Tanmia. Le "Développement" : fabrique de l’action publique dans le monde arabe ? (2008-2011)

Projet financé par le programme « Les Suds aujourd’hui » de l’Agence nationale de la recherche française (ANR) et coordonné par Myriam Catusse et Géraldine Chatelard à l’Institut français du Proche-Orient.


 

Présentation

Lancer aujourd’hui un programme de recherche sur « le développement » dans le monde arabe pourrait paraître saugrenu. La question du développement est en effet loin d’être nouvelle. Les gloires et les malheurs des théories du développement (pour reprendre la traduction française d’un ouvrage de Colin Leys, plusieurs fois réédité) ont fait couler de l’encre, suscité des controverses, et influencé des choix majeurs de politiques économiques, d’orientation politique, mais aussi des mobilisations et des contre mobilisations à l’échelle nationale comme sur le plan des relations internationales. Elles continuent à le faire. Certains ont, et de façon souvent brillante quoique peut-être prématurée, prononcé l’oraison funèbre du « développementalisme », du moins celui des années 1960. Ce courant de pensée né dans/de la Guerre Froide qui a inventé ou popularisé le terme en partageant le monde entre sociétés développées et sociétés sous-développées. On connaît aussi les critiques adressées à l’encontre des théories du développement qui mûrirent, dans le contexte de la Guerre Froide, en étroite interaction avec les projets de libéralisation nationale.

Dans les sciences sociales, le terme même de « développement » a été sérieusement remis en cause après avoir été un paradigme central dans les années 1960/1970. On lui reproche soit d’être vidé de sens tant il est utilisé pour désigner tout et son contraire, trop « mou », trop « polysémique » ; soit au contraire d’être porteur de sens implicites, tacites, de croyances (« occidentales », pour reprendre la formule de Gilbert Rist) tues ou déguisées : trop « chargé » politiquement et idéologiquement. On s’en méfie également tant l’écart est manifeste entre les promesses et les attentes qu’il suscite, dans lesquelles s’engagent avec énergie de nombreux acteurs et ses résultats frustrants, rarement « à la hauteur ».

Néanmoins, on ne peut qu’être attentif au fait que l’idée de développement n’a pas été abandonnée bien au contraire, en tout cas dans l’arène de l’action publique nationale et internationale. Si les sciences sociales se tiennent sur leurs gardes et relèguent souvent la question du développement au rang d’objet peu digne d’intérêt ou en tout cas à déconstruire en entretenant une distance respectable, à l’inverse le discours public et politique sur le développement est plus que jamais à l’ordre du jour. On défend de « nouvelles orthodoxies du développement », on discute de leur pertinence, leurs améliorations, leurs apories. La tendance est à l’adjectif; on accole au développement des épithètes, comme si le terme ne se suffisait plus : développement durable, développement humain, développement local, développement participatif, etc. Ce regain d’attention pour le « développement », aujourd’hui très intimement associé aux mots d’ordre et « recettes » néolibérale, nous parait en en tant que tel intéressant et l’occasion d’entamer une discussion entre, d’une part, des chercheurs rencontrant « le développement » dans le discours des acteurs qu’ils observent, dans les institutions dont ils étudient le fonctionnement, etc. et, d’autre part, des praticiens, des « fabricants » du développement qui opèrent à l’échelle locale, nationale et internationale.

C’est dans cette perspective que ce situe ce programme de recherche : « Tanmia. Le développement : fabrique de l’action publique dans le monde arabe ». Coordonné à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo, Beyrouth/Amman/Damas/Alep), en association avec l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC, Tunis), le Lebanese Center for Policy Studies (LCPS, Beyrouth) et l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), ce programme réunit des chercheurs de différentes disciplines : science politique, anthropologie, sociologie, géographie, histoire et études du développement. Il est financé depuis 2008 par le programme « les Suds aujourd’hui » de l’Agence nationale de la recherche française.

Abandonnant l’idée d’une définition normative (et quantifiable) de ce qu’est le développement, nous ne nous proposons pas de mesurer des performances. Plutôt que de déplorer combien la notion est problématique et de tenter d’ajouter une définition au foisonnement de celles qui existent, nous en examinons les usages concrets. Cela demande d’accepter de renoncer à l’illusion de sa neutralité et de considérer au contraire à quel point elle est historiquement chargée d’idéologie, de significations et de jugements de valeurs, aujourd’hui très associés à l’agenda néo-libéral. Prenant notamment à rebours les théories du moins d’Etat ou de l’antipolitique (le développement serait une affaire trop importante pour être laissées aux mains des politiques), nous pensons au contraire qu’au quotidien « développer » est avant tout un travail politique, producteur de pouvoirs variés ; que cela demeure également à bien des égards une « affaire d’Etat ».

L’originalité de ce programme est ainsi de s’inscrire au croisement de deux pistes de recherche peu travaillées dans le monde arabe : celle de la mise en questions du « développement » comme cadre de référence et d’action disputé mais aussi celle de l’analyse des transformations de l’action publique, alors que la « réforme de l’Etat » est au cœur de débats sur les transformations du politique dans la région. A partir de terrains arabes, construits de façon comparative, nous envisageons des projets, programmes ou politiques de « développement » comme creusets des métamorphoses de l’action publique, du redéploiement problématique des Etats, et de jeux d’acteurs complexes sur plusieurs échelles. En adoptant une approche par le « local » et l’observation d’arènes et de l’histoire de projets de « développement », nous attendons deux ordres de résultats :

  • Au niveau empirique, produire des données qualitatives sur des sujets amplement débattus dans l’arène publique mais peu documentés ; conduire une réflexion sur les indices et les instruments de mesure du développement : comment décrire, mesurer, comparer l’état de développement sans verser dans l’historicisme et l’ethnocentrisme ?
     
  • Au niveau théorique, notre ambition est triple :
  1. Comment les terrains sur lesquels nous travaillons peuvent-ils contribuer au renouvellement de la réflexion sur l’action publique ? En particulier, nous nous interrogeons sur les apories d’un modèle de régulation par le « moins d’Etat » pour comprendre à l’inverse en quoi les problématiques développementalistes peuvent participer d’un « retour de l’Etat » ou un « Etat autrement ».
  2. Analyser des champs d’action dans leur complexité en observant la façon dont ils varient : de secteurs en secteurs, de l’international au local et/ou au national et vice et versa. Ceci nous conduit à mettre en évidence l’émergence de figures archétypales du développement, mais également le poids de cultures (professionnelles, régionales, etc.) différentes et de leurs combinaisons dans la mise en œuvre de ces projets.
  3. Décrypter les interactions entre action publique et mobilisation : en quoi la mise en œuvre de projets souvent présentés comme vidés de sens politique recèle au contraire d’importants enjeux politiques ? Nous discuterons de trois vulgates controversées à ce sujet : les logiques ambivalentes de décentralisation, les logiques de privatisation de l’aide au développement et les logiques de politisation et/ou dépolitisation.

A cette fin, notre démarche combine trois approches interdisciplinaires :

  • À partir d’enquêtes au plus près d’acteurs et d’institutions, construire des monographies sur la façon dont le développement se pense, se fabrique et est utilisé comme ressource politique.
  • Réfléchir à la construction d’outils pour décrire et comprendre ces processus, en élaborant des catégories d’analyse non normatives qui nous permettent de comprendre ce qui se passe réellement sur nos terrains, et non pas ce qui devrait s’y passer.
  • Penser ces catégories en termes comparatistes : s’interroger sur les conditions de voyage de nos paradigmes et sur la façon dont nos objets d’analyse peuvent documenter une réflexion théorique qui dépasse leurs frontières. Il s’agit d’inscrire nos terrains arabes dans un débat pluridisciplinaire et théorique qui, souvent situé au Nord ou dans d’autres « Suds », a laissé dans l’ombre des variables déterminantes.
     

Calendrier proposé pour une publication finale en 2011

Comité scientifique du programme

  • Karam Karam (LCPS Beyrouth) et Lamia Zaki (IRMC Tunis) pour l’organisation de la réflexion sur les mobilisations politiques (politics) ;Réunion du programme à Tunis - Au travail
     
  • Géraldine Chatelard (Ifpo Amman) et Riccardo Bocco (IHEID) pour la coordination scientifique de l’axe « anthropologie du développement » ;
     
  • Myriam Catusse et Aude Signoles (Univ. de Galatasaray) pour la coordination scientifique de l’axe « action publique » (policies).

Une coordination en cinq pôles

Pour des questions disciplinaires, géographiques et surtout de contraintes liées à l’accès au terrain, nous avons choisi d’organiser notre réseau de travail en cinq pôles/équipes partenaires :

  • Équipe Ifpo Beyrouth, relais pour les terrains libanais et syriens ;
  • Équipe Ifpo Amman, relais pour les terrains jordaniens et palestiniens ;
  • Équipe IRMC Tunis, relais pour les terrains nord-africains ;
  • Équipe LCPS Beyrouth pour un ancrage arabe et une ouverture vers la recherche action ;
  • Équipe IHEID Genève pour un ancrage européen, une ouverture à la comparaison hors du monde arabe et une discussion de nos travaux avec des experts des organisations internationales et non-gouvernementales via le réseau universitaire international genevois (RUIG).
     

Film réalisé dans le cadre du programme : Ghaniyé bil Miyâh : réformer la gestion de l'eau dans le Akkar ? (Christèle Allès et Joëlle Puig)

Ghaniyé bil Miyâh : réformer la gestion de l'eau dans le Akkar ? (Christèle Allès et Joëlle Puig) on Vimeo.

Depuis le début des années 2000, les politiques publiques de gestion de l'eau au Liban ont connu d'importantes transformations. Une réorganisation institutionnelle du secteur a conduit à la création d'établissement régionaux de gestion de l'eau, destinés à remplacés les structures locales (départementales et municipales) qui opéraient jusque-là. Cette centralisation ne va pas sans provoquer des tensions à l'échelle locale, certaines municipalités ou comités locaux ayant refusé d'abandonner la distribution de l'eau potable aux nouveaux établissements. Ce documentaire s'intéresse à une des régions les plus pauvres du Liban, où les investissements publics concernant le secteur de l'eau potable étaient jusqu'à une période récente restés très parcellaires et où les acteurs locaux avaient par conséquents largement pris le relais. Nous avons voulu observer à la fois comment la réforme est mise en œuvre sur un terrain local, à travers quels outils et quels procédés et comment les communautés locales, qui avaient jusque-là fait sans ou avec peu d'État, négocient ces transformations.
Ce documentaire est le résultat de plusieurs enquêtes de terrain étalées sur une période de 4 ans, de 2008 à 2012. Il a été réalisé dans le cadre d'un programme de recherche ANR Tanmia.

En savoir plus (présentation, bibliographie) : http://www.jadaliyya.com/pages/index/16861/ghaniyeh-bil-miyah-%28riche-en-eau%29_un-film-sur-la-r

Participants au Programme

  • Myriam Ababsa, géographie, chercheure Ifpo Amman
    Politiques de développement urbain et habitat informel (Jordanie)
    Privatisation des fermes d'Etat dans la région de Raqqa (Syrie)
    Coordinatrice de l’axe « Participation et développement » 
  • Caroline Abu Sada, Science politique, Chercheure, Médecins du Monde, Genève
    Sécurités alimentaire et sanitaire en Palestine et en Irak
    Coorganisatrice de l’axe « ONG, États et organisations internationales »
     
  • Jalal al-Husseini, science politique, chercheur associé, IHEID & Ifpo Amman
    Mesures du développement et de la pauvreté des Palestiniens de Jordanie
    Coordinateur de l’axe « Participation et développement »
     
  • Amin Allal,  science politique, Doctorant, IRMC Tunis/Université de Nice
    Étude de projets de développement local. Tunisie
     
  • Christelle Alles, Géographie, Doctorante, Université Lyon II/Ifpo Beyrouth
    Les politiques de l’eau au Liban.
    Préparation avec J. Puig du film « Le développement en actes et en mots »
     
  • Riccardo Bocco, Anthropologie et sociologie politique, Professeur à l'IHEID (Genève).
    Histoire du travail précurseur de l’UNRWA en matière de distinction/continuum entre développement et travail humanitaire. Palestine/Jordanie/Liban Genève
     
  • Irene Bono, Science politique, Post-doc, Université de Turin
    « Dans le cadre de l’INDH… ». Participation et transformation du gouvernement au Maroc
     
  • Philippe Bourmaud, Histoire, Enseignant chercheur à l’Université de Lyon
    Histoire d’un projet de santé en Palestine sous l’empire ottoman. Comparaisons diachroniques
    - Coordinateur de l’axe « Les indicateurs du développement : population, seuils et objectifs »
     
  • Myriam Catusse, Science politique, Chercheur CNRS/Ifpo Beyrouth
    Les politiques du développement à Jbeil (Liban). Patrimoine culturel et développement urbain
    Coordinatrice de l’axe « Les régimes du développement »
     
  • Géraldine Chatelard, Anthropologie, Chercheure à l'Ifpo Amman
    Développement durable et protection de l’environnement: le cas du système des hema au plan régional
    Coordinatrice de l'axe « Développer en Syrie: quels nouveaux paradigmes? »
     
  • Valérie Clerc, Géographie, Chercheure et directrice de l’Observatoire urbain de l’Ifpo (Damas)
    Concevoir le développement urbain au Liban
     
  • Khadija Darmame, Géographie, Post-doc., University of Reading et Council for British Research in the Levant (Amman)
    Vingt ans de réforme des politiques de l’eau en Jordanie.
     
  • Lise Debout, Géographie, Doctorante à l’Université de Lyon.
    La réforme des services de collecte des ordures ménagères au Caire.
     
  • Blandine Destremau, Sociologie, Chercheure au CNRS (LISE)
    Objets et sujets de participation : évaluation d’un projet de développement au Yémen.
     
  • Bruno Dewailly, Géographie, Doctorant à l'Université de Tours
    Projets urbains et politiques de l’eau à Tripoli (Liban)
     
  • Oroub el-Abed, Études du développement, Doctorante (IHEID, Université de Genève)/chercheur-associé Ifpo Amman.
    Les réfugiés palestiniens en Jordanie : négociation de projets de développement social.
  • Karam Karam, Science politique, Chercheur et Directeur de projet au LCPS, Beyrouth
    La question du développement durable dans l’institutionnalisation du secteur écologique libanais
    Coordinateur de l’axe « ONG, État et organisations internationales »
     
  • Elisabeth Longuenesse, Sociologie, Chercheur CNRS et Directrice du département des études contemporaines à l'Ifpo
    Professionnels du développement : histoire du concept
     
  • Maud Moussi, Géographie, Doctorante et lectrice à l’Université de Tours.
    « Patrimoine et développement ». Référentiels croisés sur terrains libanais : de la conservation à la valorisation
     
  • Lucas Oesch, Études du développement, Doctorant IHEID, Genève.
    « Développer » dans des camps palestiniens à Amman.
     
  • Joëlle Puig, Sociologie, Chercheure associée à l'Ifpo Beyrouth
    La mise en œuvre de la réforme de l’Eau au Nord Liban. Retour sur un projet d’assainissement dans le Akkar.
    Préparation avec Ch. Allès du film Le développement en actes et en mots
     
  • Ali Rebhi, Géographie, Doctorant à l’Université de Tours, chercheur associé à l’IRMC (Tunis)
    Étude de projets de développement urbain à Kairouan (Tunisie)
  • Matthieu Rey, historien, Doctorant à l'EHESS, Collège de France, associé à l'Ifpo.
    Etude sur les systèmes politiques en Syrie et en Irak. 
  • Vincent Romani, Science politique, Enseignant chercheur à l’Université du Québec à Montréal.
    Modernisation académique par le marché et par l’État : paradigmes et paradoxes du développement dans le Golfe Persique
     
  • Cyril Roussel, Géographie, Post doc à l’Ifpo dans le cadre de TANMIA
    Projets de développement dans la montagne druze syrienne
     
  • Laura Ruiz de Elvira, Doctorante, EHESS (Paris)
    Les ONG caritatives et les projets de développement locaux en Syrie
     
  • Myriam Saadé, Sciences de l’environnement, Doctorante à l'Université de Lausanne
    Analyse de l’exploitation des ressources en eau dans les marges arides syriennes (Salamiyeh) : la construction des indicateurs
     
  • Sbeih Sbeih, Science politique, Doctorant à l’Université de St Quentin en Yvelines
    Professionalisation de la société civile en Palestine
     
  • Aude Signoles, Science politique, Enseignante chercheure à l’Université de Galatasaray (Istanbul)
    La problématique de la gestion de l’eau en Cisjordanie
    Coordinatrice de l'axe « Islam et islamités du développement »
     
  • Victoria Veguilla, Science politique, Doctorante à l’Université d’Aix en Provence et assistante à l’Université de Grenade
    « Développement local », « développement durable » dans les conflits sur la politique de la pêche à Dakhla (Sud marocain)
     
  • Mauro Van Aken, Anthropologie, Enseignant-chercheur à l'Université de Milan Biccoca
    Anthropologie de la gestion des ressources hydriques et systèmes locaux de savoir en contexte rural (Jordanie)
    Coordinateur de l’axe « Savoir, développement et action publique »
     
  • Éric Verdeil, Géographie, Chercheur CNRS (Lyon)
    La réforme du secteur de l’électricité au Liban et en Jordanie
    Coordinateur de l’axe « Réforme des services urbains en réseaux »
     
  • Lamia Zaki, Science politique, Chercheure à l'IRMC (Tunis)
    Comparer des programmes de développement urbains : les projets de al-Omrane et de la CDG au Maroc

 

Mis à jour le 23 novembre 2009