Liban, mémoires de guerre : pratiques, traces et usages (2007-2010)

Partenaires

Institut Français du Proche-Orient/Université Saint-Joseph (Beyrouth)

Présentation du programme

Depuis les travaux fondateurs de M. Halbwachs sur les cadres sociaux de la mémoire, de nombreuses recherches ont approfondi notre réflexion sur les pratiques et usages sociaux de la mémoire dans différents contextes historiques (P. Ricoeur, B. Stora, F. Hartog, P. Nora, etc.). Dans un contexte d’inflation mémorielle et de prise en charge par certains acteurs de la société civile de fragments de la mémoire collective à des fins de revendications identitaires et parfois victimaires, la question de la mémoire est devenue un enjeu culturel et politique majeur.

Il sera intéressant d’interroger, dans le contexte moyen-oriental, les modalités de l’écriture de l’histoire en rapport avec la mémoire vive des guerres récentes. Il semble en effet que cette aire culturelle joue un rôle marginal dans la production d’un discours autocentré et réflexif possédant une portée critique sur les épisodes sombres de son histoire et sur les pans occultés de sa mémoire (Hartog, 2003). Cependant, une observation plus fine de ces sociétés révèle un phénomène peu visible mais de plus en plus prégnant ressortissant à la production de mémoires plurielles et fragmentées, qu’elles soient d’ordre individuel ou collective, qui subvertissent la représentation officielle de la mémoire historique. On peut ainsi à la suite d’E. Traverso repérer des « mémoires fortes » et des « mémoires faibles ». « Il y a des mémoires officielles, entretenues par des institutions, voire des États, et des mémoires souterraines, cachées ou interdites. La « visibilité » et la reconnaissance d’une mémoire dépendent aussi de la force de ceux qui la portent » (Traverso, 2005, p. 54).

Dans ce contexte régional, le Liban occupe une place singulière. Quinze ans après la fin de la guerre, les tentatives d’occultation officielle du conflit (loi d’amnistie) demeurent confrontées à la permanence et à la prégnance d’une mémoire vivante qui informe les pratiques sociales et renforce les différenciations communautaires. A l’absence de mémoire nationale correspond une fragmentation communautaire et territoriale de la mémoire. Le point de vue des acteurs directs ou indirects doit faire l’objet d’analyses : la perception de la violence et de la violation (du territoire, du corps et des biens), les traces dans l’histoire personnelle et familiale, nationale, refoulées ou exhibées, le recours à la violence subie pour faire valoir des droits (reconnus ou réclamés), l’érection de la victime en martyr ou en coupable, autant d’aspects qui invitent à envisager les lendemains de la guerre. Au Liban, l’enjeu mémoriel est ainsi devenu une forme d’action, une stratégie de mobilisation politique porté par de nombreux acteurs aux motivations diverses allant de la simple affirmation d’un positionnement politique dans l’espace public à des revendications spécifiques liées au sort des victimes de la guerre. Par exemple les débats nationaux autour de la réalisation d’un mémorial de la guerre sont le prétexte d’une instrumentalisation récurrente de la mémoire de la part des acteurs politiques. Souhaitant recouvrir l’épisode de la guerre du manteau pudique de la célébration, celle-ci est supposée consensuelle de la part de segments en réalité marginalisés de la société qui luttent pour un traitement pédagogique et cathartique de la mémoire de la guerre.

La recherche scientifique n’a pas encore traité de ce phénomène de manière systématique et approfondie alors qu’il constitue un vecteur important de compréhension des enjeux sociétaux propres à l’aire culturelle à laquelle nous nous intéressons. Celle-ci reste donc peu représentée dans les travaux concernant la question de la mémoire et de la guerre alors qu’elle constitue un terrain d’observation particulièrement riche en raison d’un rapport singulier au passé et au patrimoine résultant partiellement de la jeunesse de ces États-Nations et de la superposition de multiples références identitaires toujours agissantes. C’est pourquoi nous proposons, par la création d’un programme de recherche fédérateur d’études aujourd’hui dispersées, et générateur de nouvelles enquêtes de terrain, de repenser en profondeur la question de la mémoire de la guerre, en créant de nouvelles collaborations scientifiques au Liban qui permettront aussi d’étendre les résultats des recherches au niveau international. La question de la mémoire de la guerre au Liban a été assez souvent soulevée dans la période d’après guerre, dans le cadre de colloques ou bien de manière plus diffuse sous la forme d’un devoir éthique et citoyen de « travail de mémoire », révélant ainsi les enjeux politiques que renferme cette question.

Elle n’a cependant jamais été explorée de manière exhaustive sous l’angle théorique des sciences sociales comme nous proposons aujourd’hui. L’enjeu de ce programme est donc d’explorer les multiples pratiques et usages de la mémoire dans le Liban contemporain en utilisant les méthodes et problématiques de l’anthropologie/ sociologie, de l’histoire et des sciences politiques.

L’originalité de ce programme de recherche pluridisciplinaire est d’appréhender le travail de mémoire, ses pratiques, ses esquives et ses stratégies au cœur d’un processus de reconstruction sociétale dans un contexte de sortie de guerre civile. Nous chercherons, par l’instauration d’équipes mixtes travaillant sur une pluralité de sources, une alternative à un trop grand cloisonnement disciplinaire qui menace l’explicitation d’une notion aussi plurielle que celle de la mémoire.

Description et déroulement du projet, résultats attendus

À l’heure où le Liban est en phase de recomposition, une étude à la fois rétrospective et prospective des pratiques, traces et usages de la mémoire de la guerre s’impose. Plusieurs questions surgissent d’ores et déjà, et resteront au centre de nos problématiques dans le cadre de ce programme.

Quelles sont les modalités d’expression des mémoires individuelles et collectives au Liban depuis 1975 ? Nous questionnerons les diverses productions académiques et artistiques en action, et tenterons d’identifier des modalités d’expression propres à la société libanaise contemporaine. Comment s’exprime la dialectique Mémoire / Histoire à travers le cas libanais ? La mémoire prend elle nécessairement pour cadre la Nation, ou en est-elle le signe ? Constitue-t-elle réellement un enjeu de la construction sociétale libanaise aujourd’hui ?

Un bon nombre de recherches menées actuellement au sein de l’Ifpo comme au sein des institutions libanaises (Université Saint-Joseph, Université Libanaise, Université de Balamand) questionnent directement ces pratiques de mémoire. L’ambition de ce projet sera de les rassembler dans le cadre d’une plate-forme commune qui créera ainsi une synergie entre les chercheurs des diverses institutions et un cadre cohérent à l’avancée de la réflexion.

Les cadres sociaux de la mémoire, production mémorielle communautaire, écriture de l’histoire et construction nationale, pluralité des sources

Il convient d’expliquer le pourquoi d’une telle recherche dans ce pays où la question de la mémoire de la guerre semble poser problème. Au Liban, l’élément fondamental que nous rencontrons est celui de la pluralité des mémoires entretenues par la pluralité des groupes, et souvent utilisées à des fins politiques ou idéologiques par les communautés pour défendre leurs intérêts ou affirmer leurs identités. Le dénominateur commun à ces mémoires se retrouve certainement d’avantage dans les processus et les modalités du rapport aux événements de la guerre (entre 1975 et 1990) que dans les contenus exprimés par chacune des communautés. Comme l’a montré Nabil Beyhum (Beyhum, 1991), le nouvel ordre social imposé par la guerre s’élaborait sur un mouvement de ségrégation des communautés les unes par rapport aux autres, d’affirmations antagonistes dans un processus qui les faisait cependant devenir semblables (réappropriation de mythes d’origine, discours des victimes, menaces, minorités etc..). Les mémoires de ces groupes, si elles diffèrent dans leurs contenus, se caractérisent toutefois certainement par une même relation aux événements marquants de cette mémoire, par rapport à la situation de guerre, de violence, etc. En cela, la mémoire n’apparaît plus comme un stock auquel se nourrit l’histoire, mais plutôt comme une manière d’être de la communauté, qui place cette mémoire au cœur de sa constitution identitaire, sociale et politique. Ce contexte général nous place donc face à une pluralité de mémoires et aussi à une pluralité des modes d’expression de ces mémoires dont l’analyse nous permettra certainement de voir en quoi l’écriture ou la mise en scène de la guerre diffère selon les communautés, cultures et religions qui la produisent. Si nous partons du présupposé que la mémoire et l’histoire entretiennent, à la suite de Paul Ricoeur (Ricoeur, 2000) une dialectique qui se caractérise par son indécidabilité, nous pouvons essayer de comprendre à travers l’étude du cas libanais comment s’illustre cette relation complexe et nécessairement contextualisée entre ces différentes modalités de rapport au passé. Ainsi plusieurs thématiques de la transmission nous permettent d’aborder les spécificités et les invariants de ces mémoires individuelles et collectives :

La transmission dans le religieux et le politique

Le culte des martyrs au Liban Sud devient un signe constitutif et une manifestation quotidienne, religieuse et politique, de l’appartenance à la communauté chiite. Sans cesse réactivée par les récents événements qui ont secoué le pays, cette mémoire communautaire, quelle qu’elle soit, devient enjeu et valeur dans le jeu politique libanais contemporain, et les conditions de possibilité d’une historiographie, par la distanciation et le tri sont donc menacées.

L’analyse de ses modes de transmission et de son impact sur les représentations et les engagements politiques des jeunes citoyens d’aujourd’hui paraît à ce titre féconde.

La transmission dans les arts

Les productions académiques et artistiques dans le Liban contemporain dont un grand nombre reflète un état du rapport au passé. Le théâtre par exemple apparaît comme un champ de mise en pratique de la mémoire aux travers d’œuvres fortement engagées et marquées par la guerre. De l’œuvre de Z. Rahbani dans les années 1980 à celles de Sihâm Naser, Rabî‘ Mroueh et ‘Isâm Bûkhâlid dans les années d’après guerre, la pertinence de l’évaluation des pratiques de mémoire dans le théâtre contemporain constitue aussi l’occasion d’une approche de la notion de transmission chez les artistes au fil de plusieurs générations. Questionner la diversité de ces expressions vivantes et plastiques devrait nous permettre d’analyser en profondeur une situation qui généralement n’a été abordée que de manière compilative et non problématique. La question du rapport entre la violence réelle et sa représentation dans les différentes formes artistiques en pratique nous semble fondamentale. Le théâtre mais aussi les différentes formes et supports des pratiques artistiques nous permettront de voir quels rôles jouent ces différentes pratiques dans la constitution d’une mémoire collective de la guerre au Liban. Comment ces supports la modélisent-ils, l’oblitèrent-ils, la gauchissent-ils, la préservent-ils ?

La transmission dans l’espace : le cadre urbain de la mémoire

Des images de la guerre au contexte des villes libanaises, et à Beyrouth plus particulièrement, il s’agira de questionner le caractère multidimensionnel de la mémoire et du patrimoine dans ce contexte de destruction et de reconstruction. Comment et selon quelles modalités la mémoire s’exprime-t-elle dans un cadre non plus stable mais au renouvellement rapide, voire perturbé (HALBWACHS 1950), dont les ruines de la guerre hantent encore aujourd’hui le paysage contemporain ? Quelle est la nouvelle fonction des cadres spatiaux durables institués par la reconstruction au centre de la ville et comment permettent-ils ou ne permettent-ils pas l’articulation avec la mémoire d’avant guerre ? Comment analyser cette mémoire, patrimoine des ayant-droits de la ville, et quels en sont les enjeux dans le développement urbain contemporain ?

La mémoire et l’écriture de l’histoire ou les relations de la mémoire à l’historiographie.

L’analyse de ces relations nous permettra de comprendre les mécanismes à mettre en œuvre pour une écriture consensuelle de l’histoire de la guerre. Les questions qui se posent à présent sont en effet celles des besoins et des tendances en termes d’historiographie dans la société contemporaine.

L’histoire officielle, relayée par la pluralité des mémoires et des interprétations du conflit, nous amène à nous demander dans quelle mesure l’historiographie libanaise utilisera-t-elle la mémoire, et de quelle manière ? Ou bien sera-t-elle nourrie par la mémoire exclusivement ? Existe t-il aujourd’hui le recul ou la distanciation nécessaire à l’émergence d’une historiographie ? Dans le cas où l’écriture de l’histoire serait un processus enclenché par une classe dominante forte qui en prendrait la décision, quelle (s) mémoire (s) seraient mises à contribution ? L’étude des conditions de mise en œuvre de la politique publique visant à la construction d’un récit historique national commun dans ce pays de tradition pluraliste et libéral et dans un contexte de sortie de guerre parait donc extrêmement féconde.

Le programme de recherches « Liban : mémoires de guerre. Pratiques, traces et usages » s’articulera autour d’un pôle de recherches mixtes et produira selon des modalités diverses et échelonnées une valorisation des connaissances ainsi produites.

La recherche

L’organisation des recherches s’articulera autour d’enquêtes compilatives et d’enquêtes prospectives mettant en action un réseau de chercheurs.

L’objectif est de procéder à l’analyse des pratiques et usages de la mémoire de la guerre au Liban en se basant sur la constitution d’un corpus actuellement inexistant. Cette analyse s’organisera en trois volets simultanés dans leurs développements :

Le volet « documents » regroupera l’ensemble des productions académiques (ouvrages, thèses, mémoires), journalistiques, littéraires, dans le domaine des arts vivants (théâtre, danse) et des arts plastiques, dans le cinéma (films documentaires, fictions) et la photographie, ainsi que dans l’univers virtuel (sites Internet) relatives à des fragments de la mémoire au Liban depuis 1975, date du début de la guerre.

Le volet « acteurs de la mémoire » analysera les enjeux de ce militantisme mémoriel à travers l’étude des motivations, concepts, perceptions mais aussi ambitions, réalisations et limites des projets mis en œuvre par les acteurs (institutions, organisations, associations, etc.).

Enfin le volet « traces et signes » tentera l’exploration, dans le cadre d’enquêtes de terrain, des traces matérielles et symboliques de la guerre : ruines, monuments commémoratifs, cimetières, discours, témoignages, perceptions et récits d’individus ayant vécu la guerre, rituels, représentations politiques…

Un réseau de chercheurs travaillant sur la question de la mémoire, dans ses pratiques et usages au Liban sera constitué et des rencontres régulières seront organisées dans le cadre d’ateliers de travail et de séminaires théoriques (environ quatre par an). Ces réunions favoriseront l’échange et le suivi du projet et permettront de confronter les diverses recherches entreprises, les outils méthodologiques et de mettre en perspective les résultats de la recherche.

Deux plates-formes de chercheurs sont ainsi crées à L’Institut Français du Proche-Orient (Ifpo) et à l’Université Saint-Joseph (USJ), sous la responsabilité d’un coordinateur intermédiaire, toutes deux placées sous la direction du coordinateur scientifique de l’Ifpo. Ce système permettra une articulation à la fois souple et peu contraignante des différentes équipes de recherche ainsi constituées.

La mise en réseau de nombreux chercheurs travaillant au sein de l’Institut Français du Proche-Orient et des institutions libanaises (Université Saint-Joseph et Université Libanaise), permettra de mutualiser les capacités et les ressources scientifiques. Son format pluridisciplinaire et l’enquête systématique nous aideront à mener une réflexion approfondie et globale qui utilisera divers moyens d’investigation.

Nos méthodes combineront des enquêtes de terrain, selon les méthodes mises en œuvre par les différents chercheurs, des recherches documentaires et des enregistrements audiovisuels de témoignages nous permettant de pénétrer d’avantage l’actualité de nos problématiques. Á une demande sociale doit répondre une démarche scientifique multipliant les études de cas et les approches méthodologiques diversifiées. Ce programme tentera donc de révéler et d’évaluer la pertinence des champs théoriques ouverts par la question de la mémoire de la guerre. L’ouverture à diverses collaborations apparaît donc ici comme une condition sine qua non du questionnement sur les mémoires individuelles et collectives. Il s’agirait de proposer une nouvelle lecture, actualisée et prospective, de la question de la mémoire aujourd’hui dans ses pratiques multiples et parfois antagonistes afin de mieux cerner ce que pourraient être les spécificités libanaises de la pratique de la mémoire, et par là, de saisir une des spécificités libanaises du rapport à la guerre.

La synergie ainsi créée entre les partenaires de la recherche sur le terrain aura contribué à établir un véritable et solide réseau. La publication d’un ouvrage collectif sur le sujet validera les connaissances ainsi produites, attestant de l’avancée de la réflexion sur la question de la mémoire et de ses enjeux dans le Liban contemporain. Nous pouvons espérer que ces connaissances auront valeur de référence, prenant place dans un vaste chantier où un tel corpus est aujourd’hui encore inédit. La contribution d’un tel programme à la recherche scientifique sera d’élargir l’approche comparative des pratiques de mémoire en introduisant le cas libanais dans ses spécificités et dans son universalité. En outre, l’importance du débat scientifique sur le thème de la construction nationale prendra ici toute sa place en raison des perspectives nouvelles apportées par ce programme. De fait la question de la mémoire dans le Liban d’aujourd’hui est intimement liée au processus de construction nationale que les développements politiques récents accélèrent, révélant l’utilité sociale et l’exigence scientifique d’un tel programme de recherche.

Résultats

Une bibliographie « La guerre du Liban (1975-1990) » a été établie par Hala Caroline Abou Zaki en décembre 2009 et mise en ligne sur la page Bibliographies de la Bibliothèque Études contemporaines de Beyrouth. Elle est téléchargeable sur la page de présentation de l'ouvrage  http://www.ifporient.org/node/741. Une sélection de cette bibliographie est parue dans l'ouvrage Mémoires de guerres au Liban (1975-1990), sous la direction de Franck Mermier et Christophe Varin, Actes Sud-Sindbad/Ifpo, 2010.