Le Bilâd al-Shâm face aux mondes extérieurs, Croisés et Mongols. Réactions, adaptations, échanges (XIe-XIVe s.) (2008-2013)

Responsables et participants

Responsables

Denise Aigle

Partenaires

Programme Ifpo et UMR 8167 « Orient et Méditerranée », en partenariat avec l’UMR 5195 « Groupe de recherche et d’étude sur la Méditerranée et le Moyen Orient, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon » ; l’EA 4207 « Centre de recherche et d’étude sur les pays de Méditerranée au Moyen Âge, Montpellier ».

Participants (liste non exhaustive)

G. Boudi-Hassan (Doctorante Paris 1) ; St. Boulogne (Post-doctorante, CIAM, Lyon) ; A. Caiozzo (Université Paris 8) ; M.-A. Chevalier (Post-doctorante, EA 4167) ; G. Dédéyan (Université de Montpellier) ; A.-M. Eddé (CNRS/IRHT) ; E. Gannagé (Université Saint-Joseph, Beyrouth) ; J. Gilet (Doctorant EPHE/Université de Montpellier, BAR à l’Ifpo) ; T. Herzog (Université de Halle) ; M. Issa (Université de Kaslik, Jounieh) ; P. Lory (Ifpo/EPHE) ; T. Mansouri (Université de la Mannouba, Tunis) ; B. Michaudel (Ifpo) ; F. Micheau (Université de Paris 1) ; R. Mouawad (Université américaine, Beyrouth) ; Chr. Müller (CNRS/IRHT) ; L. Northrup (Université de Toronto) ; M.-O. Rousset (CNRS) ; A. Talbi (Doctorant EPHE/Université de la Mannouba, Tunis) ; A. Troadec (Doctorante EPHE) ; É. Vallet (Université Paris 1) ; B. Walker (Université de Grand Valley, USA) ; A. Zouache (CIAM, Lyon).

Présentation du projet

Entre le XIe et le XIVe siècle, le Bilâd al-Shâm (Syrie-Palestine) fut le théâtre de nombreuses expéditions militaires qui provoquèrent de profonds changements dans l’équilibre géo-politique de la région et, d’une manière plus large, par rapport au pouvoir central de Bagdad. À partir du XIe siècle, le Bilâd al-Shâm – qui avait été le centre du pouvoir islamique omeyyade jusqu’au milieu du VIIIe siècle –, fut “entamé” par deux types d’assaillants : les Croisés, à partir de 1096, puis les Mongols, dès 1260. Alors que les expéditions militaires occidentales se concrétisèrent par l’installation dans la région de plusieurs États latins, véritables enclaves féodales, les Mongols ne furent jamais en mesure de s’implanter durablement en Syrie. En revanche, leurs destructions marquèrent fortement les esprits. Les réponses locales face à ces nouveaux venus (Francs chrétiens, Mongols chamanistes, bouddhistes, puis musulmans) prirent des formes différentes, selon les rapports de force, les opportunités du moment, ou la prise de conscience de la société musulmane elle-même.

Les croisades ont donné lieu à de nombreuses études alors que la période concernant les incursions mongoles dans le Bilâd al-Shâm est encore bien moins étudiée. L’intérêt de cette recherche collective est de regrouper, dans une perspective pluridisciplinaire (histoire, droit, littérature, histoire des sciences et des techniques, archéologie), des spécialistes de l’islam médiéval mais également du christianisme occidental et oriental. Il s’agirait de réunir et de questionner, selon les méthodes de l’anthropologie historique et de l’histoire des représentations, un ensemble de sources (historiques, épigraphiques, juridiques, littéraires) émanant de toutes les communautés représentées dans la région (musulmans, adeptes de mouvements considérés comme “hétérodoxes”, chrétiens orientaux et occidentaux). L’objectif de ce programme sera d’étudier les modalités de la “réaction à l’autre” et quelles “réactions”, “adaptations” et “échanges” existèrent entre les nouveaux venus et les autochtones.

Cadre historique général de la recherche

Au moment où les Croisés arrivèrent dans le Bilâd al-Shâm, l’empire musulman était marqué par un grand éclatement politique : au Caire, depuis 969, un califat chiite fatimide rivalisait avec le califat abbasside de Bagdad. Ce dernier fut ensuite mis sous tutelle par les Türks seldjoukides qui entrèrent dans la ville en 1055 ; leur arrivée dans le monde islamique favorisa l’émergence de pouvoirs locaux, en particulier dans les pays du Levant. Ce morcellement politique permit le succès de la première Croisade (1096-1099), laquelle donna naissance par la suite à la constitution de quatre États latins : Jérusalem (prise en 1099), Tripoli, Antioche et Édesse.

Lorsque les Mongols attaquèrent la région, le Bilâd al-Shâm était confronté à cette présence étrangère latine depuis près de deux siècles. La Syrie, menacée au milieu de principautés chrétiennes, était alors divisée entre trois princes ayyoubides dont le plus puissant d’entre eux était al-Malik al-Nâsir Yûsuf qui régnait à Alep et à Damas. Vers la fin de l’année 1259, Hülegü lança sa campagne sur la Syrie du Nord, Alep fut prise le 18 janvier 1260, peu après, Damas tomba aux mains de son général en chef, Kitbugha, dont la progression fut arrêtée en septembre 1260, à ‘Ayn Jâlût, par les troupes du sultan mamelouk al-Malik al-Muzaffar Qutuz et son émir Baybars. Cette victoire mémorable permit à ce dernier de s’emparer du pouvoir. L’hostilité et l’état de guerre entre Mamelouks et Mongols d’Iran durèrent plus de soixante ans, la période des plus grandes tensions étant celle où Ghazan Khan, converti officiellement à l’islam, attaqua à trois reprises Damas (1299, 1300 et 1303).

Axes de recherche

La réaction à l’autre : mise en place d’un discours

1. La mobilisation religieuse

Les pouvoirs musulmans ne perçurent que peu à peu les objectifs réels des Croisés, nouveaux acteurs de la géo-politique régionale, dont la religion, la langue et la culture leur étaient fortement étrangères. L’arrivée des Mongols, elle, a provoqué un traumatisme plus direct : la chute de Bagdad et la mise à mort du calife ont réveillé les traditions eschatologiques dont on trouve l’écho dans les sources narratives mais aussi dans les inscriptions gravées sur de nombreux monuments (Alep, Homs, etc.) et dans la littérature apocalyptique. Baybars est présenté comme celui qui, à l’instar d’Alexandre, a repoussé les “nouveaux peuples de Gog et Magog”.

Dans ses études sur les réactions musulmanes aux Croisades, E. Sivan a montré que l’idée du jihâd s’est imposée progressivement aux détenteurs du pouvoir alors qu’elle fut immédiate dans les milieux religieux. Les modalités de la réaction à l’ennemi mongol ont donné lieu, jusqu’ici, à quelques analyses déjà anciennes. Le péril mongol a favorisé la résurgence du hanbalisme à travers les activités religieuses de grandes familles hanbalites en vue comme les Banû Taymiyya et les Yûnînî. Les hanbalites organisèrent, par exemple, des séances d’enseignement à destination des chaféites comme en attestent les documents de samâ‘ât et d’ijâzât, conservés à la Bibliothèque al-Asad de Damas.

Nous proposons, à la lumière des sources récemment publiées (historiques et juridiques) et des documents manuscrits (samâ‘ât et ijâzât), de mener une étude comparée des arguments et des moyens de propagande utilisés contre ces deux types d’assaillants.

2. La perception de l’autre et la création littéraire

Dès qu’un personnage historique devient source de création littéraire et artistique, il tend à se transformer en figure “mythique” : ainsi Alexandre, Muhammad, Saladin, Gengis Khan et Baybars ont donné naissance à d’innombrables récits fabuleux devenus supports de croyance. Les contacts entre Croisés, Mongols et musulmans ont ainsi favorisé, de part et d’autre, l’élaboration d’images types et le développent des valeurs qui s’y rattachent. Pour les chrétiens occidentaux et orientaux, la légende du Prêtre Jean en est un exemple particulièrement significatif, très actif d’ailleurs au moment des invasions mongoles dans le Bilâd al-Shâm. Par ailleurs, certaines figures mythiques prolongent d’anciennes traditions en les renouvelant fortement. Elles servent ainsi de point de départ à de nouvelles filiations. Il s’agira pour nous de suivre la formation et les transformations des modèles et de relever, en particulier, les modifications qui ont résulté des contacts de l’Islam avec les autres cultures et univers religieux qui ont pénétré le Bilâd al-Shâm.

Une “littérature de contact”, épique, populaire et poétique, est née de la confrontation brutale à l’autre. Cette production littéraire permet de comprendre le processus qui, à partir d’éléments relativement bien connus, conduit, à travers remaniements et continuations, à l’élaboration de véritables gestes (sîra-s). Le développement de ces sîra-s correspond à un phénomène de “popularisation” de la culture savante et, selon J.-Cl. Garcin, « répond aux besoins d’un public élargi de nourrir son imaginaire ». La Sîrat Baybars et les contes des Mille et une nuits, sans cesse remaniés et transformés, en sont des exemples bien connus. Ainsi, l’étude de cette littérature, mise en parallèle avec les sources historiques, relève de l’histoire des représentations.

La recherche systématique des éléments proprement historiques dans cette littérature est riche d’enseignements pour l’historien ; il s’agit d’intégrer dans la trame historique l’apport des sîra-s. De telles sources apportent une dimension anthropologique à l’analyse historique. Mais il importe aussi de comprendre pourquoi tel homme ou tel fait se sont transformés en héros ou en thèmes d’épopée. Il faut aussi se poser la question : pourquoi certains moments de l’histoire ont été insérés rapidement dans la “geste” tandis que d’autres n’y ont eu accès qu’au terme d’une longue évolution ?

Adaptations, circulations, conversions

1. La cohabitation religieuse

La situation créée par la confrontation ou la cohabitation avec des non musulmans a nécessité l’élaboration de nouvelles normes en matière juridique. Quel sort réserver aux prisonniers de guerre ? Quel est le statut des biens tombés dans les mains des infidèles ? Sur ce dernier point, les différentes écoles juridiques n’adoptent pas le même point de vue. Selon les chaféites, les biens dont s’emparent les infidèles restent la propriété des musulmans, ce qui implique qu’ils peuvent être restitués à leurs propriétaires. Les hanafites, au contraire, considèrent que le butin pris par les infidèles leur appartient de bon droit. Une étude comparée entre les sources historiques et juridiques (usûl, fatwâ-s) permettra d’apprécier comment cette souplesse juridique fut mise à profit en fonction des besoins du moment.

La résistance armée aux Mongols, après leur conversion officielle à l’islam, suscita également des débats juridiques. Peut-on mener le jihâd contre ceux qui ont prononcé la profession de foi ? Quel est le statut des musulmans qui ont rejoint les rangs de l’armée mongole ? Que faire contre ceux qui refusent de combattre les Mongols sous le prétexte que ces derniers ont incorporé de force des musulmans dans leurs armées ? L’analyse de la littérature juridique (fatwâ-s d’Ibn Taymiyya par exemple), des opuscules (rasâ’il) et des traités religieux, conservés à la Bibliothèque al-Asad, permettra de répondre à ces questions et, de ce fait, d’apprécier les différents “statuts” conférés aux ennemis, selon leur appartenance religieuse.

Il serait important de reprendre le dossier des mariages mixtes et des conversions à l’islam et au christianisme sous l’angle de l’histoire des représentations. Les historiens restent divisés sur cette question. En effet, la documentation disponible ne permettra sans doute jamais de connaître le nombre de convertis d’un côté comme de l’autre. En revanche, il est possible d’interroger, parallèlement, les sources chrétiennes et islamiques afin de voir comment la conversion était perçue. L’arrivée des Croisés a-t-elle modifié les processus d’islamisation dans le Bilâd al-Shâm ? Comment étaient présentés les motifs de la conversion ? Que peut-on dire de la conversion des Mongols à l’islam ? Comment l’islam des Mongols était-il perçu par les musulmans ? Reprendre ce dossier nécessite de mobiliser, ce qui n’a pas été fait jusqu’ici, les sources chrétiennes autant que musulmanes (géographiques, hagiographiques, littérature populaire, etc.).

2. La circulation des savoirs et des techniques

Dans les pays du Levant, les États latins ont fonctionné comme des enclaves qui étaient tournées vers la Méditerranée et l’Occident latin alors que l’empire mongol a ouvert à la circulation des lettrés de toutes religions un immense territoire qui a favorisé des échanges intellectuels et culturels depuis la Chine jusqu’à la Méditerranée orientale et même l’Europe. La question d’un enrichissement culturel mutuel à l’époque des croisades a été posée par les chercheurs, mais aucune réponse convaincante n’a été donnée. Il serait important de reprendre cette question dans une perspective comparatiste entre l’époque des Croisés et celle des Mongols. Quels ont été les agents de la diffusion culturelle ? Les lettrés et les hommes de sciences bilingues ? Les nombreux voyageurs qui ont sillonné l’empire mongol ? Les connaissances géographiques ont en effet progressé de manière considérable à cette époque. Quel a été le rôle dans la diffusion des savoirs des médecins et des astronomes qui étaient au service des Mongols d’Iran en Azerbaïdjan ? Quelles en ont été les modalités ? La transmission directe d’homme à homme ? À travers des textes écrits ?

Cette période a été également marquée par de nombreux échanges dans le domaine des techniques (artisanat, architecture, art militaire, agriculture, art culinaire, etc.). Dans le domaine de l’artisanat, les objets en métal à iconographie chrétienne en sont, par exemple, des témoins significatifs à l’époque des Croisades. La transmission des techniques artisanales ne s’effectuant que de maître à disciple, on peut donc supposer que les artisans “échangeaient”, d’une manière ou d’une autre, leurs savoirs. Par ailleurs, il est bien connu que les Mongols ont déplacé des artisans dans tout l’empire qu’ils contrôlaient.

Enfin, les quatre siècles de confrontation à l’autre ont conduit à une transformation importante en matière d’art militaire et d’armements : la poudre à canon, par exemple, a été apportée de Chine dans les pays musulmans par les Mongols. Les phénomènes d’influences et d’échanges entre les assaillants et les musulmans sont délicats à cerner en matière d’art militaire. Dans quelle mesure l’architecture militaire ayyoubide a-t-elle été influencée par les forteresses franques et byzantines ? Une étude des châteaux forts des Croisés devait permettre de comprendre les modalités des influences réciproques. Cette étude nécessite une connaissance précise des phases d’occupation et d’abandon, des sièges, des tremblements de terre, etc. Si l’analyse du bâti et les fouilles apportent des éléments de datation, les sources narratives, islamiques et chrétiennes, peuvent apporter des informations sur les étapes des fortifications.

Calendrier 2008-2013

  1. 17-19 décembre 2008 : Colloque international « Le Bilâd al-Shâm face aux mondes extérieurs (XIe-XIVe s.). La perception de l’autre et la représentation du souverain. Approches textuelles et iconographiques » (Ifpo, Damas).
  2. Automne 2009 : Colloque international « La circulation des savoirs et des techniques en archéologie et en histoire de l’art » (Ifpo, lieu à préciser)
  3. Décembre 2010 : Colloque international « La mobilisation et la cohabitation religieuses » (Ifpo, Beyrouth)
  4. Décembre 2012 : Colloque final (Ifpo, Damas) ; publication des Actes en 2013.

Ces colloques seront préparés par des séminaires de travail. Ils donneront lieu à publication, soit à l’Ifpo, soit dans une des collections de l’UMR.