Sylvie Denoix (Ifao) & Pierre Lory (Ifpo)
Benjamin Michaudel, (Ifpo) ; Mathieu Eychenne (Ifpo) ; Stephane Pradines (Ifao) ; Osama Talaat (Universite du Caire, Ifao) ; Abbès Zouache (Ifao)
À partir du Xe siècle, le Proche-Orient, terre carrefour, connaît des transformations profondes marquées d’abord par l’émiettement des pouvoirs, ensuite par l’affirmation de dynasties dirigées par des classes militaires non arabes auxquelles la réalité du pouvoir militaire et fiscal est confiée. Les guerres, qui s’intensifièrent, procurèrent à cette classe militaire une légitimité à laquelle les combats contre les Byzantins, à l’époque précédente, n’avaient pas donné naissance.
Le « phénomène guerre » est ici envisagé sous des angles variés, en tant que facteur explicatif des transformations que connurent les sociétés orientales. Plusieurs axes sont privilégiés.

La technicisation accrue de la guerre se lit tout autant dans les fortifications que dans l’armement, qui évoluent, tout au long de la période étudiée, sous des influences diverses – byzantines, arméniennes, iraniennes, turques, arabes. Les études en cours sur la fortification s’interrogent toujours, en termes d’architecture militaire, sur les échanges auxquels les Croisades donnèrent lieu. De plus, les fonctions des sites fortifiés posent toujours question.
Dans le domaine de l’armement, la part des traditions locales et de l’adoption d’armes exogènes reste à déterminer. Il semble bien, en Égypte comme dans le Bilâd al-Shâm, que l’on ait en permanence cherché à s’adapter aux nouvelles techniques de combat, et que les armes de ces contrées aient suivi une évolution analogue à celle de l’armement occidental.
En Orient comme en Occident, les Xe - XIe siècles virent les cavaliers s’imposer progressivement comme les « seigneurs de la guerre ». Doit-on pour autant négliger le rôle des fantassins sur le champ de bataille ? Par ailleurs, des soldats non professionnels ne participaient-ils pas à la guerre ? Pouvaient-ils (ou non) être décisifs ?
Enfin, si l’on sait aujourd’hui que c’est un leurre que de reconstituer avec précision le déroulement des batailles, l’utilisation répétée de certaines tactiques peut être repérée, des stratégies d’ensemble reconstituées et leur efficacité interrogée.
Légitimées par les élites civiles, les militaires – essentiellement turcs et kurdes, mais également arméniens, constituèrent des groupes sociaux qui mettaient en oeuvre des solidarités multiples. L’histoire sociale de certains de ces groupes reste à faire – ainsi, en Égypte, celle de l’aristocratie militaire circassienne. Plus largement, quel était le degré d’intégration de ces militaires dans les sociétés proche orientales ? La légitimité que leur conférait leur excellence guerrière et leur lutte contre les infidèles était-elle suffisante ? Comment gérait-on les tensions qui ne se faisaient pas faute d’apparaître ?
Les systèmes politiques que ces militaires contribuèrent à mettre en place peuvent désormais être étudiés de manière diachronique. L’on doit notamment s’interroger sur l’influence qu’exercèrent les Byzantins et les Perses sur les armées musulmanes, ainsi que sur les liens à établir entre les armées des différentes dynasties qui marquèrent l’histoire de l’Orient.
Par ailleurs, la guerre imposait la mobilisation de moyens toujours plus importants. In fine, les sociétés furent organisées par et pour la guerre. Est-il loisible de parler, pour l’époque étudiée, « d’économie de guerre » ? Plus spécifiquement, est-il possible d’évaluer les budgets militaires et leur impact sur le développement de ces sociétés ? Enfin, l’équipement et l’entretien des armées nécessitaient des infrastructures et une organisation encore mal connues.
Les sources véhiculent des conceptions de la guerre et de son articulation avec la paix qui connurent des évolutions sensibles tout au long de la période envisagée. Des discours théoriques et des discours narratifs se distinguent. À première vue, ils semblent accorder une place prééminente à la guerre, alors que l’Occident chrétien développa une littérature spécifique consacrée à la paix. Peut-on se satisfaire d’une telle analyse ? La paix n’était-elle pas pensée autrement que comme absence de la guerre, dans l’Orient musulman ? De manière plus prosaïque, il faut s’interroger sur ce qu’en disent les sources, directement ou indirectement. En particulier, les sources narratives arabes idéalisent-elles (ou non) les périodes de paix ?
Il conviendra également de ne pas oublier les modalités de mise en place de la paix – soit de l’interruption des combats. Les « traités » alors signés permettent de mieux connaître ces modalités. On les analysera en prenant en compte d’une part ce qu’ils révèlent de leurs protagonistes, d’autre part de l’image de l’ennemi qui y transparaît.
L’on peut aussi se demander quelles définitions de la guerre les sources narratives et didactiques proposent. Comparer ces définitions permettrait d’identifier les influences. Se pose tout particulièrement le problème de l’existence d’une tradition pragmatique indépendante (ou semi indépendante) de la tradition juridique. Les concepts de guerre sainte et de jihâd doivent être replacés dans leur contexte. À ce propos, comment analyser le concept de qitâl fî sabîl Allâh, obligation collective imposée à l’umma mais qui pouvait en fait être concentrée sur certains combattants ou leur être déléguée ? La guerre contre l’infidèle prenait-elle le pas sur la guerre contre les « hérétiques » ?
La question de l’influence des Croisades sur la conception musulmane de la « guerre sainte » reste posée. De même, la renaissance des traités militaires, à partir de la deuxième moitié du vie/xiie siècle, est-elle étroitement liée à l’obligation de lutter contre l’infidèle ? Ces traités sont encore mal connus. On s’interroge toujours, en particulier, sur l’importance et la qualité de la production d’époque mamelouke. Doit-on l’appréhender à la seule lumière des écrits d’époque abbasside ? Seule la constitution d’un catalogue et l’édition des textes encore manuscrits permettrait de répondre à une telle question.
Quant aux discours narratifs, ils doivent être mis en relation, comparés, ce qui les rapproche et/ou les éloigne, mis en lumière. Sur un plan formel, identifier les structures narratives et donc les modèles sur lesquels les écrivains s’appuyaient, les thèmes récurrents, les topoi permettrait de se pencher sur la relation qu’on établissait entre la paix, la guerre et la divinité.
Ces textes, ainsi que d’autres sources, doivent également être étudiés dans une perspective lexicographique, afin de contribuer à la constitution et à l’analyse de lexiques des techniques de la monte, de l’hippologie, de l’hippiatrie comme de l’architecture militaire.
Cette table ronde, animée par les coordinateurs du programme et les directeurs scientifiques des deux instituts, s'est tenue à l’Ifpo-Damas en février 2009. Elle a permis de mettre en place un plan de travail pour l’ensemble des actions prévues dans le cadre du programme (base de données ; thèmes et participants des différents colloques ; modalités de publication).
Voir l'appel à contribution pour le colloque sur Calenda (date limite : 30 juin 2010).
Télécharger l'appel à contribution (PDF).
Dans le cadre de ce programme, une base de données baptisée Fortiforient a été créée sur le logiciel Filemaker par Mathieu Eychenne (Ifpo) et Christian Gaubert (Ifao). L'objectif de cette base de données est de collationner des informations sur l'ensemble des sites fortifiés du Proche-Orient médiéval (Égypte, Syrie, Liban, Israël/Palestine, Jordanie et sud de l’Anatolie) entre le Xe et le XVe siècle et de fournir aux chercheurs des données textuelles, archéologiques, architecturales, épigraphiques et bibliographiques sur chacun de ces sites.
Fortiforient est une base de données bilingue français/arabe, dont une première version sera publiée en ligne sur les sites web des deux instituts dès la fin de 2010. Elle sera interrrogeable en français et en arabe. Cette première version fera l’objet de mises à jour régulières en fonction de l’avancement du dépouillement des textes et de l’entrée des données par les archéologues et les historiens qui seront appelés à collaborer à son développement.
Dans chaque institut, un historien et un archéologue sont chargés d’alimenter la base : Mathieu Eychenne et Benjamin Michaudel à l’Ifpo pour les données concernant le Proche-Orient et Abbès Zouache et Stéphane Pradines à l’Ifao pour les données concernant l’Égypte.
La table principale de cette base de données recense l’ensemble des sites fortifiés médiévaux de l’aire géographique étudiée par le programme (actuellement plus de 200 sites ont été consignés) tout en fournissant sur chacun d’eux des données descriptives générales (noms antiques, médiévaux et actuels ; localisation et coordonnées GPS ; type architectural etc.).
Cette table principale est liée à quatre tables thématiques :
Cette table, riche actuellement d'une centaine de fiches, mettra à disposition des chercheurs les passages des textes en arabe, une traduction en français et une synthèse des données contenues dans ces passages.