Initiatives and Neoliberal Urban Restructuring.
Ahmad Abu Khalil, rédacteur du Journal des pauvres, Al Mastour :
Amman, du point de vue des pauvres. (traduit de l’arabe)
Samar Dudin, activiste culturelle, ONG Takween :
Youth Identity and Cultural Diversity in the City
Mrs Seteney Shami, Social Sciences Research Council, New York.