« Le voisin du citadin n’est pas vraiment son semblable » (R. Park, 1950)
L’éclatement urbain est un sujet de préoccupation dans nombre de villes contemporaines. Ce phénomène, que l’on peut définir comme le processus d'approfondissement des différenciations internes au sein des villes (Laborie, 1996), s'explique par de multiples facteurs. L'étalement urbain, tout d’abord, tend à produire des territoires de plus en plus homogènes, tant d’un point de vue social que fonctionnel, par l'intermédiaire de la mobilité résidentielle (Ascher, 1995 ; Dubois, 2005) que par l’émergence de ce que d’aucuns ont appelé l’ « entre soi ». Par ailleurs, la globalisation de l'économie tend à renforcer ce phénomène à travers la mise en réseau d'acteurs liés par des relations de complémentarité sur des territoires de plus en plus concentrés (Sassen, 1991) et par la spécialisation croissante des places de production et d'échange (Veltz, 1996). Enfin ce phénomène se voit amplifié par certaines actions de la puissance publique, comme le développement de pôles de compétences, la localisation de certaines activités comme les grandes infrastructures ou, plus paradoxalement, des politiques publiques de « remédiation territoriale » (Davezies, 1996) qui, parfois, contribuent à renforcer les clivages entre différents espaces urbains.
Le contrôle et la gestion de l’éclatement urbain sont considérés comme des enjeux importants pour le développement durable et ce sujet apparaît désormais comme une priorité pour certaines villes et régions. C'est le cas en France notamment où la politique de la ville s’est réorganisée autour de la question de la "mixité urbaine" dans le cadre de la loi Solidarité et renouvellement urbains. Des structures intercommunales – comme par exemple les communautés urbaines ou les gouvernements métropolitains (Ascher, 1995 ; Le Galès, 2002) – ont été mises en place afin de promouvoir une gouvernance qui renforce la cohésion urbaine et sociale. Un certain nombre d’instances internationales de développement, avec à leur tête la Banque Mondiale, ont aujourd’hui repris cette position et font de la question de la décentralisation une condition incontournable du développement urbain et de la « bonne gouvernance » des villes.
Mais cette relation entre la décentralisation, l’intercommunalité et la cohésion urbaine et sociale est loin d’être mécanique. L’intercommunalité comme la décentralisation peuvent aussi être des facteurs du renforcement de l’éclatement urbain et de la fragmentation spatiale des métropoles (Lefèvre, 2006). Elles peuvent être un élément de désolidarisation où certaines communes refusent de partager leurs ressources avec le reste de la métropole.
Par ailleurs l’importance donnée par les autorités publiques à la question de l’éclatement urbain et à la recherche de la cohésion urbaine émane du fait que l’éclatement urbain est l’expression territoriale d’autres fractures, sociales et économiques. Si celles-ci devaient s’approfondir, elles pourraient remettre en cause nos systèmes politiques modernes basés sur la solidarité territoriale au profit de nouvelles solidarités de réseaux communautaires, familiaux, religieux etc.
Ce n’est que très récemment que cette question a fait irruption dans le débat public en Syrie et au Liban. Or Beyrouth et Damas, malgré des divergences importantes de structures économiques et sociales ainsi que de système politique, sont deux villes où l’éclatement urbain paraît extrêmement marqué et en voie d’accentuation.
La capitale libanaise a connu lors de son expansion vers la périphérie, dans les années 60, un premier renforcement de son marquage territorial communautaire, en grande partie sous la pression de l’exode rural. Celui-ci s’est ensuite amplifié de manière dramatique pendant la guerre civile et la recomposition territoriale s’est consolidée depuis la fin de celle-ci (Davie, 1997). Ce découpage se combine à l’émergence de secteurs différenciés sur base socio-économique, mais qui rassemblent en général des gens partageant les mêmes valeurs et styles de vie. Cette ségrégation socio-économique ne représente pas la dynamique dominante dans la métropole beyrouthine et les clivages territoriaux sont plutôt de nature communautaire. On se retrouve ainsi dans une situation proche de villes telles que Belfast (Boal, 1995 ; Ballif, 2005) où l’étalement urbain et le marquage territorial se combinent pour former de véritables enclaves communautaires qui échappent en partie à l’action de la puissance publique.
D’autre part, le retour des municipalités après une absence de 33 ans au Liban et une pratique municipale encore jeune et inexpérimentée en Syrie — où elle n’a que 22 ans — n’a fait qu’exacerber ce phénomène. En effet, les autorités municipales issues des réseaux locaux – majoritairement communautaires ou inféodés – ont des stratégies d’actions qui mettent en relief le particularisme communautaire local. Et la coopération municipale dans le Grand Beyrouth est fortement marquée par cette « condition » communautaire. Ainsi les deux principales coopérations en place dans l’espace de la banlieue beyrouthine comprennent, pour la première l’Union des municipalités du Matn qui rassemble des municipalités majoritairement chrétiennes de la Banlieue nord de Beyrouth, pour la seconde plus informelle dans la Banlieue sud, toutes les municipalités de ce secteur sous l’ombrelle du Hezbollah. Cette situation ne fait que renforcer la fragmentation de l’espace urbain de la Banlieue Beyrouthine.
D’autre part, la capitale syrienne a connu dans les dernières décennies une croissance démographique et urbaine très soutenue qui déjoue les prévisions de chacun des plans directeurs successifs. L’état syrien, centralisateur et dirigiste, s’était toujours prévalu de ces plans directeurs comme d’un outil d’aménagement et de gestion mais aussi de contrôle (Balanche, 2006) . Bien que moins flagrant dans ses conséquences qu’à Beyrouth, l’étalement urbain de Damas s’est couplé d’un éclatement urbain où l’on voit se côtoyer des espaces industriels avec des friches agricoles dans la Ghouta, des « HLM » de fonctionnaires, des quartiers informels de plus en plus étendus, et les tous nouveaux « quartiers chics » ainsi que divers grands équipements publics de tout genre. Par ailleurs, on retrouve des concentrations communautaires fortes dans certaines localités comme les Druzes à Jaramana, les Kurdes à Doumar, les Chiites à Set Zeinab… (Balanche, 2006)
A l’ère de la mondialisation, Beyrouth et Damas se présentent comme des métropoles importantes qui jouent un rôle de premier plan dans le développement de leur pays respectif. D’autant que leur évolution semble échapper à toute forme de régulation étatique : quartiers informels, territorialisations communautaires, colonisation de l’espace public, destruction des ceintures vertes… On peut retrouver une telle crise de la régulation urbaine dans pratiquement toutes les grandes villes des deux pays. Si notre choix s’est porté sur Beyrouth et Damas dans ce travail de recherche, c’est en raison de leur caractère emblématique en tant que capitale ainsi que du fait que l’évolution de ces deux villes est intimement liée depuis la seconde moitié du XIXème siècle.
L’émergence de Beyrouth comme la première ville de la côte libanaise au dépens de Saida et de Tripoli s’explique en effet par le développement du port de la ville et le tracé de la nouvelle route Beyrouth-Damas à travers la montagne, faisant de celle-ci le principal port de Damas. Cette relation de complémentarité entre Beyrouth et Damas – sur les plans économiques, sociales, culturels…2 – n’a, depuis lors, fait que se renforcer. Qui plus est le développement du Liban et de la Syrie restant fortement centré sur leurs capitales3, on peut gager que l’évolution conjointe de ces deux villes continuera à marquer le développement de l’ensemble du territoire levantin.
Une réflexion sur les processus contribuant à l’éclatement urbain dans ces deux villes ainsi qu’une comparaison des politiques urbaines et des logiques des acteurs menant à sa production et son contrôle (ou à son renforcement) nous paraît dès lors s’imposer.
Au vu de l'histoire respective de ces deux villes, nous souhaitons analyser l’influence des acteurs municipaux, à Beyrouth et à Damas, sur la régulation de l’éclatement urbain, dans le contexte local de la recomposition spatiale et sociale de leurs communes, et face au poids de facteurs exogènes tels que la globalisation des échanges ou la montée des tensions régionales. Ceci nous amènera très logiquement à nous interroger sur les formes que prend l'éclatement urbain dans ces deux métropoles, considérant que celui-ci peut prendre des configurations assez différentes selon le terreau où il se développe.
L’extrême divergence entre le modèle politique syrien dirigiste et le modèle politique libanais libéral et communautaire, nous semble offrir une assise de comparaison intéressante pour analyser les différents rôles que peut jouer le politique dans le développement urbain au Proche-Orient.
Notre travail de recherche porte sur l’identification et la compréhension de l’action des acteurs municipaux et intercommunaux dans les espaces urbains situés à la périphérie de Beyrouth et de Damas.
Ceci nous amène à poser un certain nombre de questions :
Au-delà des théories postmodernistes qui mettent en avant le rôle central des dimensions culturelles – identitaires – et subjectives dans la construction du territoire (Krier, 1975 ; Colquhoun, 1989), nous pensons que l’autorité publique reste un acteur central dans la production contemporaine de l’espace urbain et son organisation aussi bien au Liban qu’en Syrie. Toutefois, loin de détenir le monopole de l’action urbaine, l’autorité publique est dans une situation où un dialogue s’impose avec une nébuleuse d’acteurs (économiques, sociaux, politiques, associatifs ou simples citoyens) qui sont actifs dans la production de l’espace urbain.
La décentralisation municipale ainsi que l’intercommunalité sont susceptibles de jouer un rôle important dans le contrôle et/ou le renforcement de l’éclatement urbain, même si leur réappropriation par les communautés, comme dans le cas libanais, ou leur assujettissement en relais des instances centrales, comme en Syrie, tend à reproduire pour partie des dynamiques exogènes.
Ainsi l’espace urbain nous semble se présenter à la fois comme un territoire de confrontation et comme un territoire d’action. Le premier volet mettra l’accent sur les processus locaux sous-jacents à l’éclatement urbain et le second sur les réponses qui sont apportées à ce phénomène.
La gouvernance urbaine, définie comme interface entre ces deux types de territoires, nous permet de voir comment, à travers la concertation informelle entre la puissance publique et les autres acteurs, des processus différents peuvent s’opposer, se renforcer ou se complémenter dans la production de l’espace urbain.
Notre recherche portera sur les rapports qu’entretiennent territoires de confrontation et territoires d’action dans les banlieues de Beyrouth et de Damas. Cette dualité nous permet d’établir une grille de lecture pour comprendre les processus de production et d’organisation de l’espace urbain de la banlieue. Elle nous permet de d’identifier les processus qui découlent de dynamiques sociales et culturelles identitaires d’une part et ceux qui sont le produit de l’action publique ou privée.
Le terme de banlieue doit s’entendre ici comme les espaces urbains de ces métropoles non régis par les dynamiques des espaces centraux. Ce sont, dans le cas du Grand Beyrouth, les espaces urbains hors de Beyrouth administratif et, dans le cas de la métropole damascène, les espaces non centraux de la ville.
La banlieue Beyrouthine est fortement marquée par des dynamiques de confrontation et de territorialisation communautaires. La ligne de démarcation, qui divisait la ville et sa périphérie en deux pendant la guerre civile, persiste aujourd'hui dans les usages de l'espace (Ababsa, 1999). Nombre de travaux analysent le rôle de l’activisme et des services urbains et civils rendus par les associations et les partis à caractère communautaire dans le renforcement de la territorialisation communautaire de secteurs de l’espace urbain banlieusard qu’ils contrôlent.
Les « enclaves » communautaires ne sont toutefois pas des entités monolithiques. Elles sont elles aussi polarisées par des dynamiques partisanes, claniques ou sociales qui y recréent des zones d’influences et différentes territorialisations (Harb Elkak, 1996). D’autre part, elles sont des relais de lignes de fractures communautaires étendues à l’échelle de l’ensemble du pays.
Ces territoires n’ont pas forcément un caractère politique, mais ils acquièrent progressivement ce statut sous l’impulsion des dynamiques inhérentes à leur situation. S’agissant au départ d’espaces de résidence et d’activité économique, ce n’est que sous l’influence de l’activisme de différentes forces politiques et associatives, imposant leur agenda communautaire sur l’espace public, que ceux-ci se transforment, dans une logique d’appropriation/exclusion, en territoire idéologiques de confrontation (Farah, 2006). Selon Salam (1998), la dynamique de la Asabiya tribale continue de régir les communautés confessionnelles et ethniques libanaises. Sa traduction dans l’espace serait caractérisée par une dynamique double : appropriation et marquage de nouveaux espaces d’une part et de confrontation identitaire de l’autre.
Bien que plus latentes et de nature différente que celles de Beyrouth, les dynamiques de confrontation sont bien présentes dans la périphérie damascène. Le rôle que joue l’appartenance familiale, clanique ou régionale dans la facilitation de l’implantation des nouveaux venus de l’exode rural à Damas a mené à la formation dans ses périphéries de fragments urbains socialement homogènes (Balanche, 2006). Ceci est particulièrement vrai dans les larges quartiers informels qui se développent aux abords de la ville. Ceci s’explique par le fait que l’exode rural n’a pris que dans les dernières décennies l’ampleur qu’on lui connaît, mais aussi du fait de la puissance de l’exécutif syrien et de la présence encore très timide de l’action associative et partisane indépendante.
En raison de leur retour en force dans la politique au Liban et en Syrie, le contrôle des municipalités est devenu un enjeu essentiel pour beaucoup d’acteurs locaux et, par suite, un cadre de confrontation entre ces acteurs (Favier, 2001). Cette confrontation est particulièrement marquée lors des élections municipales, mais elle se maintient bien au-delà des élections, dans la mesure où les autorités municipales essaient de rallier différents acteurs locaux à leurs politiques et actions. Quoique pour partie informelle, la gouvernance municipale s’apparente ainsi à une interface entre la géographie de la confrontation et celle de l’action. Et l’équilibre de la confrontation politique peut faciliter l’émergence de certaines dynamiques d’action au niveau local, tout en minimisant les risques de confrontation violente.
Dans des intensités et selon des dynamiques différentes, le paysage banlieusard à Beyrouth comme à Damas apparaît fortement marqué par des dynamiques de confrontation et de territorialisation prédatrice. Pourtant la puissance publique n’est pas absente de la banlieue et ce surtout ces quinze dernières années.
Au Liban les politiques urbaines ont d’abord cherché à « désenclaver » les banlieues par un investissement massif dans la voirie et l’équipement, misant ainsi sur la mobilité pour recréer la cohésion sociale et urbaine brisée par des années de guerre civile (Harb-Elkak, 1996). Le retour des municipalités en 1998, après 33 ans d’absence, a donné un nouvel élan aux politiques urbaines. Toutes les municipalités ont cherché à établir une visibilité de leurs politiques à travers l’investissement dans des actions urbaines d’infrastructure et d’équipement. On a ensuite assisté à la mise en place de fédérations de municipalités telles que la fédération des municipalités du Matn à laquelle se sont ralliés les principales municipalités de la Banlieue Nord de Beyrouth, ou des coopérations municipales entre les municipalités de la Banlieue Sud proches du Hizbollah.
Reste que la réalité de la banlieue est loin de démontrer la cohésion sociale ou urbaine recherchée. Les actions publiques urbaines semblent se dissoudre dans le paysage urbain sans vraiment affecter les dynamiques de confrontation communautaires. Elles sont ou bien récupérées par les acteurs communautaires, à travers des pratiques de clientélisme, ou elles renforcent parfois les dynamiques de confrontation. Le fait que ce sont précisément les larges voiries publiques qui sont les principales lignes de démarcations en est un exemple assez expressif.
En Syrie, prenant conscience du danger que présente l’ampleur de l’urbanisation incontrôlée, surtout dans la Ghouta, le plan directeur de Damas de 1981 cherchait à établir une politique de rééquilibrage de l’urbanisation en favorisant son extension vers les plateaux arides de l’Anti-Liban. Mais le développement industriel rapide dans la Ghouta y a poussé au renforcement de l’urbanisation. Alors que les nombreux projets, privés ou subsidiés par l’Etat, d’habitations sur les pentes du Mont Liban restent majoritairement vides, les flancs du Mont Kassyoun donnant sur Damas sont investis par une population migrante et des quartiers informels.
En 2006 l’Etat n’avait pas encore approuvé le nouveau schéma directeur de 1999 qui devait anticiper et régulariser le développement de la métropole damascène sur une vingtaine d’années (Balanche, 2006). Il a de plus bloqué l’exécution de nombre de grands projets qu’il prévoyait pour redynamiser Damas (Atfee, 2006). La croissance démographique massive qu’a connue la ville dans ces dernières décennies a mis à mal la tradition de politique étatique régulatrice et entrepreneuse de grands projets, qu’est la politique urbaine syrienne. Une nouveauté de taille dans le paysage de l’action urbaine publique damascène tient aux associations locales qui naissent dans les quartiers et qui arrivent petit à petit à faire entendre leurs positions sur des projets publiques qui concernent leurs quartiers et parfois à y exiger des modifications. (Balanche, 2006)
La dichotomie entre territoires de confrontation et territoires d’actions, ainsi que la relation entre ces deux registres, nous emble offrir une base féconde pour développer une méthodologie originale. Nous proposons ainsi d’organiser le travail selon deux grands volets, le premier consacré à l’étude des processus mis en œuvre dans le cadre de l’éclatement urbain et le second au rôle des municipalités dans le cadre de sa régulation.
On se propose d’établir le cadre général des processus sociaux et culturels menant à l’éclatement urbain dans les banlieues de Beyrouth et de Damas. Ce sujet, surtout dans le cas de Beyrouth, a déjà fait l’objet de nombreux travaux de sociologie, d’histoire, de géographie urbaine et d’anthropologie (CERMOC, 1985 ; Khalaf, 1987, 1993, 1993 ; Harb Elkak, 1996 ; Davie, 1996 ; Davie, 1997 ; Arnaud, 1996 ; Ruppert, 1999 ; Balanche, 2006). Nous nous proposons dans un premier temps de les passer en revue afin de mettre en évidence les liens qui existent entre eux ainsi que l’ampleur et la nature du phénomène dans les deux villes étudiées.
Nous nous proposons ensuite d’étudier de manière plus fine quelques territoires de confrontation « expressifs » dans les deux métropoles. On envisage principalement deux tâches dans le cadre de ce travail de terrain.
L’identification dans ces zones des principales territorialisations et des principaux acteurs derrière ainsi que leur organisation.
Ce travail d’enquête se base sur des entretiens semi directifs avec les organisations, associations et personnalités représentatives des groupes sociaux en présence.
L’identification des expressions spatiales de ces territorialisations, et plus précisément celles de la confrontation entre les différents segments urbains.
Ce travail comprend une lecture spatiale ainsi qu’un travail de cartographie du territoire. La lecture spatiale se propose d’identifier dans les zones à étudier les différentes manifestations de l’appropriation de l’espace par les groupes communautaires et les modes de marquage territorial. L’observation ici va au-delà des formes pour chercher à identifier les pratiques des groupes dans l’espace (ex : utilisation de l’espace public) ainsi que la toponymie des noms des lieux.
Nous nous proposons par ailleurs d’analyser les stratégies des différents acteurs et les actions qu’ils engagent dans ces espaces pour contester, renforcer ou s’approprier les actions publiques urbaines. Ce travail consiste en une analyse détaillée des différentes politiques urbaines menées par les municipalités et de leur incidence sur l’atténuation ou le renforcement de clivages qui existent en leur sein et entre elles. Le travail se porte ensuite sur l’analyse approfondie des réseaux d’acteurs mobilisés dans quelques projets urbains emblématiques portés par ces municipalités. La logique d’analyse sera ici renversée puisqu’il s’agira alors de mettre en évidence dans quelle mesure l’éclatement urbain conditionne ces actions, tant en terme de mobilisation des acteurs locaux que de définition des objectifs.
Nous avons identifié deux tâches principales dans ce domaine.
La reconstitution des relations entre les principaux acteurs et les autorités locales – notamment si elles connaissent une certaine constance – peut se faire à partir de trois éléments révélateurs. Leur position affichée à travers leurs publications ou à travers des entretiens semi directifs, leur positionnement lors des élections récentes et, enfin, le type de coopération qu’elles entretiennent avec les autorités municipales. De même nous nous proposons d’analyser les relations entre les différentes municipalités ainsi que le rôle de certains acteurs emblématiques en faveur ou en opposition de la constitution de coopérations intercommunales. Ces indices nous donneront une idée des « ressources » sociales que les autorités locales peuvent mobiliser pour conforter leur position dans le cadre de la gouvernance urbaine de ces zones.
Cette tâche est centrale pour la compréhension du rôle que jouent les autorités locales dans le renforcement ou le contrôle de l’éclatement urbain. Cette démarche comprend d’abord la mise en place, à partir des travaux théoriques sur la gouvernance urbaine, d’une grille de lecture analytique qui définit ses phases ainsi que le positionnement des acteurs impliqués et les ressources qu’ils mobilisent pour conforter leurs positions.
Nous nous proposons ensuite de rétablir la chronologie de la mise en place de quelques actions municipales ayant eu une incidence sur l’éclatement urbain, à partir des documents les concernant (documents techniques, documents reportant les concertations avec la population et les différents acteurs…) ainsi que des entretiens semi directifs avec les acteurs concernés. Nous essayerons, à partir de ces entretiens, de reconstituer le cheminement des différents acteurs, en termes d’alliances et d’oppositions avec d’autres communautés, que cette action a favorisé.
Nous nous proposons enfin d’étudier la territorialisation de ces actions à partir des changements qu’elles ont amenés au niveau spatial, mais aussi au niveau fonctionnel de ces espaces pour apprécier leur rôle dans la transformation des territoires de confrontation à différentes échelles.
Cette approche méthodologique – à travers la visite analytique et critique des relations entre territoires de confrontation et territoires de l’action – a pour objectif de susciter un dialogue enrichissant entre différentes disciplines. En fin de compte la réalité urbaine est un phénomène complexe qui s’inscrit sur les frontières du spatial, du social et du politique pour les dépasser. La compréhension de cette réalité ne peut être qu’interdisciplinaire, et passe par le recours à différentes disciplines pour élargir leur champ et les confronter à de nouvelles questions.
Dans cette perspective et à partir de cette déconstruction en plusieurs temps de la problématique complexe de la relation entre éclatement urbain et autorités locales, nous nous proposons de :
Le département d’urbanisme, public et multiconfessionnel, est né 1998 pour répondre aux besoins multiples de la société libanaise en matière de ressources humaines nécessaires à une correcte planification urbaine. Sa mission, à travers une formation postuniversitaire de type DESS et d’un laboratoire urbain, est d’établir une structure permettant aux architectes, ingénieurs et sociologues d’échanger leurs expériences, de permettre aux ministères de reconnaître les collectivités, et d’aider les aménageurs divers, publics et privés, à mener leurs projets dans une vision globale.
En 2003, avec la réforme du LMD, l'université Libanaise a mis en place à l'Institut des Beaux Arts, le master "Sciences et Métiers de la Ville" avec un double objectif de formation aux métiers de la Ville et d’une initiation à la recherche en vue d’une future école doctorale en aménagement :
En assurant, la pérennisation de la formation et la reconnaissance d’une expertise locale en matière d’urbanisme et d’aménagement urbain.
En dotant l’université libanaise de l’embryon d’un système de formation des enseignants chercheurs dans le domaine des Sciences de la Ville
Le domaine scientifique comprendra la formation des formateurs, celle des futurs enseignants, et la valorisation des relations avec les décideurs locaux, publics et privés (collectivités, institutions ministérielles, ordre des architectes du Liban, bureaux d’études, entreprises de l’eau, cabinets d’architectes, promoteurs immobiliers, aménageurs, services techniques), dont les préoccupations nourriront les sujets de travail des étudiants.
Léon Telvizian, Responsable du Master « Sciences et Métiers de la Ville » depuis sa création en 2003, en mission actuellement en France afin de préparer son Diplôme d’Encadrement d’Études Doctorales libanais (DEED) dans le cadre de la mise en place d’une école doctorale à l’Université Libanaise selon le système LMD. Il développe depuis la mise en place de ce Master un laboratoire autour du concept du projet urbain: plusieurs ateliers ont permis de tisser des liens avec des collectivités libanaises et des municipalités et d’analyser des enjeux de développement local. Il encadre deux mémoires de Master et une thèse en codirection avec le LEMA portant sur les processus de la fragmentation urbaine et du communautarisme dans les villes au Liban
Le département de sociologie et d’anthropologie est un lieu de réflexion
et de formation intégrale de la personne qui favorise le dialogue par le biculturalisme et le plurilinguisme. Il porte un intérêt particulier aux relations qu’entretiennent sociologie et anthropologie au Liban et au Moyen Orient, où la dimension anthropologique politique prend une dimension très spécifique.
Le département mène des recherches dans les domaines de l’urbanisation des petites et moyennes villes au Liban et dans le monde arabe, les transports publics, la représentation communautaire, le pouvoir public, le développement local, les identités confessionnelles et le rôle de la femme au Moyen Orient.
Annie Tohmé-Tabet est chef du département et responsable du Master en sociologie et anthropologie. Elle participe actuellement au projet ARAL avec le soutien de la communauté européenne dans le contexte du développement local des villes et des regroupements municipaux au Liban.
L’Institut français du Proche-Orient est né en 2003 du regroupement de l’Institut français d’archéologie du Proche-Orient (IFAPO), de l’Institut français d’études arabes de Damas (IFEAD) et du Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain (CERMOC). Il est présent en Jordanie, au Liban et en Syrie et il a compétence en Iraq et dans les Territoires palestiniens. Il relève du ministère des Affaires étrangères et constitue par ailleurs une équipe de recherche du CNRS (FRE 2895). Sa direction est basée à Damas. Les missions de l’Institut sont la recherche, la formation à la recherche, la diffusion des savoirs, la coopération avec les institutions locales et internationales. Elles sont accomplies avec le soutien des ministères chargés de la Recherche et de l’Enseignement supérieur et en lien avec eux.
L’Institut est un lieu d’étude et de recherche scientifique dans tous les domaines des civilisations du Proche-Orient et des cultures arabo-musulmanes. Par les activités et les publications de ses chercheurs, il a vocation à rendre la France présente au meilleur niveau universitaire et scientifique dans les divers champs de recherche relatifs à ces civilisations, de la plus haute Antiquité jusqu’au monde contemporain en passant par l’époque classique. Il a également pour mission de former les jeunes chercheurs qui se destinent à l’enseignement ou à la recherche.
L’Observatoire urbain du Proche-Orient est un programme permanent de recherche et de documentation sur les questions urbaines et d’aménagement au Proche Orient au sein de l’Ifpo.
Plusieurs missions lui sont conférés :
L’Observatoire urbain réunit des chercheurs d’origines et de disciplines différentes, trouvant, au sein de cette structure, un terrain d’échange pluridisciplinaire. Selon les programmes de recherche en cours, les chercheurs se réunissent et confrontent leurs travaux au cours de séminaires.
Valérie Clerc, est experte et chercheur dans les domaines suivants : Développement urbain, habitat, villes en développement, urbanisme, quartiers irréguliers, marchés fonciers et immobiliers, droit foncier, programmes de résorption de l’habitat précaire, politiques foncières, politiques du logement, copropriétés dégradées, pratiques et trajectoires résidentielles, migrations urbaines, morphologie urbaine, patrimoine urbain, histoire urbaine, négociation des projets urbains, systèmes d’acteurs, modèles urbains, méthodes de conception de l’espace, représentations, principes d’action et systèmes de références en urbanisme. Liban, Cambodge, France, Laos, Sénégal.
Le laboratoire de recherche d'Etudes Méthodologiques Architecturales a été créé au début des années 70 dans le cadre de l'Université de Liège. L'équipe se compose d'une douzaine de chercheurs, principalement des ingénieurs-architectes auxquels se joignent ponctuellement des informaticiens et des chercheurs issus des sciences humaines (anthropologues urbains, sociologues).
Les trois domaines de recherche du laboratoire sont :
Ces trois thèmes sont conçus comme complémentaires : l’ingénierie des ambiances est une des (nombreuses) dimensions du développement urbain soutenable et la mise en œuvre de celui-ci exige d’adapter nos modes de gouvernance.
Le laboratoire s’est spécialisé ces dernières années dans l’application au milieu urbain des procédures d’étude d’incidence environnementale ainsi que d’évaluation environnementale stratégique. Trois projets européens (SUIT, APPEAR et PICTURE) lui ont permis de développer une instrumentation innovante en la matière. Le laboratoire est à présent engagé dans un projet Interreg IIIb concernant l’impact d’un traitement des friches industrielles dans la perspective de leur reconversion.
Jacques Teller, Directeur scientifique du LEMA, collabore actuellement à la Plateforme Technologique Européenne de la Construction. Il encadre trois thèses de doctorat dont une portant sur les réseaux de ville dans les pays en voie de développement.
L’Université Libanaise agira comme maître d’œuvre du présent programme de recherche. Comme en fait foi le calendrier de réalisation du programme de recherche, il est convenu que chaque partenaire scientifique, en fonction des ses compétences, initie une réflexion quant au positionnement de recherche qu’il entend défendre.
Ce positionnement de recherche sera assorti d’une stratégie de développement partenarial susceptible de mener à un enrichissement mutuel entre les pays et notamment ceux du Sud dans le cadre du développement de l’action publique et de la démocratie locale. Cette stratégie partenariale laisse entrevoir, en outre, des retombées significatives en termes d’aménagement du territoire dans les démarches et actions entreprises au plan régional pour les quatre institutions engagées dans le projet.
Considérant la diversité des contextes de recherche universitaire des partenaires, la spécificité des expertises institutionnelles, et enfin par la nature des enjeux des territoires à l’étude, les partenaires seront amenés à développer des projets d’ampleur et d’échelle variable.
L’Université Saint Joseph, forte de l’approche développée en matière de jeu d’acteurs communaux, de politiques et des démocraties locales, apportera son appui pour l’identification des coalitions municipales, des groupes et des réseaux.
L’Université de Liège, forte de son expérience avec les collectivités et son expertise dans les domaines de la gouvernance et du développement territorial, apportera son appui aux outils de l’analyse spatiale, à l’élaboration d’un cadre méthodologique aussi bien qu’au fonctionnement des collectivités territoriales et de la gouvernance.
L’Université Libanaise, forte de son expérience avec les municipalités et les collectivités locales, développée dans ses laboratoires et ateliers de projets urbains, apportera son appui à la connaissance du contexte local et des politiques urbaines municipales au Liban à partir de l’analyse du cadre réglementaire et juridique et des logiques opérationnelles des municipalités, et aussi à l’identification des expressions spatiales de la territorialisation communautaire.
L’Ifpo, fort de sa présence aussi bien à Beyrouth qu’en Damas, apportera son appui à :
L’Université Libanaise assurera la coordination et la gestion du programme de recherche. Le calendrier de réalisation prévoit, aux différentes étapes du travail (ex. : énoncés de recherche, rapports d’activité de mi-parcours et rapports finaux), des dispositifs d’évaluation en fonction des objectifs à atteindre au plan de la qualité scientifique, de la formation à la recherche, de la nature des partenariats de recherche ainsi que des bénéfices potentiels pour les collectivités locales et la démocratie locale.
Le consortium de recherche fera l’objet d’une évaluation régulière sur base des indicateurs suivants :
Un Comité d’Accompagnement, rassemblant experts scientifiques et représentants des autorités locales des deux pays, sera mis en place dès le lancement de cette recherche. Le rôle de ce Comité d’Accompagnement sera de s’assurer du bon déroulement du projet et de son adéquation avec le programme de recherche.
Le rayonnement constitue l’un des leviers clés dans ce projet. Une diffusion (grand public et scientifique) des résultats de recherche sur les scènes locales et internationales fera l’objet d’une attention particulière pour interpeller la société civile face aux enjeux ciblés par le projet.
En plus des opportunités de diffusion des résultats que représentent les divers séminaires de recherche menés dans le cadre des activités préconisées (voir calendrier de réalisation), cette recherche interpellera d’abord l’ensemble des partenaires scientifiques impliqués dans le cadre d’un Colloque portant sur l’éclatement urbain dans les villes du Levant organisé par l’université Libanaise à l’automne 2009. Ce Colloque sera l’occasion de prendre la mesure des résultats de la réflexion menée quant aux enjeux des quartiers périphériques et des territoires des banlieues à Beyrouth et Damas. Nous envisageons la publication des actes du Colloque dans le cadre de la revue en ligne « Villes et Territoires du Moyen-Orient » de l’Observatoire urbain de l’Ifpo.
Au terme de ce programme de recherche et de coopération, une publication spécifique colligera l’ensemble des résultats, en mettant à profit les apports théorique, méthodologique et appliqué du projet. Cet ouvrage prendra la forme d’un collectif publié aux Presses de l’Université Libanaise et de l’Ifpo. Cet ouvrage s’adressera à un public intéressé par les enjeux des politiques publiques et communautaires, des territoires et de démocratie locale ainsi qu’aux professionnels de l’aménagement (architectes paysagistes, architectes et urbanistes), aux étudiants et aux universitaires de la francophonie.
Ce faisant, le programme de recherche proposé offrira les conditions idéales afin d’opérer un transfert naturel des connaissances vers les collectivités locales et de l’appareil de l’Etat.
Enfin, il est prévu de porter l’ensemble des réflexions auprès des grands forums internationaux (ex. : Forum urbain mondial – Programme MOST de UNESCO, Banque Mondiale etc.). La mise en place d’un portail Internet « Observatoire International des Quartiers Périphériques au Moyen-Orient et dans le Monde Arabe » sera une occasion pour renforcer la visibilité du travail.