Espaces et rapports marchands en Méditerranée (2009-2010)

Ce programme rassemble trois projets de recherche en cours de réalisation :

  • Souks, foires, boutiques et malls ; formes sociales et spatiales de l’échange marchand en Méditerranée,
  • Commerce et vertu : les lieux de l’éthique marchande en Méditerranée,
  • Espaces, réseaux et transactions marchands dans les villes syriennes : le cas d’Alep

Le programme a notamment débouché sur la publication suivante : Mondes et places du marché en Méditerranée. Formes sociales et spatiales de l’échange, Franck Mermier et Michel Peraldi (dir.), Paris, Karthala, 2010.
voir présentation du livre : http://www.ifporient.org/node/1104


 

Participants

  • Paul Anderson, Ifpo, Alep
  • Thierry Boissière, Ifpo, Alep
  • Jean-Claude David, CNRS-GREMMO, Lyon
  • Jean-Yves Empereur, Centre d’Études Alexandrines, Alexandrie
  • Franck Mermier, Ifpo, Beyrouth
  • Michel Peraldi, Centre Jacques Berque, Rabat

 

Souks, foires, boutiques et malls ; formes sociales et spatiales de l’échange marchand en Méditerranée

Ce programme est organisé conjointement par le Centre Jacques Berque, l’Institut Français du Proche-Orient et la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme. Il vise à développer une réflexion collective sur les formes sociales et spatiales des échanges marchands en Méditerranée. Cette question sera traitée selon une perspective principalement socio-anthropologique sans pour autant exclure l’apport des autres disciplines des sciences sociales, ceux de l’histoire et de l’économie politique notamment.

Sans être un coin sombre de la réflexion socio anthropologique, la question des espaces commerciaux et des pratiques marchandes a rarement été au cœur de la réflexion sur les espaces méditerranéens, encore moins avec l’ambition d’interroger les ruptures et continuités qui se manifestent dans la longue durée. En première approximation, on peut penser que l’espace circum-méditerranéen se caractérise en la matière par le paradoxe d’une grande vitalité des espaces traditionnels, souks, médina, marchés de rue ou d’enceinte, capables y compris d’intégrer les plus modernes des marchandises (informatique) comme de satisfaire à l’ethos de consommateurs diversifiés socialement, générationnellement, en même temps que d’une émergence particulièrement spectaculaire des modalités les plus contemporaines de mise en forme sociale et spatiale de l’acte marchand, malls, zones franches, hypermarchés.

La démarche que nous voulons initier par ce séminaire tient à la fois de l’inventaire et de l’état de l’art sur des objets peu considérés par les ethnologues et anthropologues, autant que les économistes eux-mêmes (au regard des mètres linéaires de bibliothèque consacrés aux espaces religieux en méditerranée, les lieux et mondes commerciaux font réellement figure d’objet secondaire et dominé, voire frappé de mépris).

Nos interrogation seront axées autour de quatre thème : les espaces marchands, les acteurs du commerce, les modalités de l’échange, les produits et les marchandises.

Espaces

Notre réflexion portera sur la généalogie des espaces marchands et des formes de rapport socio-économique qui leur sont liées, sur leur inscription dans leur environnement notamment urbain. Mais elle portera en ces termes autant sur les formes traditionnelles comme les souks qui semblent manifester au plus haut point certains critères de l’urbanité : l’hétérogénéité sociale, la concentration et la différenciation des activités que sur les plus contemporaines (marchés informels, marchés frontaliers, malls, zones commerciales) que les opinions créditent au contraire d’une capacité à détruire le lien social et défaire les sociabilités traditionnelles. Figurant les portes anciennes ou nouvelles de la ville, les espaces marchands sont aussi les lieux d’une sociabilité différentielle où se lit, se négocie ou se travestit le statut social.

Comment les nouveaux espaces du commerce mondialisé contribuent-ils à redéfinir les pratiques sociales et les modes de subjectivation indissociables des processus de hiérarchisation et de qualification des lieux ? Qu’en est-il exactement du rapport entre commerce et sociabilité ? Peut-on le décrire sans y percevoir la matérialisation d’une éthique économique ? Quelles mises en formes et mises en scènes différenciées s’organisent dans les agencements urbains historicisés de l’acte marchand ?

Acteurs du commerce

Le commerce en Méditerranée est traditionnellement le lieu de formation de corps de métiers et de longues histoires de succession et d’héritages, familiaux, religieux, ethniques. Il est en même temps le lieu économique privilégié d’apparitions des « parvenus », d’aventures personnelles et collectives. Le commerce semble donc pris ainsi dans un imaginaire social paradoxal, entre vertu de la continuité par laquelle notamment se gagne la confiance, et exploits d’aventuriers qui trouvent là occasion et conditions d’ascension sociale. La question est donc ici de décrire la formation des acteurs, individuels et collectifs, impliqués dans l’acte commercial, les dispositifs relationnels dans lesquels ils entrent pour exercer leurs activités, la nature des compromis qu’ils passent entre eux et avec les autres acteurs de la société locale, l’imaginaire et les normes sociales qui donnent statut et place sociale à ces acteurs. Notre interrogation portera aussi sur les différenciations sociales et les échelles hiérarchiques qui affectent les groupes de marchands et sur la question du groupe professionnel et de son organisation interne.

Modalités de l’échange

L’économie de bazar, pour reprendre une notion controversée et encore aujourd’hui discutable de C. Geertz, place au cœur de l’acte marchand et des opérations élémentaires de l’action économique, la relation personnelle, le contact en face à face, réduits pour les besoins parfois d’une image folklorisante du souk, au marchandage. Dans le cadre de ce sous-thème nous voudrions revenir sur cette question des bases sociales élémentaires de l’acte commercial, celle des formes d’économie politique qui les sous-tendent, celle enfin de leur évolution et adaptation aux impératifs de la fluidité et de la mécanisation. Peut-on penser que les négociations personnalisées ont disparues radicalement de l’économie marchande et des lieux où elle se met en scène ? Le marchandage ne persiste-t-il plus que comme théâtre, rituel touristique auquel les marchands se prêtent avec de moins en moins de grâce, ou sa persistance qualifie-t-elle au contraire une résistance persistante de valeurs et normes éthiques dans l’économie marchande ?

Produits et marchandises

Dans les formes les plus anciennes d’organisation des espaces marchands, ceux-ci ne sont pas distingués des lieux de production, là encore spécificité méditerranéenne marquée, c’est bien l’intégration des espaces et rapports productifs aux espaces marchands qui caractérise l’économie de bazar. Qu’en est-il aujourd’hui dans ces espaces traditionnels de cette complémentarité, voire cette soumission des rapports productifs aux espaces et cadres marchands ? Dans le cadre de filières de produits toujours plus mondialisées, de routes marchandes et de produits flexibles et fluides, comment s’organise l’accès aux biens, la gestion des logistiques techniques (transport notamment) ? Comment s’organisent les compatibilités et incompatibilités culturelles et morales entre produits que l’espace marchand rassemble ? Quelles confrontations culturelles, quels compromis moraux, tacites ou loquaces, sont passés dans les espaces marchands ? Comment les consommateurs les vivent-ils ?

Un ouvrage rassemblant les résultats de ce projet est en cours de réalisation et devrait paraître en 2009.


Commerce et vertu : les lieux de l’éthique marchande en Méditerranée

Si l’on peut percevoir les linéaments d’une singularité méditerranéenne, c’est dans le cadre de la vie économique, par le fait que, sur une amplitude de temps plus longue que dans les autres régions du monde, l’économie y a été longtemps régentée par le commerce selon trois modalités au moins : 1) par l’importance et l’intensité des échanges et places marchandes à dimension internationale, l’articulation, depuis l’emporion, du marché à rayon local et du marché à rayon mondial, 2) Par l’importance, le rôle politique et social des groupes de marchands et de commerçants dans la vie de la cité, et l’organisation sociale qui découle de leur importance, dans le sens notamment où, si cosmopolitisme il y a dans la cité méditerranéenne il peut être appréhendé autant comme forme politique (dans le cas de l’Alexandrie moderne, Ilbert) que comme forme de régulation des intérêts dans un monde de marchands (le souk « moyen-oriental » selon Geertz), enfin, 3) parce que les relations d’échange entre acheteur et vendeur règnent sur la totalité des segments de l’économie et l’organisent, y compris dans les relations productives, par l’absence ou la rareté du salariat.

Cette prégnance du commerce et de la forme commerciale sur l’économie a pour conséquence de rendre totalement stratégiques les relations personnelles dans la vie économique, et l’on peut avancer que l’économie organisée par le commerce se caractérise par la primauté accordée aux relations personnelles, aux échanges verbaux en face à face à l’exclusion de toute autre forme rituelle, telle que les engagements contractuels et la routinisation des opérations dans l’industrie, ou les jeux de dette symbolique dans l’économie du don. Cette caractéristique, que Geertz par exemple place au cœur de l’économie de bazar pensée comme « système économique singulier », crée les conditions de formes de régulation morale et politique de l’économie spécifiques qui restent encore largement à étudier et discuter.

On peut faire en effet la remarque qu’une grande partie de l’économie politique moderne est construite sur l’implicite que l’économie est d’abord rapport productif et que la forme industrielle est la forme modale, totale, des rapports productifs. Si l’on ajoute, en suivant certains économistes, que la théorie libérale du marché est elle-même un « rapt » et une réinvention utopique du marché concret, dont l’organisation sociale correspond peu aux canons théoriques du concept libéral de marché (Henoschberg), on comprendra la nécessité de reprendre la réflexion sur les rapports entre économie et morale du point de vue des relations d’échange et des monde commerciaux.

On peut en effet poser justement que, contrairement aux économies industrielles, dont la régulation fait l’objet d’une politique (ou d’une économie politique), c’est-à-dire sous l’emprise et la médiation institutionnelle des Etats, contrairement aux économies du don qui font l’objet de régulations rituelles, les relations d’échange, et les économies fondées sur le primat de l’échange font l’objet d’une régulation morale dans la mesure même où le primat des interactions personnalisées et du face à face dans l’échange impose des arbitrages, des régulations et des cadres normatifs qui ne relèvent ni de l’imposition d’un pouvoir et de ses règles, ni de la conformation à une ritualité, mais d’ajustements pragmatique, au cas par cas et en situation, dans une combinatoire permanente d’une éthique de la « vertu en affaire » et d’une casuistique pour le règlement des litiges et conflits. Ces cadres moraux assurent tantôt les limites dans lesquelles « le concert des convoitises » est socialement tolérables, c’est-à-dire à quelle condition, technique, sociale, une logique de profit et d’accumulation est tolérée (Aristote, Ibn Khaldoun, par exemple d’accord pour « tolérer » les profits générés par le commerce à longue distance mais condamner l’usure), tantôt la compatibilité et l’imbrication du commerce et des « affaires » avec la vie religieuse de la cité et la protection des commerçants (Geertz).

Notre interrogation portera également sur la généalogie des espaces marchands et des formes de rapport socio-économique qui leur sont liées, sur leur inscription dans leur environnement notamment urbain. Comment les nouveaux espaces du commerce mondialisé contribuent-ils à redéfinir les pratiques sociales et les modes de subjectivation indissociables des processus de hiérarchisation et de qualification des lieux ? Qu’en est-il exactement du rapport entre commerce et sociabilité ? Peut-on le décrire sans y percevoir la matérialisation d’une éthique économique ? Quelles mises en formes et mises en scènes différenciées s’organisent dans les agencements urbains historicisés de l’acte marchand ?

Ce projet est organisé conjointement par le Centre d’Études Alexandrines (Alexandrie), le Centre Jacques Berque (Rabat), l’Institut français du Proche-Orient (USR 3135), Beyrouth. Il bénéficie d’un financement Ramses (MMSH). Il se veut résolument transdisciplinaire et transhistorique. Il vise à organiser une réflexion sur les relations entre économie et morale dans les mondes méditerranéens, en centrant le regard et l’attention sur les échanges commerciaux, notamment monétaires, dont nous pensons qu’ils sont les oubliés et l’un des coins sombres de la réflexion en économie politique. Il s’agira de recueillir, puis discuter de textes fondamentaux portant sur « morale et commerce », d’Aristote à Hirschman, en passant par Ibn Khaldoun, de mettre en évidence les cadres moraux du commerce, de construire une typologie des formes sociales de l’échange monétaire et leur évolution à travers les temporalité, de l’emporion grec aux malls, et d’analyser, in fine, les transformations, ruptures mais également les persistances et les régularités historiques.

Ce programme permettra de confronter les apports des disciplines, archéologie, anthropologie, histoire et philosophie du droit, dans la perspective non tant d’une confrontation et d’un débat interne que d’une mise en commun des « traversées » pour interroger l’économie politique et l’histoire de la pensée économique. Il se déroulerait sur 2 ans sous la forme de trois séminaires (Alexandrie, Rabat, Alep) de deux jours couplés à des écoles doctorales. Il devrait donner lieu à publication d’un ouvrage en deux tomes (économie et morale dans les relations d’échange en Méditerranée).

  • Le premier se tiendrait à Alexandrie, en juin 2009, sur le thème : « Généalogie de l’espace public marchand »
  • Le deuxième se tiendrait à Alep, en automne 2009, sur le thème : « L’éthique du commerce »
  • Le troisième se tiendrait à Rabat, en 2010, sur le thème : « Espace public urbain et formes marchandes ».

Espaces, réseaux et transactions marchands dans les villes syriennes : le cas d’Alep

Jusqu’à l’indépendance, les villes syriennes étaient des « villes-souks », représentatives d’un système dans lequel l’ensemble de l’économie s’opérait dans et par le souk. La matière urbaine était alors modelée en fonction du souk et des circulations qui lui donnaient accès. Si les produits, les technologies, les réseaux, l’organisation des activités économiques dans l’espace et dans la société de ces villes ont depuis changé, les souks traditionnels restent un élément important de la visibilité et de la personnalité économique de ces villes. Ils centralisent encore une part importante des activités économiques et conservent leur centralité historique et leur importance patrimoniale et symbolique. Les villes syriennes connaissent cependant depuis une vingtaine d’années un développement et une diversification sans précédent de leurs activités commerciales. Si cette évolution, qui s’accompagne de la multiplication des centralités commerciales, participe normalement de la croissance des villes et de leurs activités, elle s’est cependant trouvée renforcée et accélérée par les différentes vagues d’ouverture économique qu’a connues la Syrie depuis 1991. Alors que des quartiers centraux autrefois majoritairement résidentiels sont devenus des quartiers commerciaux où s’exposent de nombreuses marques étrangères, un nombre croissant de centres commerciaux a vu le jour au centre et en périphérie des grandes villes, offrant de nouveaux espaces et de nouvelles formes de consommation et de loisirs. Activités et espaces du négoce s‘étendent peu à peu, comblant les vides intercalaires qui existaient entre les différents pôles commerciaux, si bien que peu d’espaces urbains échappent désormais à l’activité marchande.

L’objectif de ce projet est de comprendre et d’analyser, à partir du cas d’Alep, la façon dont espaces et société s’articulent dans différents contextes marchands. Il s’agit d’étudier comment les activités marchandes produisent ou redéfinissent l’espace urbain et participent à sa (re)qualification. Il s’agit aussi de décrire et d’analyser les pratiques et les rapports sociaux qui se développent dans ces différentes formes d’espace commercial, à la fois opposées et complémentaires, que sont les souks anciens, les nouveaux quartiers commerciaux centraux et les malls de la périphérie. Nous souhaitons enfin étudier les formes de transaction et de relations qui se développent entre clients et commerçants dans ces différents contextes commerciaux en interrogeant notamment la notion de confiance et la place qu’elle occupe dans la transaction marchande.

Deux opérations sont actuellement en cours :

  • Nouvelle topographie et nouveaux espaces sociaux du commerce, étude du quartier de Aziziyé : passage du résidentiel au commercial (Thierry Boissière, Ifpo, Jean-Claude David, GREMMO).
  • Souks et commerçants d’Alep : confiance, disputes et conciliation (Paul Anderson, université d’Edinbourg/Ifpo).

Une troisième opération doit être menée à partir du mois de mars en collaboration avec des enseignants et quelques étudiants des départements de géographie et de sociologie de l’Université d’Alep :

  • La « bourse » au tissu du Khan al-Ulabiyya, entre hyper-localité et mondialisation.

Ce programme sur Alep devrait permettre d’établir des corrélations et des comparaisons avec d’autres villes syriennes et de la région. Peut ainsi être évoqué le programme Ifpo/GREMMO (UMR 5195) sur le quartier de « Chaalan » à Damas, auquel Thierry Boissière a participé. L’étude, pluridisciplinaire, a porté sur les processus d’urbanisation aux XIXe et XXe siècles et sur la transformation d’un quartier résidentiel en quartier de commerces.