Construire le politique : Figures du leadership et sociétés partisanes au Proche-Orient (2007-2009)

Programme ANR Ifpo/IISMM

Présentation

Les années 1950-60, pour ne pas remonter au plus loin dans le 20ème siècle, ont été marquées par une densité politique au Moyen-Orient. Les mobilisations politiques de ces décennies témoignaient de l’émergence de deux facteurs « horizontaux » : les discontinuités intergénérationnelles (la fin d’une certaine élite politique, militaire et civile, « ottomane ») et l’entrée sur la scène d’une nouvelle intelligentsia civile et militaire née pendant ou après le démembrement de l’Empire ottoman.

Pourtant, la guerre civile libanaise et les recompositions, souvent par et dans la violence, des structures communautaires et les transformations des systèmes ba’athistes en Irak et en Syrie interpellent les observateurs et chercheurs : sur quel socle sociologique, voire anthropologique, le politique se base le politique ? Quels sont les cadres d’action qui, n’excluent ni les luttes de classes, ni les ruptures générationnelles, mais qui s’ancrent dans la durée à partir d’une autre densité qui est à l’évidence « infra-politique » ? Comment expliquer que la rupture générationnelle des décennies 1950-60 aboutissent à une recomposition d’ordre dynastique du politique en Syrie, en Irak d’avant 2003, ou sous une autre forme, au Kurdistan d’Irak d’aujourd’hui ? Les structures communautaires en Irak, en Syrie et au Liban deviennent-elles, à un niveau infra-étatique, les théâtres de telles recompositions ? Quelles ressources (symboliques, mais aussi, matérielles) sont-elles mobilisées par un groupe (tribu, confrérie, « réseau », communauté-confession) qui fait corps, et partant, corps politique ? Comment ces « corps » survivent par et à travers les ruptures radicales comme guerres civiles ou coups d’état militaires ?

Certes, on n’est pas totalement dénué de réponses. Comment oublier en effet l’œuvre de Michel Seurat qui fut sensible aussi bien à la transformation du ba’ath syrien en un corps communautaire, puis, dynastique, qu’à la constitution d’une asabiyya urbaine ? De même, comment oublier Albert Hourani qu’évoquait la « household asabiyya », qui sans priver le prince de ses assises traditionnelles, lui permettait de se doter d’une réelle autonomie d’action. Fort heureusement, on ne part pas de rien. Il n’en reste pas moins que de nouvelles pistes de recherches restent à explorer :

  • la asabiyya est-elle le seul concept qu’on peut déployer pour analyser ce phénomène ? Ainsi, la constitution d’une « association familiale » de toutes pièces en Syrie ou la transformation d’une confrérie (kurde et arabe, et fait rare pour être souligné, sunnite-chi’ite), en Irak en un parti-milice, observées par deux doctorantes, montrent que de nouvelles formes de corps politiques se forment constamment.
  • le politique se réduit-il à ses énoncés affichés ? A l’inverse, la asabiyya peut-elle être saisie uniquement à travers ses signes visibles et sa seule fonctionnalité ? Comment un « corps politique » se déploie-t-il dans les domaines économiques, culturels et militaires ? Comment assure-t-il sa durabilité par un complexe jeu d’exercice des moyens de coercition et de redistribution ? Dans quelle mesure accepte-il à assurer le rôle de « patronage » ou autorise-t-il sa propre « clientélisation » ?
  • que faire des structures communautaires qui ne peuvent exister sans un noyau dur basé sur la asabiyya, mais qui sont menacées par cette même asabiyya ? (comme les sunnites en Irak) ?
  • comment analyser l’impact de la violence, pris dans toute sa polysémie, sur la pérennité d’un corps transformé en corps politique ?

La question à poser est de savoir s’il existe aujourd’hui de nouvelles formes de asabiyya et de za’ama qui entraîneraient une relecture de ces deux notions. Leur usage banalisé et souvent abusif a pu faire écran à une juste compréhension des phénomènes socio-politiques qu’elles étaient censées expliquer.

Pour ce faire, il paraît nécessaire d’étudier les formes de socialisation politique qui se déploient dans des contextes aussi différenciés que ceux des pays concernés par ce programme de recherche (Liban, Syrie, Jordanie, Irak, Palestine, Turquie). Ainsi au Liban, par exemple, le pluralisme politique et confessionnel du pays a engendré un système de partis et d’organisations politiques qui s’est transformé en une juxtaposition de « sociétés partisanes » plus ou moins fermées. Certaines d’entre elles se caractérisent par un recrutement quasi-endogamique qu’il soit de type familial, local ou confessionnel même si leurs idéologies peuvent dépasser le cadre national (Baath, PC, PSNS…). Elles forment société par tout un processus de socialisation débutant parfois dès l’enfance, transmis par voie familiale et par un tissu d’institutions allant des écoles aux mouvements de jeunes. Elles créent en outre leurs modes et rituels de sociabilité à travers la mise en place d’un calendrier commémoratif propre au groupe politique qui ainsi construit et célèbre une histoire singulière. Une symbolique visuelle et dramaturgique se déploie au sein des espaces privés et publics. Elle se compose d’images, de mises en scène du groupe et de ses leaders qui marquent les appartenances et les frontières en érigeant des seuils et en découpant des territoires.

La reproduction du lien social au sein du groupe s’opère aussi par les multiples célébrations scandant la vie de ses membres qui sont ainsi reliés par un ensemble d’échanges et d’obligations. Ainsi, des mariages qu’ils soient collectifs et orchestrés par certaines organisations politiques ou procédant d’affinités suscitées par un même engagement partisan.

En Syrie, la clôture de l’espace politique et sa réduction à une seule organisation partisane, le Baath, induit une autre configuration du politique qui nécessite de prendre en compte à la fois l’emprise du parti au pouvoir sur la société et les différentes brèches à l’unanimisme de façade que constituent des formes plus ou moins souterraines de manifestation du politique. Des groupes d’opposition, des réseaux informels, des cercles de réflexion, des institutions religieuses et des ONG locales constituent autant de terreaux de mobilisations et de vecteurs du lien politique. Il serait intéressant de déterminer dans quelle mesure leurs types d’activités et leurs modes d’organisation sont conditionnés par la domination du parti Baath sur la société syrienne. Ne faudrait-il pas envisager le parti Baath et le régime comme une contre-société hégémonique qui induit différents degrés d’affiliation et d’engagement de la part de la population passant de l’adhésion pleine et entière du noyau dur aux formes les plus distanciées du conformisme militant ?

La figure du zaïm est centrale du fait qu’elle cristallise l’affiliation partisane autour du culte de la personnalité. La construction du leadership politique s’est transformée en fonction des changements politiques qui ont redessiné les territoires nationaux et remodelé les structures de pouvoir depuis la fin de l’Empire ottoman. Ainsi, l’apparition de nouveaux mouvements politiques tels que le PSNS et les Phalanges au Liban a fait surgir de nouvelles figures de zaïm dont certaines ont fondé de véritables dynasties familiales. Après les indépendances, ce processus s’est amplifié et a fortement contribué à diversifier les types de leadership au détriment de lignées politiques plus anciennes aujourd’hui sur le déclin. Quels sont les fondements matériels et symboliques de ces différents types d’autorité politique ? Quelles sont les raisons de leur déclin ou de leur pérennité ? Quelles sont les modalités de leur coexistence, confrontation ou alliance ? Voilà quelques unes des questions qui sont à poser pour tenter de saisir la dynamique des relations entre pouvoir politique, groupes et individus et, par ce biais, analyser les formes de la « gouvernementalité » et le rapport au politique dans les sociétés concernées.

Seules des enquêtes de terrain nous permettront d’affiner ces hypothèses et de décrire comment se construit le lien politique dans ces sociétés. Il est donc envisagé de former une équipe de recherche pluridisciplinaire rassemblant plusieurs institutions européennes et locales. Des ateliers et des séminaires seront organisés régulièrement pour discuter des travaux de terrain et affiner la problématique commune et ce, en vue d’une publication finale présentant les résultats de ce programme de recherche.


 

Responsables et participants

Responsables

  • Sabrina Mervin (IISM-EHESS)
  • Franck Mermier (Ifpo)

Participants

Hamit Bozarslan
Corps politique et violence au Moyen-Orient

Franck Mermier
Le leadership d’Antoun Saadé et la société du PSNS au Liban

Elizabeth Picard
La za’âma, production et reproduction d’une institution clef de l’échange politique au Liban

Sabrina Mervin
Charisme, savoir et pouvoir : les leaders politico-religieux chiites

Melhem Chaoul
Zahlé : la transformation d’une za’âma nationale en za’âma dépendante. La famille Skaf sur trois générations

Chawqi Douayhi
Parenté et leadership : le politique dans les régions maronites du Liban-Nord

Philippe Abirached
Charisme politique et identifications communautaires au Liban : la figure de Michel Aoun

Emma Aubin
Samir Geagea (1978-2008) : le guerrier, le martyr et le za‘îm

Bruno Lefort
L’expérience politique des jeunes au Liban : production identitaire et construction de soi. L’engagement étudiant au sein du Courant Patriotique Libre et du Hezbollah

Bernard Rougier
Le leadership salafiste au Liban

Mohamed Jeghllaly
Itinéraires de clercs sunnites au Liban

Hannes Baumann
The ascent of Rafiq Hariri and philanthropic practices in Beirut

Isabelle Rivoal
Les jeunes du PSPet le leadership de Walid Jounblatt

Shawkat Ishtaï
Le Parti Démocratique de Talal Arslan

Fiona Mcallun
Le rôle politique du patriarche maronite

Chantal Mazaëff
Le travail des militants des Forces Libanaises à Ain El Remaneh, entre réhabilitation du mouvement et mobilisation de la jeunesse

Catherine Le Thomas
La fête du taklîf, cérémonie politique dans la mouvance du Hezbollah

Zein Nahas
Personne, personnage : théâtralité, efficacité et tragédie en politique. Le cas de Rafic Hariri

Victor Gervais
Rafiq el-Hariri et les sunnites du Liban

Aurélie Daher
Le leadership de Hassan Nasrallah (Hezbollah)