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La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient
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Damas dans le miroir des écrivains et des poètes arabes (4). Saïd Aql

27 March, 2014 - 09:00
Damas, Al-Cham, capitale de la Syrie, est l’une des plus anciennes cités du monde. Damas, sa rivière Barada, son mont Qassioun, ses jardins, sa mosquée des Omeyyades, ses églises, ses remparts, ses palais et ses caravansérails, ses ruelles couvertes bordées de boutiques et ses souks, ses maisons traditionnelles, ses quartiers, ses artisans et ses commerçants, sa population musulmane et chrétienne… Damas vit actuellement des jours tragiques. Au moment où la ville est prise dans l’engrenage d’une guerre effroyable dont personne ne connaît l’issue, les images de chaos qui nous parviennent d’elle à travers les médias sont d’une noirceur extrême. Pourtant, Damas n’a cessé d’alimenter l’imaginaire des écrivains, des romanciers, des nouvellistes et des poètes arabes durant des siècles, d’Ibn Battuta à Ahmad Chawqi, de Nizar Qabbani à Mohammed al-Maghout, en passant par Ghada al-Samman et bien d’autres encore. C’est sous l’angle de la littérature qu’Éric Gautier a choisi d’évoquer cette ville millénaire. Dans cette optique, il a sélectionné et traduit en français quelques-uns des plus beaux textes la concernant.

Saïd Aql

La quatrième étape de notre voyage à travers la littérature arabe à la recherche de Damas est consacrée à Saïd Aql, à la fois poète, dramaturge, linguiste, théologien et politicien libanais.

Né le 4 juillet 1912 à Zahlé dans la vallée de la Békaa, Saïd Aql est considéré  unanimement comme un des plus importants poètes arabes contemporains. Paradoxalement, il fait aussi partie de ceux qui soutiennent que les Libanais ne sont pas arabes mais phéniciens. Il élabore d’ailleurs un système de transcription du dialecte libanais en caractères latins et propose même d’officialiser le libanais et de le substituer à l’arabe dans tout le Liban (Plonka Arkadiuz, 2004, L’idée de langue libanaise d’après Saïd Aql, Paris, Geuthner).

Dans les années soixante-dix, son nom est lié aux Gardiens des cèdres, une organisation nationaliste, opposée à l’identité arabe du Liban, préconisant le dialecte libanais comme langue nationale. Si Étienne Saqr (Abou Arz) est à la tête de cette organisation créée en 1975, Saïd Aql est considéré comme son chef spirituel. Les destins des deux hommes se séparent en 1982, date de l’invasion israélienne au Liban.

Saïd Aql écrit en trois langues : l’arabe standard moderne, le dialecte libanais et le français. En français, il est l’auteur de deux recueils L’or est poème (1981) et Sagesse de Phénicie (1999). En arabe, ses œuvres les plus connues sont : La Majdalénienne (1944), Poèmes de son cahier (1973), Quintains de jeunesse (1991), La fille de Jephteh (pièce de théâtre en vers, 1935), Qadmous (pièce de théâtre en vers, 1937), Si le Liban parlait (prose, 1960) etc. En libanais, nous citerons à titre d’exemple : Yaara (recueil de poèmes, 1961), Quintains (1978), Lebnaan (revue en arabe, en nouvel alphabet, qui paraît pour la première fois en 1975).

À partir de la fin des années cinquante et jusqu’au début de la guerre du Liban, Aql écrit une série de poèmes sur la ville de Damas. Fruits de la collaboration entre le poète, les compositeurs Assi et Mansour Rahbani et la chanteuse Fayrouz, ces œuvres – les fameuses Chamiyyat (Les Damascènes) – font vibrer le public syrien qui les découvre chaque année sur les ondes de la radio nationale et surtout sur la scène du théâtre de la Foire internationale de Damas inaugurée en 1954.

Saïd Aql (à droite), Assi al-Rahbani et Fayrouz

« Demande-moi, ô Cham » chanté par Fayrouz en 1961 à Damas et « Cham, ô toi dont l’épée » furent publiés dans les œuvres complètes de Saïd Aql, dans le recueil Comme les colonnes (1974). En revanche, « J’ai lu ta gloire » (1962), « Le vent souffle de Syrie du sud » (1964), « Prends-moi avec tes yeux » (1966), « J’aime Damas » (1973), « Ô Cham, l’été est de retour » (1976) et les autres poèmes damascènes parurent dans des revues telle La Revue de la radio syrienne (fondée en 1953). Comme l’écrit le poète, le rendez-vous entre ses vers, Fayrouz, les Frères Rahbani et Damas était devenu à cette époque une sorte de tradition. Chaque année ou presque, à la fin de l’été, le public damascène retrouvait la star de la chanson arabe venue faire l’éloge de leur ville. Cette tradition perdura jusqu’au déclenchement de la guerre du Liban. Fayrouz chanta pour la dernière fois sur la scène du théâtre de la Foire internationale de Damas en 1976.

La rivière Barada et l’entrée de la Foire internationale de Damas

Je propose ci-dessous la traduction (accompagnée du texte en langue arabe) de deux poèmes de Saïd Aql qui, grâce à la puissance et à l’originalité des procédés et des images utilisés, au talent des frères Rahbani et à la voix limpide de Fayrouz, sont connus dans tout le monde arabe. Dans un autre poème, « Cham, ô toi dont l’épée », deux vers suggèrent d’ailleurs de manière assez explicite que la voix de la diva trouve son origine à Damas (symbolisée ici par la rivière Barada qui traverse la ville) :

« Ma voix, je la tiens de toi, ô Barada,
De même que ta source vient des nuages de mon pays

La neige du Hermon nous a nourri ensemble,
Culminant comme la splendeur de nos coupoles (…) »

1. « Prends-moi avec tes yeux »

Fayrouz interprète ce premier poème « Prends-moi avec tes yeux » en 1966 (Boubes Ahmad, 2014, Saïd Aql… son histoire avec Damas, Alazmenah.com). L’année précédente, elle n’avait pas pu participer à la Foire internationale de Damas. Aql a glissé dans le texte une première allusion au caractère traditionnel du rendez-vous de Fayrouz et des frères Rahbani avec Damas (v. 6), puis une seconde qui ressemble à des excuses adressées aux Damascènes en raison de leur absence à la précédente édition (v. 8).

L’absence fut longue et la corde [du oud ] sanglote de nostalgie
Prends-moi avec tes yeux, ô lune, et disparaît !

Rien ne subsiste dans la nuit, sinon le tressaillement de la voix,
les colombes et les fleurs égarées

J’ai avec toi, ô Barada, un pacte que je respecterai toujours
Mais de l’aimer, la vie m’a détourné

Un pacte comme les sanglots d’un dernier jour d’automne
Tandis que t’accompagnent dans ta peine le vent et la pluie

Ici, la terre est faite de parfum et de musique
En quel autre endroit sinon à Cham, les pierres sont-elles sensibles à la musique ?

Cham, tes habitants sont mes amours et nous avons rendez-vous
à la fin de l’été, à la saison où le raisin est pressé

On laisse vieillir les [notes] blanches des mélodies, on les déguste
le jour du concert et plus question ni de vin, ni de veille

J’ai été séparé d’eux, sans pouvoir rien y faire
Je suis l’aile avec laquelle joue le voyage

Toi qui est bon, ô mon cœur, tu me fais porter le poids
des soucis des gens que j’aime, ceux qui sont là et ceux qui sont partis

Cham, ô fille d’un passé à tout jamais présent,
Tu es comme l’épée, formule lapidaire de ta grandeur

Tu avais la terre dans les paumes de tes mains, vers toi
la terre s’est retournée, sans toi le sort est aveuglé

Enregistrement Live de Fayrouz à Damas en 1966 « Prends-moi avec tes yeux »

خذني بعينيك

طالَتْ نَوىً وَبَكَى مِن شَـوْقِهِ الوَتَرُ
خُذنِي بِعَينَيكَ وَاغـرُبْ أيُّها القَمَرُ

لم يَبقَ في الليلِ إلا الصّوتُ مُرتَعِشاً
إلا الحَمَائِمُ، إلا الضَائِـعُ الزَّهَـرُ

لي فيكَ يا بَرَدَى عَهـدٌ أعِيـشُ بِهِ
عُمري، وَيَسـرِقُني مِن حُبّهِ العُمرُ

عَهدٌ كآخرِ يومٍ في الخـريفِ بكى
وصاحِباكَ عليهِ الريـحُ والمَطَـرُ

هنا التّرَاباتُ مِن طِيبٍ و مِن طَرَبٍ
وَأينَ في غَيرِ شامٍ يُطرَبُ الحَجَرُ؟

شـآمُ أهلوكِ أحبابي، وَمَـوعِـدُنا
أواخِرُ الصَّيفِ، آنَ الكَرْمُ يُعتَصَرُ

نُعَتِّـقُ النغَمَاتِ البيـضَ نَرشُـفُها
يومَ الأمَاسِي، فلا خَمرٌ ولا سَـهَرُ

قد غِبتُ عَنهمْ وما لي بالغيابِ يَـدٌ
أنا الجَنَاحُ الذي يَلهـو به السَّـفَرُ

يا طيِّبَ القَلـبِ، يا قَلبي تُحَـمِّلُني
هَمَّ الأحِبَّةِ إنْ غَابوا وإنْ حَضروا

شَـآمُ يا ابنةَ ماضٍ حاضِـرٍ أبداً
كأنّكِ السَّـيفُ مجدَ القولِ يَخْتَصِرُ

حَمَلـتِ دُنيا عـلى كفَّيكِ فالتَفَتَتْ
إليكِ دُنيا، وأغضَـى دُونَك القَدَرُ

2. « Ô Cham l’été est de retour »

« Ô Cham l’été est de retour » fut chanté par Fayrouz à Damas en 1976 (lors de sa dernière apparition sur les planches du théâtre de la Foire internationale de Damas). La guerre du Liban apparaît en filigrane dans le cinquième vers.

Ô Cham l’été est de retour

Ô Cham, l’été est de retour, après une longue attente, et l’aile m’a ramené

La nostalgie de toi m’a crié : largue les voiles ! Et les vents m’ont appelé

Les voix de mes amis, ses yeux, et la promesse possible d’un lendemain

Tous ceux que j’aime m’ont volé le sommeil, et ont trouvé le repos

Je suis ici blessure d’amour mais là-bas, dans ma patrie, tant de blessures

J’ai l’œil sur toi, ô Damas, car tu es celle d’où coule le matin

Ô amour, tu me repousses et tu me demandes quand il nous sera permis

Je suis vers toi le chemin, l’oiseau vagabond, la marguerite

À Cham tu es amour et à Beyrouth une chanson et un vin

Mes parents, tes parents, la civilisation nous a unis, et le samah* aussi,

Notre détermination, les caravanes des héros, ceux qui se sont sacrifiés, puis nous ont quittés

Ô Cham, ô porte de l’histoire, que les lances veillent sur toi !

* samah : nom d’une danse arabe

Enregistrement Live en 1976 à la Foire internationale de Damas de Fairuz interprétant « Ô Cham l’été est de retour »

يا شام عاد الصيف

يا شَـامُ عَادَ الصّـيفُ متّئِداً وَعَادَ بِيَ الجَنَاحُ

صَـرَخَ الحَنينُ إليكِ بِي: أقلِعْ، وَنَادَتْني الرّياحُ

أصـواتُ أصحابي وعَينَاها وَوَعـدُ غَـدٍ يُتَاحُ

كلُّ الذينَ أحبّهُـمْ نَهَبُـوا رُقَادِيَ وَاسـتَرَاحوا

فأنا هُنَا جُرحُ الهَوَى، وَهُنَاكَ في وَطَني جِراحُ

وعليكِ عَينِي يا دِمَشـقُ، فمِنكِ ينهَمِرُ الصّبَاحُ

يا حُـبُّ تَمْنَعُني وتَسـألُني متى الزمَنُ المُباحُ

وأنا إليكَ الدربُ والطيـرُ المُشَـرَّدُ والأقَـاحُ

في الشَّامِ أنتَ هَوَىً وفي بَيْرُوتَ أغنيةٌ و رَاحُ

أهـلي وأهلُكَ وَالحَضَارَةُ وَحَّـدَتْنا وَالسَّـمَاحُ

وَصُمُودُنَا وَقَوَافِلُ الأبطَالِ، مَنْ ضَحّوا وَرَاحوا

يا شَـامُ، يا بَوّابَةَ التّارِيخِ، تَحرُسُـكِ الرِّمَاحُ

N. B. : Les photographies illustrant ce billet sont tirées de l’ouvrage suivant :

زغيب هنري, 2012, سعيد عقل… إن حكى, سد البوشرية, منشورات درغام الطبعة الثانية.

Pour citer ce billet : Éric Gautier, « Damas dans le miroir des écrivains et des poètes arabes (4). Saïd Aql », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 27 mars 2014. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/5859

Éric Gautier est spécialiste de littérature arabe contemporaine. Maître de conférences à l’Université de Paris-Sorbonne, il est actuellement Responsable des cours de langue arabe à l’Institut Français du Proche-Orient, à Beyrouth. Après avoir obtenu son doctorat en langue et littérature arabes à l’Université de Provence en 1993, il part s’installer à Damas où il réside durant dix-sept ans, jusqu’en juillet 2011. Éric Gautier a publié plusieurs traductions, dont Les Fins d’Abdul Rahman Mounif, 2013, Beyrouth, Presses de l’Ifpo.

Page personnelle et bibliographie : http://www.ifporient.org/eric-gautier

Billets écrits pour les Carnets de l’Ifpo

التصنيفات: Ifpo

« État » de santé au Liban : une médecine à deux vitesses ?

13 March, 2014 - 16:21

Le Département des Études contemporaines (DEC) de l’Ifpo a lancé en 2012 un séminaire intitulé « Liban : quel État pour quels citoyens ? ». Rompant avec le discours récurrent et stérile sur l’exception libanaise dans ses multiples versions (« îlot démocratique », « démocratie consensuelle », « État mercenaire », « État confessionnel », etc.), le parti scientifique de ce séminaire est de prendre au sérieux le phénomène étatique au Liban, en analysant de manière empirique les mécanismes de production des politiques publiques, leurs modes de diffusion dans les différents secteurs de la société (armée, justice, éducation, santé, logement…) et, en retour, les mobilisations citoyennes qu’ils suscitent.
La séance du 20 février 2014 était consacrée au thème : « “État” de santé au Liban : une médecine à deux vitesses ? », avec la participation de Rouham Yamout (médecin, chercheuse associée à l’American University of Beirut), Alissar Elias (docteure en géographie de la santé, Child Protection Officer dans une ONG à Tripoli), et Filippo Marranconi (doctorant en anthropologie à l’Ifpo).

Hôpital privé de jour dans le quartier de Sioufi (Beyrouth) © Vincent Geisser

Un développement chaotique : la faute à la guerre ?

Depuis son indépendance, le Liban connaît un développement chaotique de son système de santé, donnant l’impression d’un « laisser faire » total de l’État en matière sanitaire. Il est vrai que la guerre civile (1975-1990) a anéanti la quasi-totalité des structures hospitalières publiques, favorisant corrélativement une croissance rapide du secteur privé et des ONG. Michèle Kosremelli Asmar, auteure d’une thèse de doctorat sur le système de santé libanais, relève ainsi que « les effets de la guerre ont été néfastes et les conséquences très lourdes. L’impact a été catastrophique sur les infrastructures, les ressources humaines et l’économie du pays dans les deux secteurs public et privé. Le système de santé libanais n’est pas épargné ; il est totalement désintégré. Mais curieusement, même chaotiquement, le secteur privé continue à se développer » (p. 195). Pourtant, au-delà des apparences d’un libéralisme débridé, la notion de santé publique n’est pas complètement absente du paysage sanitaire libanais. Elle renvoie à une organisation complexe, combinant l’intervention d’acteurs multiples aux intérêts plus ou moins convergents : le ministère de la Santé, l’administration centrale, les caisses de sécurité sociale, les assurances privées, les collectivités locales (les mouhafazat, les caza, les municipalités), les organisations non gouvernementales (ONG) libanaises ou étrangères, les ordres religieux gestionnaires d’établissements et, bien sûr, les professionnels du secteur (cabinets de praticiens, cliniques et hôpitaux). Cet enchevêtrement complexe du système de santé libanais soulève une question fondamentale : dans quelle mesure les exigences éthiques de la santé publique sont-elles conciliables avec le souci de rentabilité et la course au profit qui caractérisent aujourd’hui la majorité des acteurs du système de santé libanais ?

Entrée de l’hôpital de l’AUB, symbole de la médecine privée de pointe (Beyrouth)
© Vincent Geisser

Argent public pour santé privée

De son expérience comme praticienne (médecin de santé publique) et chercheuse spécialisée sur les politiques sanitaires (associée à l’AUB), Rouham Yamout tire un constat sans appel : « Au Liban, la santé relève du secteur privé. C’est un choix politique clairement assumé par les autorités publiques depuis l’indépendance qui fait consensus au sein de la société. Dans notre pays, la santé tend à être considérée comme une marchandise comme les autres, qui répond à la loi de l’offre et de la demande ». Aussi n’est-il pas étonnant que cette hégémonie du privé ne fasse l’objet d’aucune contestation sociale significative, ni de la part des professionnels du secteur, ni de la part des patients, ni même des syndicats de salariés et des partis de gauche qui s’accommodent très largement de la privatisation de la santé. R. Yamout relève « qu’aujourd’hui, il n’existe pas véritablement de revendications dans le sens d’un renforcement du secteur public de santé. Les Libanais se plaignent, contestant certaines défaillances ou dysfonctionnements mais jamais le système en tant que tel ».

Toutefois, malgré ce dogme du « tout privé », l’État libanais n’est pas absent du secteur de la santé. Depuis quelques années, il tend même à affirmer son rôle de régulateur (développement des audits, des programmes nationaux de prévention, des systèmes d’alertes sanitaires, etc.), répondant en cela aux pressions des bailleurs de fonds internationaux et notamment de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). D’une part, l’État est présent par le financement direct de certaines structures. En 2012, on recensait ainsi 30 hôpitaux publics répartis sur l’ensemble du territoire libanais, ce qui représente environ 2500 lits, dont deux hôpitaux publics universitaires. Il est vrai, qu’en comparaison avec le secteur privé, le public ne pèse pas très lourd : on dénombre 138 hôpitaux privés, dont 11 CHU, c’est-à-dire environ 85 % des lits hospitaliers. D’autre part, l’État est présent par sa prise en charge des soins et des frais d’hospitalisation non seulement pour les patients les plus modestes – ceux qui ne sont pas couverts par la sécurité sociale, les mutuelles de fonctionnaires (militaires, enseignants du public, etc.) ou les assurances privées – mais aussi pour les patients atteints de maladies graves ou chroniques (dialysés, cancéreux et diabétiques).

Cependant, au Liban, « cette égalité d’accès aux soins reste purement théorique », rappelle R. Yamout. De plus, le financement public des patients nécessiteux et des malades chroniques profitent presque exclusivement au secteur privé, provoquant un certain nombre d’effets pervers comme le sous-développement de la médecine primaire et préventive (peu rentable), la sur-facturation des tarifs hospitaliers (parfois même l’émission de fausses factures), la tendance à la surmédicalisation (abus d’examens coûteux comme les IRM ou les TEP scanners qui ne sont pas toujours justifiés) et aussi une approche discriminatoire, tous les malades n’étant pas traités à la même enseigne : les pauvres sont considérés comme des assistés, les autres – ceux qui peuvent payer – comme des clients à choyer. Dans ces conditions inégalitaires, quelles sont les possibilités pour les populations précaires d’accéder aux soins ?

L’Hôtel-Dieu dans le quartier d’Achrafieh : un hôpital universitaire d’application de l’Université Saint-Joseph (Beyrouth) © Vincent Geisser

Une santé au service des pauvres ? Illustrations tripolitaines

À l’opposé de la médecine high-tech qui fait du Liban une référence valorisée dans tout le Moyen-Orient, Alissar Elias s’est intéressée, elle, à la santé primaire, à travers une étude sur les centres de soins et les dispensaires dans la ville d’El-Mina, l’une des municipalités les plus pauvres du pays (zone portuaire de Tripoli). Son approche « par le bas » permet de saisir de manière très empirique les différentes voies d’accès à la santé des populations précaires, parmi lesquelles de nombreux travailleurs étrangers, des déplacés et des réfugiés. S’il est vrai que les habitants des quartiers informels et squattés ne connaissent pas la même qualité de soins que les autres citoyens libanais, les structures de santé primaire restent relativement accessibles à des tarifs modestes (5 000 à 10 000 LL la consultation), grâce notamment aux réseaux d’ONG, d’associations religieuses et confessionnelles mais aussi d’initiatives conduites par un certain nombre de « militants de la santé » engagés dans des opérations de médecine communautaire. Par exemple, des élus municipaux de Tripoli et d’El-Mina, exerçant des professions médicales (généralistes, pédiatres, gynécologues, pharmaciens, etc.) acceptent de faire des consultations gratuites ou de fournir des médicaments à prix réduits. Au Liban, malgré le règne de la « santé de marché », il existe des formes de solidarité qui contribuent à réduire la « fracture socio-sanitaire ». Il n’en reste pas moins que ces modes de prise en charge sanitaire des populations précaires relèvent très largement de logiques de charité qui ne réduisent que partiellement et temporairement les inégalités d’accès aux soins, confortant ainsi le caractère dual du système de santé libanais.

Quartier d’habitat informel d’El Mina : une santé au service des pauvres ?
© Alissar Elias, 2012-2013

La psychiatrie : exception ou miroir grossissant du système de santé libanais ?

Les travaux de Filippo Marranconi sur le secteur psychiatrique au Liban mettent en exergue les logiques sociales qui structurent le champ sanitaire, au-delà du caractère spécifique et souvent tabou du domaine de la santé mentale.

En premier lieu, l’héritage religieux et confessionnel a marqué durablement le développement de la psychiatrie libanaise. Le rôle des ordres religieux reste très influent malgré les tentatives de certains psychiatres pour s’émanciper du « prisme confessionnel ». Aujourd’hui, le seul établissement à ne pas appartenir à une association religieuse est l’Hôpital Al-Fanar de Beyrouth, créé par le docteur Labban qui fut d’ailleurs un temps ministre de la Santé.

Ensuite, à l’instar de l’ensemble du secteur médical, la domination du « tout privé », la psychiatrie publique étant quasiment inexistante selon F. Marranconi. « Il existe une soixantaine de psychiatres au Liban. Beaucoup d’entre eux exercent leur profession dans plusieurs cadres à la fois : cabinets privés, hôpitaux, ONG ou au sein de grands établissements psychiatriques ».

De même, la psychiatrie souffre d’un manque patent d’encadrement législatif et réglementaire. Si des textes ont été promulgués (notamment le décret-loi de 1983 relatif à la protection des droits des malades mentaux), ceux-ci ne peuvent, en aucun cas, constituer le support d’une véritable politique publique.

Enfin, l’inégalité d’accès au soins apparaît encore plus criante en matière psychiatrique que dans les autres secteurs : « les assurances privées ne couvrent ni les consultations, ni les médicaments, ni même l’hospitalisation. Quant à l’État libanais, il ne rembourse que partiellement les soins et les frais de séjour en hôpital ». Il faut bien admettre que, dans la société libanaise actuelle, « la question de la santé mentale reste une affaire de charité ».

Entrée du département psychiatrique de l’hôpital de l’AUB © Vincent Geisser

En définitive, au Liban, l’argent public permet de faire prospérer un secteur médical privé en pleine croissance, avec un droit de regard limité de l’État, confortant ainsi les logiques du marché, le patient étant d’abord traité comme un client et un consommateur.

Bibliographie
  • Catusse Myriam, 2009, « La décharge à l’épreuve : les chemins de traverse de la réforme de la caisse nationale de la sécurité sociale au Liban », intervention dans le cadre de la section thématique « Les politiques sociales : mutations, enjeux, théories », dirigée par F.-X. Merrien et M. Steffen au 10e congrès de l’Association française de science politique.
  • Kosmerelli-Asmar Michèle, 2011, La collaboration interprofessionnelle : le cas d’un service de pédiatrie dans un hôpital universitaire au Liban, thèse de doctorat en sciences de gestion, Université Paris/Dauphine.
  • Van Lerberghe Wim, Ammar Walid, Mechbal Abdelhai, 1997, De l’impasse à la réforme. La crise du secteur de santé au Liban, Antwerp, Instituut voor Tropische Geneeskunde, ITG Press (Studies in Health Services Organisation & Policy 2). [En ligne] http://hdl.handle.net/10390/6091

Pour citer ce billet : Vincent Geisser & Filippo Marranconi, « “État” de santé au Liban : une médecine à deux vitesses ? », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 13 mars 2014. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/5836

Vincent Geisser est chercheur CNRS à l’Ifpo de Beyrouth depuis le 1er septembre 2011. Il anime un programme de recherche sur « Femmes et Pouvoir au Liban » et coordonne le séminaire général du Département des études contemporaines : « Liban, quel État pour quels citoyens ? ». Parmi ses dernières publications, l’ouvrage Renaissances arabes. Sept questions sur des révolutions en marche, paru aux éditions de l’Atelier en 2011 (avec Michaël Béchir-Ayari) et Dictateurs en sursis. La revanche des peuples arabes, éditions de l’Atelier, 2009 (avec Moncef Marzouki).

Page web : http://www.ifporient.org/vincent-geisser

Tous les billets de Vincent Geisser

Filippo Marranconi est doctorant à l’Ifpo depuis septembre 2013. Sa thèse en cours, Expériences de patients et dispositifs psychiatriques au Liban, s’intéresse aux modes de construction de la subjectivité des patients des structures psychiatriques au Liban, et prend pour objet d’analyse les relations thérapeutiques afin d’en interroger les enjeux politiques impliqués.

Page web : http://www.ifporient.org/filippo-marrancon

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Lebanese Perceptions of Syrian refugees in Lebanon

6 March, 2014 - 18:18

Une version française de ce billet est disponible ici

How can the observer of Lebanese politics not be sensitive to the repercussions of the Syrian civil war in Lebanon, which has been ongoing now for nearly three years ? Not only do these issues generate constant media and political debates, they are a central influence in the formation of the Lebanese government itself. More than one million Syrians are living in Lebanon (out of approximately four million Lebanese people), more than 800,000 of them are registered with the UNHCR as refugees. While these “displaced” are welcomed, helped and supported by Lebanese families, NGOs and municipalities, they also suffer from the prejudices, discrimination, exploitation, and violence that is rife in the Lebanese republic. The Fafo Norwegian Institute for Labour and Social Research produced a survey, in partnership with the Issam Fares Institute for Public Policy and International Affairs at AUB, whose results allow us to present and criticise Lebanese perceptions of Syrian refugees. Results are available online at the following link : http://www.Fafo.no/ais/middeast/lebanon/91369-syrian-refugees.html.

Main results and historical context

Cover of the Fafo report Ambivalent Hospitality. Coping Strategies and Local Responses to Syrian Refugees in Lebanon

Despite the inherent limits of any opinion poll, this survey has the advantage of collecting a vast array of socio-economic data on a national scale (a sample of 900 individuals composed of 56 % male and 44 % female). The study examines standard sociological variables (governorate, gender, age, religious community, employment status, level of education, family income, various forms of assistance, the number of employed family members) with perceptions of Lebanese citizens regarding satisfaction with standards of living, trust, security, and prospects for the future.

The survey reveals that Christians, Sunnis and the category of “other Muslims” (neither Sunnis nor Shiites) as well as those Lebanese in the lowest income bracket, the mohafazat of North Lebanon, and the Lebanese between the ages of 18-24 express the most vindictive perceptions towards Syrians compared to other surveyed Lebanese groups. In contrast, having received social welfare assistance, having been employed or not during the last four months, or gender categories were found to be irrelevant variables in explaining behaviours towards Syrians. Furthermore, 23 % of surveyed Lebanese mistrust “unknown people” but 40 % of them mistrust Syrians in general. However, the most relevant indicator of Syrians’ integration in Lebanon lies in mixed marriage. Yet, 82 % of Lebanese are not comfortable with marriage between Lebanese and Syrians despite the fact that the study makes no mention of gender of those married, nor their religious community.

These perceptions were produced by the recent history of Lebanon and Syria’s relations, two countries created in 1920 from old territories composing Bilad ash-Sham. Different ideologies and political interests opposed the two countries about identity issues, and from the 50’s onwards, a growing number of unskilled Syrian labourers arriving in Lebanon added a social dimension to the identity conflicts (Amnesty International counted between 400,000 and 600,000 Syrian workers in Lebanon in 2005). The different phases of the Syrian occupation (1976-2005) transformed the underlying disregard for Syrians into a larger rejection of their presence in Lebanon.

Stereotypes

The second part of the survey presents stereotypical notions to those surveyed, revealing that the Syrian crisis completes these two perceptions with a third one : “the Syrian as a social outcast”. Economically speaking, 93 % of the Lebanese surveyed consider that Syrians are a drain on Lebanon’s natural resources. 98 % think that Syrians steal the jobs of Lebanese. 63 % see assistance to Syrians as unfair. According to the report, some refugees manage to offer their labour below market price due to the forms of assistance they receive. The Syrian workforce is cheap compared to the Lebanese one, therefore, those Lebanese from high income brackets are relatively more tolerant towards Syrians as opposed the poorer income brackets who use them as scapegoats for social issues they face.

Political insecurity risk : the ghost of the Palestinian experience

64 % of Lebanese people consider Syrians as a threat to national security and stability. If 51 % of them want the State to set up refugee camps, 70 % want these camps to be administered by the United Nations and 72 % want to prevent Syrians from living in Palestinian camps. But if the Lebanese refuse to sustain costs of refugees any longer by controlling their arrival in Lebanon, they also refuse to abandon them to their fate. The Lebanese surveyed would rather the international community pay the costs of accommodating refugees (95 %).

71 % of them say they fear sectarian strife while 67 % fear a new civil war. Thus, most of the surveyed Lebanese people consider that a deepening social crisis will repeat the crisis of 1975. Massive arrivals of Syrian refugees resonate to Lebanese as a repeat of the Palestinian refugee experience. From a temporary status of refugees, the PLO used Lebanon as a base for its operations against Israel and Palestinians and became central actors in Lebanese politics, ultimately posing a challenge to the political consensus between Christians and Sunnis at the time. If the current equilibrium between Lebanese political factions is no longer defined by opposition between Sunnis and Christians, the issue of support to the Baathist regime divides the two main Lebanese political alliances formed in February 2005 between the “8 March” and “14 March” camps.

The survey reveals that the feeling of insecurity is not linked to criminality but to political events despite the fact that criminality affects the general population to a larger degree in everyday life. These assertions are directly related to the following results: 89 % of Lebanese are against the free entrance of Syrians in Lebanon and 98% of them want to increase border controls.

Deconstructing prejudices

Despite obvious xenophobia, several hypotheses are invalidated by the report’s results. The Shiite community along with Shiite regions (South and Bekaa) are more tolerant towards Syrians than the average Lebanese person whereas the main Shiite party (Hezbollah) is militarily involved in Syria with the regime and the arrival of more Syrians could reinforce the Sunni community in Lebanon.

Another preconception is challenged: that common Sunni communitarian affiliation brings Lebanese and Syrians closer. On the contrary, the North Governorate, and Sunnis in general, are as intolerant as the average Lebanese person who took part in this survey. The poorer populations in the North (predominantly Sunnis) sustain the high costs of Syrian refugees due to their very communitarian affiliation. However, 69 % of Lebanese would share their place of worship with Syrians although the report does not mention if a common religious sect is implied in this question.

We could imagine that the Lebanese would see Syrian refugees as new Palestinians who are expected to stay in Lebanon. Nevertheless, the study shows that 55 % of Lebanese consider that Syrian refugees will return to Syria in the next years (1 to 10) whereas only 15 % of them think that they will never go back home. However, as the Syrian civil war remains in long term conflict, numerous Syrian families could choose to settle in Lebanon thus changing these perceptions.

Finally, although Syrians are subjected to widespread xenophobia, this study suggest a more complex picture. While the Lebanese are obviously unable to take any more, they also refuse to abandon Syrians refugees to a tragic fate.

This report produces more of a snapshot of the May 2013 Syrian crisis than an in-depth analysis. The recent series of bombings targeting the Shiite community and Iranian interests in Lebanon (bombings in Dahiyeh and the bombing of the Iranian embassy in Beirut) remind us that the security situation is rapidly worsening. Perceptions of key figures and their situations may change as the crisis continues.

Reference

Mona Christophersen, Cathrine Moe Thorleifsson and Åge A. Tiltnes, Ambivalent Hospitality. Coping Strategies and Local Responses to Syrian Refugees in Lebanon, Fafo-report 2013:48. http://www.fafo.no/pub/rapp/20338/20338.pdf.

To cite this note : Jean-Baptiste Pesquet, “Lebanese Perceptions of Syrian refugees in Lebanon”, Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), March 6th, 2014. [Online] http://ifpo.hypotheses.org/5823

Jean-Baptiste Pesquet is a doctoral candidate in political science. He has studied in France, Lebanon, Canada and the United Kingdom. Since January 2013, he has been conducting a field survey dealing with Syrian refugees living in Lebanon in which he tackles the spiritual and existential dimensions of their political engagement. His studies also focus on islam and secularism in liberal societies.

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L’État libanais : le grand absent des politiques de l’habitat ?

26 February, 2014 - 11:00

Le Département des Études contemporaines (DEC) de l’Ifpo a lancé en 2012 un séminaire intitulé « Liban : quel État pour quels citoyens ? ». Rompant avec le discours récurrent et stérile sur l’exception libanaise dans ses multiples versions (« îlot démocratique », « démocratie consensuelle », « État mercenaire », « État confessionnel », etc.), le parti scientifique de ce séminaire est de prendre au sérieux le phénomène étatique au Liban, en analysant de manière empirique les mécanismes de production des politiques publiques, leurs modes de diffusion dans les différents secteurs de la société (armée, justice, éducation, santé, logement…) et, en retour, les mobilisations citoyennes qu’ils suscitent.
La séance du 16 janvier 2014 était consacrée au thème : « L’État libanais : le grand absent des politiques de l’habitat ? », avec la participation de Guillaume Boudisseau (RAMCO Real Estate Advisers), Mona Fawaz (Associate Professor à l’American University of Beirut), Ghassan Moukheiber (député, membre de la commission des lois), et Caecilia Pieri (responsable de l’Observatoire urbain de l’Ifpo).

L’anarchie du paysage urbain beyrouthin. Place des Martyrs.
© Caecilia Pieri

Que l’on soit profane ou expert, la première impression qui se dégage à la vue des paysages urbains libanais est celle du désordre et de la fragmentation. Tout se passe comme si le domaine de la construction semblait laissé, sans contrôle ni régulation, à la spéculation immobilière privée. Ainsi prévaut la vision d’une « jungle urbaine » : partout, y compris dans les zones partiellement couvertes par une protection patrimoniale, les tours « grand standing », inspirées du modèle du Golfe, côtoient des îlots insalubres en attente de destruction et des ruines de la guerre civile, mais aussi des friches urbaines. Sur ce plan, la situation actuelle de la capitale libanaise, ville dont le parc bâti date essentiellement du vingtième siècle, est emblématique d’un rapport ambivalent des Libanais à leur mémoire : en dépit des associations de protection du patrimoine, Beyrouth semble perdre progressivement son identité et sa culture urbaines au profit de projets immobiliers désincarnés, mus exclusivement par des logiques capitalistiques et spéculatives. Pourtant, au-delà de cette représentation d’une « mondialisation urbaine » mal maîtrisée, nous émettrons l’hypothèse que les acteurs publics ne sont pas complètement absents, ne serait-ce que pour protéger les intérêts d’acteurs privés en relation avec l’État. D’où une série d’interrogations : peut-on encore parler de politiques publiques de l’habitat et du logement au Liban ? Si oui, quels sont les acteurs pertinents qui contribuent à leur conception et à leur application ? Quels sont les réseaux et les transactions entre décideurs publics et entrepreneurs privés ? Dans un contexte social ultralibéral, existe-t-il malgré tout des dispositifs publics visant à protéger les propriétaires individuels et les locataires ?

Le charme trompeur du marché immobilier libanais

L’un des principaux arguments avancés par les investisseurs privés et les représentants de l’État pour justifier de l’extrême flexibilité des règles relatives à la construction est le dynamisme du marché immobilier, secteur perçu généralement comme productif et donc porteur pour l’économie libanaise : il est courant d’entendre dire que « le pétrole libanais, c’est son foncier ». En somme, la spéculation immobilière effrénée serait à la fois un signe de l’attractivité économique du Liban et un moyen parmi d’autres d’atténuer les retombées négatives de la crise mondiale. D’où une tendance au laisser-faire, afin de ne pas enrayer l’action des entrepreneurs privés présentés comme les « sauveurs », sinon les « moteurs », de l’économie nationale. Pourtant, à y regarder de plus près, ce dynamisme immobilier, que d’aucuns présentent comme une « marque de fabrique libanaise », doit être largement relativisé. S’il est vrai, comme le rappelle Guillaume Boudisseau, que depuis 2005-2006, les investisseurs privés, attirés par la hausse des prix (en particulier à Beyrouth), sont arrivés en masse sur le marché immobilier libanais, celui-ci a récemment subi un certain ralentissement. De plus, ce dynamisme du marché immobilier ne concerne pas tous les secteurs : il se concentre principalement dans les quartiers huppés de Beyrouth, tels que Sursok, Hamra, Clemenceau ou Furn el-Hayek, portés par des réseaux d’entrepreneurs, fondés sur des relations de proximité familiale et d’interconnaissance. C’est donc une gestion en réseaux, en grande partie artisanale, dont le fonctionnement est loin de renvoyer à un marché immobilier structuré par des professionnels aguerris. Ensuite, il convient de nuancer le fait que le marché libanais serait attractif pour les étrangers. L’idée que le Liban constituerait pour les investisseurs étrangers un « eldorado immobilier » relève largement du mythe. Ces derniers (essentiellement des ressortissants du Golfe) ne représentent que 5 % de l’ensemble des investisseurs, 95 % étant des nationaux, dont 30 % environ d’expatriés (Libanais d’Afrique noire, du Golfe ou d’Amérique latine). Ceux-ci recherchent généralement des grandes surfaces (200 à 350 m2) dans les nouveaux quartiers huppés (el-Jnah au sud de Beyrouth par exemple) et sont prêts à investir des sommes supérieures aux Libanais de l’intérieur, contribuant ainsi sensiblement au renchérissement du marché. En revanche, les résidents permanents paraissent davantage sensibles à la situation sécuritaire (d’où la peur de s’engager dans des projets immobiliers) et investissent dans des surfaces plus modestes, quand ils ne renoncent pas purement et simplement à acheter du fait d’un contexte économique incertain. De ce fait, le centre de Beyrouth apparaît de plus en plus comme sujet à un processus de gentrification ultra-sélectif, avec effet cumulatif d’expulsion des classes populaires et moyennes vers les périphéries, de destruction d’un patrimoine moderne remarquable, et de dévitalisation des pratiques citadines qu’entraîne cette nouvelle typo-morphologie urbaine : disparition de commerces et de métiers, mais aussi des espaces de sociabilité qu’étaient les ruelles et cours d’îlots (el-Achkar 2012).

Spéculation immobilière côtoyant immeubles vétustes, friches et ruines de la guerre civile à Achrafieh, Beyrouth.
© Caecilia Pieri

« L’État est présent par son absence »

Contrairement à une idée reçue, l’État libanais n’est pas absent des politiques de l’habitat et du logement. Comme le relève le député Ghassan Moukheiber avec sa longue expérience des commissions parlementaires, l’État libanais est présent, mais selon des logiques propres et à l’image du fonctionnement du reste d’une société marquée par le clientélisme. Il en résulte une inefficacité et une lenteur des dispositifs d’action publique qui laissent le champ libre aux investisseurs privés, ceci au détriment des propriétaires individuels et des locataires. Depuis 1962, le Liban a connu sept organismes différents gérant la planification urbaine et l’habitat. La Direction générale de l’urbanisme (DGU) possède de réels pouvoirs mais ceux-ci sont rarement mis en pratique car neutralisés, sinon freinés, par les interventions des élus et notables locaux en faveur de leur clientèle électorale. À titre d’illustration de cette « inertie volontaire » de la puissance publique, la loi libanaise sur les anciens loyers (décrets-lois n° 159 et 160 comparables dans ses grandes lignes à la loi française de 1948 ou encore à la loi 82-526 dite loi Quilliot – cf. Marot 2012) a connu plusieurs propositions de réforme, afin de continuer à protéger les locataires modestes, sans réussir à freiner la possibilité pour les propriétaires de tirer un revenu viable de leurs biens immobiliers. Or, malgré un long travail de négociations en commissions parlementaires, le vote définitif n’a jamais lieu, les élus libanais ne voulant mécontenter ni les locataires ni les propriétaires. La conclusion du député Moukheiber est sans appel : l’État libanais est présent par son absence. C’est la politique de l’autruche. Si l’inefficacité législative perdure, c’est qu’elle est délibérée.

Beyrouth, Ras el-Nabah. Au premier plan, immeubles à anciens loyers.
© Caecilia Pieri

Au Liban, l’informel est une pratique d’État

L’analyse de Mona Fawaz tend à montrer que l’habitat informel au Liban est moins une pratique « par le bas », de populations pauvres cherchant à contourner systématiquement les règles d’urbanisme, qu’une pratique d’État relativement ancienne. En effet, contrairement à d’autres États du Sud – Tunisie, Jordanie, Égypte, Syrie, Irak notamment – le Liban n’a pas connu les politiques développementalistes ambitieuses, en matière d’habitat et de logement (le public housing), des années 1950-1960. Au pays du Cèdre, les politiques du logement public ont très vite tourné court. Et, contrairement à une idée reçue, cette pratique de l’informel, encouragée directement par la puissance publique, n’est pas une conséquence de la guerre civile (1975-1990) : elle existait bien avant. Dès le début des années 1970, une étude conduite par une équipe du CERMOC (Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient) traitait déjà de la question des bidonvilles de Beyrouth, comme une politique de l’informel délibérément pensée et voulue par l’État libanais (Bourgey & Pharès 1973). Ce n’est pas tant l’absence d’État qu’il convient de pointer du doigt dans l’évaluation des politiques d’urbanisme et d’habitat qu’un « retrait volontaire et stratégique ». Et si l’État libanais est bien présent, c’est qu’il cherche toujours plus à « informaliser » les règlements de la construction et de l’aménagement urbain. Il les rend de plus en plus flexibles et informels en accordant des permis de complaisance ou encore en légalisant a posteriori des projets non-conformes.

Constructions informelles en plein centre de Beyrouth. Mar Mikhaïl, le long de l’ancienne voie ferrée.
© Caecilia Pieri

En somme, l’analyse du rôle des acteurs publics dans les politiques de l’habitat illustre une nouvelle fois l’hypothèse centrale de ce séminaire : au Liban, ce n’est pas tant l’absence d’État qui doit servir de grille analytique aux modes de gouvernance, qu’un fonctionnement particulier, où la puissance publique organise très largement son retrait au bénéfice des intérêts privés et clientélistes.

Informalité en pleine ville, Nabah. ©  Mona Fawaz.

Bibliographie
  • Bourgey André et Pharès Roger 1973, « Les bidonvilles de l’agglomération de Beyrouth », Revue de géographie de Lyon 48/2, p. 107-139. [En ligne] http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geoca_0035-113x_1973_num_48_2_1623
  • El-Achkar, Hicham, 2012, « The Lebanese State as Initiator of Gentrification in Achrafieh », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypothèses.org), 5 juillet 2012. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/3834
  • Marot, Bruno, 2012, « La loi sur les “anciens loyers” : frein ou accélérateur de la gentrification à Beyrouth ? », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypothèses.org), 28 septembre 2012. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/4266

Pour citer ce billet : Vincent Geisser & Caecilia Pieri, « L’État libanais : le grand absent des politiques de l’habitat ? », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 25 février 2014. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/5779

Vincent Geisser est chercheur CNRS à l’Ifpo de Beyrouth depuis le 1er septembre 2011. Il anime un programme de recherche sur « Femmes et Pouvoir au Liban » et coordonne le séminaire général du Département des études contemporaines : « Liban, quel État pour quels citoyens ? ». Parmi ses dernières publications, l’ouvrage Renaissances arabes. Sept questions sur des révolutions en marche, paru aux éditions de l’Atelier en 2011 (avec Michaël Béchir-Ayari) et Dictateurs en sursis. La revanche des peuples arabes, éditions de l’Atelier, 2009 (avec Moncef Marzouki).

Page web : http://www.ifporient.org/vincent-geisser

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Caecilia Pieri est responsable de l’Observatoire urbain de l’Ifpo.

Page web : http://www.ifporient.org/caecilia-pieri

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Damas dans le miroir des écrivains et des poètes arabes (3)

20 February, 2014 - 14:31
Damas, Al-Cham, capitale de la Syrie, est l’une des plus anciennes cités du monde. Damas, sa rivière Barada, son mont Qassioun, ses jardins, sa mosquée des Omeyyades, ses églises, ses remparts, ses palais et ses caravansérails, ses ruelles couvertes bordées de boutiques et ses souks, ses maisons traditionnelles, ses quartiers, ses artisans et ses commerçants, sa population musulmane et chrétienne… Damas vit actuellement des jours tragiques. Au moment où la ville est prise dans l’engrenage d’une guerre effroyable dont personne ne connaît l’issue, les images de chaos qui nous parviennent d’elle à travers les médias sont d’une noirceur extrême. Pourtant, Damas n’a cessé d’alimenter l’imaginaire des écrivains, des romanciers, des nouvellistes et des poètes arabes durant des siècles, d’Ibn Battuta à Ahmad Chawqi, de Nizar Qabbani à Mohammed al-Maghout, en passant par Ghada al-Samman et bien d’autres encore. C’est sous l’angle de la littérature qu’Éric Gautier a choisi d’évoquer cette ville millénaire. Dans cette optique, il a sélectionné et traduit en français quelques-uns des plus beaux textes la concernant.

Portrait de l’auteur Mohammed al-Maghout.

La troisième étape de notre voyage à travers la littérature arabe à la recherche de Damas est consacrée au poète, dramaturge et scénariste syrien Mohammed al-Maghout.

Né en 1934 à Salamiyyeh et mort en 2006 à Damas, Mohammed al-Maghout est une des figures marquantes de la poésie arabe contemporaine. En 1955, à cause de son appartenance au parti nationaliste syrien (Parti Social-Nationaliste Syrien, PSNS), alors interdit, il est mis en prison où il fait la connaissance du poète Adonis et commence à écrire. Cette expérience de la prison et de la torture aura une influence capitale sur sa vie et son œuvre. À la fin des années cinquante, exilé au Liban, il publie ses premières œuvres dans la revue Chi’r (Poésie) et contribue au renouveau de la poésie arabe. Il est en effet considéré comme l’un des pionniers du vers libre. Sa poésie exprime dans une langue sans artifice sa déception à l’égard du monde et son refus de toute soumission à l’ordre social, politique ou religieux. Frustration, pessimisme, humour noir, cruauté et ironie caractérisent ses vers.

Parmi ses œuvres poétiques les plus représentatives, nous citerons : Tristesse au clair de lune (1959), Une chambre au millions de murs (1964), La joie n’est pas mon métier (1970), À l’est d’Eden, à l’ouest de Dieu (2004), Le bédouin rouge (2006).

La joie n’est pas mon métier est aussi le titre d’une anthologie bilingue de quelques-uns de ses poèmes traduits en français par Abdellatif Laâbi (parue en 1992 et rééditée en 2013 aux éditions La Différence).

Mohammed Al-Maghout est également célèbre comme dramaturge et scénariste. Ses pièces de théâtre composées avec le comédien Dourayd Lahham – Village d’octobre (1974), L’Exil (1976) et surtout À la tienne Patrie ! (1978), dans lesquelles il critique la société syrienne et les politiques arabes – ont un grand succès auprès du public. Il en est de même des films Les frontières (1984) et Le rapport (1987) dont il écrit les scénarios.

Même si sa vision de Damas est sans doute moins romantique que celle d’un Nizar Qabbani, pour diverses raisons qui touchent à la fois à sa façon d’être et à son œuvre, al-Maghout est avec Nizar Qabbani, le poète contemporain qui incarne le mieux cette ville. Hala Mohammed réalise en 2008 un film documentaire le concernant, tourné peu avant sa mort et intitulé Lorsque le Qassioun est fatigué. Ce titre évocateur – le Qassioun est la montagne qui domine Damas et sur laquelle repose une partie de la ville – fait clairement allusion au poète et est d’ailleurs inspiré d’un de ses poèmes, « Après alladhi et allati », dont nous proposons la traduction ci-dessous. Dans ce film, Al-Maghout est assimilé au Qassioun et devient le symbole de cette ville de Damas qui l’avait adopté et qu’il n’avait plus quittée jusqu’à sa mort en 2006.

Ce poème a été publié sur le site du journal Tishreen (Damas, 11/01/2005). Mohammed al-Maghout et Zakaria Tamer avaient une chronique quotidienne dans Tishreen intitulée « Pensées qui ne réjouissent pas l’esprit » lorsqu’al-Maghout en était l’auteur et « Pensées qui réjouissent l’esprit » lorsque Tamer la signait.

1- Après alladhi et allati

 L’Union des écrivains ne décide pas de mon talent d’auteur

Le Ministère de la Santé ne décide pas de ma condition physique d’athlète

Le Ministère de l’Agriculture ne décide pas si je suis qualifié pour être paysan

Le Ministère des Biens religieux de mainmorte ne décide pas de mes capacités à être un bon croyant

Le Ministère de la Défense ne décide pas de mon aptitude à être soldat

La Régie de la circulation ne décide ni de mon chemin, ni de la direction que je dois prendre

Le Syndicat des artistes ne décide pas de mes goûts dans d’autres domaines

La Cour de sûreté de l’État ne décide pas si je suis un patriote ou un agent de l’ennemi

Le maire du quartier ne décide ni de ma réputation, ni de ma conduite

***

Tout le monde veut me faire sortir de mes gonds

Et bien voilà, je sors de mes gonds et de ma maison

Qu’avez-vous gagné ?

***

Nuit… jour

Lever… coucher du soleil

Pluie… poussière

Montagnes… vallées

Rues… virages

Terrasses… fossés… fortifications

Poésie…

Prose…

Théâtre…

Échanges d’accusations, de larmes, de visites, d’inculpations, d’échauffourées, de querelles !

Et lorsque je suis fatigué, je pose ma tête sur l’épaule du Qassioun et je me repose

Mais lorsque le Qassioun est fatigué, sur quelle épaule pose-t-il la tête ?

Vue sur le Mont Qassioun depuis Jisr al-Abyad.

 

2 – Entretien accordé à Khalil Sweileh

Dans un ouvrage publié pour la première fois en 2002 et réédité l’année dernière, Le viol de Kana et de ses sœurs (2013, Damas, Rufof), Khalil Sweileh réunit une série d’entretiens avec al-Maghout, dans lesquels l’écrivain livre ses souvenirs et aborde différents sujets touchant aussi bien à son expérience personnelle d’écrivain et d’homme, qu’à la critique littéraire ou à l’histoire du monde arabe contemporain.

Dans l’extrait qui suit, al-Maghout revient sur sa relation avec Damas, en prenant comme point de départ ses souvenirs au café Abou Chafiq, le fameux café de Rabweh, situé à la sortie de Damas, sur l’ancienne route de Beyrouth, au bord du fleuve Barada.

(K. Sweileh) : « Quand ta relation avec le café Abou Chafiq a-t-elle commencé ? »

(M. al-Maghout) : « Il y a trente ans. Je me levais à l’aube et j’allais à pied jusqu’à ce café. Chaque jour, je devais marcher environ cinq kilomètres. J’ai énormément d’affection pour ce lieu. Là-bas, je lisais la presse et j’écrivais. Toutes mes dernières œuvres, je les ai écrites dans ce café : des pièces de théâtre comme Village d’octobre, L’Exil, À la tienne Patrie !, Les coquelicots etc. J’y ai aussi écrit les scénarios de films tels Les frontières, Le rapport, Le voyageur et même certains poèmes.
Le fleuve Barada est mon ami. Il ressemble à un vieux poète silencieux. Je suis comme le Barada, quand il est à sec, je le suis également et quand il coule à flots, il en est de même pour moi. Le café Abou Chafiq est présent dans toutes mes œuvres, avec ses chaises, ses tables et ses arbres, avant que ses vieux bancs en bois soient remplacés par d’autres en ciment et que ses cascades s’arrêtent de couler. La cascade qui bruissait entre les pieds des clients, grâce à toute une série de rigoles, ne se fait plus entendre que par à-coups, à croire qu’elle dépend maintenant du Ministère de l’information !
Ces dernières années, le café a fermé ses portes. J’étais son seul client. Tous les matins, Fares, le garçon, venait spécialement pour m’ouvrir. Mais, depuis que je souffre d’ischémie au niveau du pied, j’ai décidé de ne pas retourner au café avec une canne. »

(K. Sweileh) : « Durant la même période, tu allais aussi au café du Sham ? »

(M. al-Maghout) : « Ce n’est pas pareil. Je passais environ deux heures dans ce café tous les matins et deux heures le soir à ranger mes papiers, écrire, voir les amis et observer ce qui se passe dans la rue. C’est là que j’écrivais ma rubrique « Sous serment » pour la revue Al-Wasat. »

(K. Sweileh) : « Est-ce que tu aimes Damas ? »

(M. al-Maghout) : « Damas est une ville que tu aimes mais qui ne t’aime pas. J’ai dit une fois que c’était une ville à qui j’avais offert ma poitrine pendant quarante ans mais à qui je n’oserais jamais tourner le dos un seul instant. Je n’aime pas les villes que j’habite mais plutôt celles qui m’habitent. Et Damas m’habite. C’est la raison pour laquelle je ne sais pas m’éloigner d’elle.
Il y a cinquante ans que je suis arrivé à Damas et j’ai beau errer sur ses trottoirs, dans ses caves et sur ses terrasses, je l’aime toujours, surtout la nuit et sous la pluie. J’aime marcher dans ses rues et parcourir ses quartiers. J’ai accompagné le Barada toute une vie, mais la Damas que j’aime est restée dans mes cahiers. Aujourd’hui, je m’y sens comme un étranger. Les gens ont changé et pas seulement les lieux. Tout ce que je demande à ma ville, c’est d’y retrouver les trottoirs d’autrefois. Damas est ma première histoire d’amour, la première voix que j’ai entendue. Loin de ses rues, je souffre de rachitisme et sans son parfum, je suis éternellement enrhumé (…) Damas est toujours avec moi, comme la mie de pain dans les poches des écoliers de la campagne. »

3 - Chanson pour Bab Touma

Extrait de : Les œuvres poétiques, 2006, p. 18. Initialement le poème fut publié dans son premier recueil, Tristesse au clair de lune, 1959. Bab Touma est un quartier de la vieille ville de Damas.

Jolis, sont les yeux des femmes à Bab Touma

Jolis, jolis

quand ils fixent tristement la nuit, le pain et les ivrognes

Belles, sont ces épaules tziganes sur les lits

Elles suscitent en moi, ô ma mère, des larmes et du désir aussi

Si seulement j’étais un caillou coloré sur le trottoir

ou une longue chanson dans la ruelle

Là-bas, dans un creux de boue lisse

me rappelant la faim et les lèvres sans abri

où les petits enfants

déferlent comme la malaria

devant Dieu et les rues sombres

Si seulement j’étais une rose rouge dans un jardin

qu’un sinistre poète viendrait cueillir en fin de journée,

ou bien un bar en bois rouge

fréquenté par la pluie et les étrangers

De mes vitres souillées par le vin et les mouches

sortirait la rumeur indolente

dans notre ruelle qui engendre la mélancolie et les yeux verts,

où les pieds décharnés

festoient au hasard, dans l’obscurité…

J’ai envie d’être un saule vert, près de l’église

ou une croix en or sur la poitrine d’une vierge

faisant frire du poisson à son amant qui rentre du café

tandis que dans ces beaux yeux

voltigent deux colombes de violettes

J’ai envie d’embrasser un petit enfant de Bab Touma

lorsque de ses lèvres roses,

émane encore le parfum du sein qui l’a allaité,

car je suis toujours seul et cruel

Je suis un étranger, ô ma mère.

Une ruelle de Damas, dans la vieille ville.

4 – Tristesse au clair de lune

« Tristesse au clair de lune » est un des premiers poèmes d’al-Maghout dans lequel il évoque sa jeunesse à Damas depuis son exil beyrouthin. Une séquence du poème est tout à fait originale car le poète interpelle directement la ville qu’il a dû quitter : « Damas, ô carrosse rose des captives… ». Extrait de Les œuvres poétiques, 2006, p. 11.

Ô printemps qui procède de ses yeux

Ô canari qui voyage au clair de lune

Emmène-moi vers elle

comme un poème d’amour ou un coup de poignard

Je suis un vagabond, un blessé

J’aime la pluie et la plainte des vagues, au loin

D’un profond sommeil, je me réveille

pour penser au genou d’une femme appétissante qu’un jour j’ai aperçue

pour m’adonner à l’alcool et réciter des vers

Dis à mon aimée Layla

qui a la bouche ivre et les pieds soyeux

que je suis malade et qu’elle me manque,

que j’aperçois des traces de pas sur mon cœur.

Damas, ô carrosse rose des captives

Couché dans ma chambre,

j’écris, je rêve, et j’observe les passants

Du cœur du ciel, tout en haut

j’écoute les battements de ta chair nue.

Vingt années que nous frappons à tes portes inébranlables

que la pluie tombe sur nos vêtements, sur nos enfants,

que nos visages étranglés par une toux douloureuse

paraissent tristes tels un adieu, jaunes tels un tuberculeux

Que les vents des steppes désolées

portent nos sanglots

jusque dans les ruelles, aux vendeurs de pain, aux indicateurs

Que nous courons comme des chevaux sauvages sur les pages de l’histoire

Nous pleurons, nous tremblons

Et derrière nos pieds tordus

passent les vents et les épis orange…

Nous nous sommes séparés

et dans tes yeux insipides

se lamente une tempête d’étoiles fugitives

Ô amoureuse ridée

au corps recouvert par la toux et les pierres précieuses

tu es mienne

et cette complainte nostalgique est pour toi, rancunière ! (…)

5 – Un prince de pluie et une cour de poussière

Le poème ci-dessous « Un prince de pluie et une cour de poussière » est original de par sa forme et son contenu. Il est en effet divisé en deux parties intitulées « Le petit fantôme » et le « Le grand fantôme » qui désignent de manière allégorique le fleuve Barada et Damas. Le texte prend la forme d’un dialogue entre un prince imaginaire et sa cour au sujet de ces deux fantômes dont le hasard a voulu qu’ils se trouvent dans le royaume du prince. Nous proposons une traduction de la deuxième partie consacrée à Damas. Extrait de Les œuvres poétiques, 2006, p. 174. Le poème fut d’abord publié dans le recueil : La joie n’est pas mon métier, 1970.

Le grand fantôme

Et toi grand-mère triste,

que fais-tu à une heure pareille,

avec ton manteau rapiécé et tes tresses grisonnantes ?

As-tu perdu ton chapelet

à force de le faire passer de poche en poche ?

Ou est-ce tes petits-enfants qui t’ont chassée,

occupée que tu étais à rapporter les ragots et mastiquer des légumes marinés ?

Ô terre

Ô ciel

Qui est cette vieille femme immobile au détour du chemin ?

Avec ces moustiques qui lui tournent au-dessus de la tête

comme si c’était une lampe ou un marécage !!

Elle ne demande ni ne répond,

mais se contente d’agiter la tête de droite à gauche

en mâchant son foulard mouillé de larmes.

- C’est Damas

- Damas ? Je ne connais ni mère, ni sœur de ce nom

Est-ce une armoire ? Un marteau ? Un miroir ?

- C’est votre ville, Sir

- Ma ville ? Mes poches sont ma seule ville

- Votre ville, votre patrie…

- Ma patrie ? Je n’ai pas de patrie

sinon ces taches, ces gribouillis sur les cartes

et cette fumée que je crache

à chaque instant…

- Allons, Sir,

rappelez-vous les ruelles étroites et les fantômes des cimetières,

la viande de chameau et les fleurs d’amandiers,

rappelez-vous les matins glacials,

les mains rougies par les coups de règle,

les aiguilles des grands-mères…

- Ah oui, c’est vrai,

je m’en souviens.

Damas des plats de mansaf et des silos à céréales

Damas de l’œuf dur

et du morceau de pain rangé avec soin dans le cartable

Damas des chevaux fougueux

et des navires obstruant l’horizon

Damas de la poussière

et de la bicyclette appuyée contre le mur

Damas des étoiles et des flambeaux qui scintillent sur les sommets de l’Oural

Damas de la nuit… et de la lampe que l’on souffle du bout des lèvres

Damas du chant des caravaniers et des poignards que l’on essuie sur les bannières de Chosroes

Damas du bégaiement,

des empreintes effacées par les genoux et les pieds des tables.

Damas qui se dresse sur les rives de l’Atlantique

Damas courbée devant le robinet

Damas de la boue, des étoiles, des boutons de fièvre,

des lambeaux de chair des révolutionnaires

Frappez-la avec des pierres

Laissez les enfants faire un cercle autour d’elle

et lui tirer la langue entre leurs dents,

puis accrocher à son manteau des couvercles en fer-blanc

dansant, riant et se moquant d’elle.

Lorsqu’ils m’ont arraché à mon lit assoupi,

alors que je ronflais comme un papillon sur une fleur

et commençais à frémir pour mille ans

tel un insecte renversé sur le dos,

je me suis accroché à ses murs,

aux heurtoirs de ses portes,

aux barbes de ses vieillards, aux seins de ses femmes,

levant les yeux vers elle, pleurant et suppliant,

comme l’esclave que des lances encerclent

et qui se tourne vers la nature, sa mère.

Je lui ai dit : j’ai soif ô Damas

Bois tes larmes, a-t-elle répondu

Je lui ai dit : j’ai faim ô Damas

Mange mes chaussures, a-t-elle riposté

- Qu’avez-vous ajouté ?

- Rien

J’ai baissé les yeux vers le trottoir et j’ai pleuré

- Et maintenant ?

Maintenant dites-lui que la chanson qui est sortie de sa gorge

il y a des milliers d’années

ne sera plus jouée par la guitare

et que les doigts que l’on coupait

en même temps que les branches inutiles

sur les murailles des forteresses et des citadelles

se rassemblent aujourd’hui au bord des pages

tels des marins sur le rivage.

Dites-lui tout, ô hommes

Au nom des pères et des grands-pères,

des chats et des chiens,

mais pas en mon nom.

Je resterai auprès des causes perdues jusqu’à ma mort,

auprès des branches dépouillées jusqu’à ce qu’elles fleurissent,

auprès du vieux Damas, vieux comme les traits de mon visage,

non loin des seuils humides des maisons

et de la toux forcée sur le pas de la porte.

Comment la quitter,

quand mes pieds sont enracinés dans ses trottoirs

comme deux canines dans une gencive ?

Comment l’oublier,

quand elle laisse son empreinte sur ma peau et sur mes pages

comme le tabac sur mes doigts,

comme l’aigle contemple ses petits ?

Moi aussi, je contemplais ses trottoirs chaque matin.

Pas un caillou sur le chemin

dans lequel je n’aie donné un coup de pied,

pas un robinet dans ses ruelles étroites

sur lequel je n’aie posé ma bouche pour boire,

pas un gardien de nuit, pas un marchand de figues de barbarie,

au clair de lune,

avec qui je n’aie veillé et lui avec moi

Pas un verrou sur ses vieilles portes,

que je n’aie caressé avec mon front, avec mes doigts

Pas une porte fermée

qui ne se soit ouverte, une nuit,

et n’ait dit : bienvenu étranger !

Frappez-la de vos fouets !

Chassez-la des portes,

des livres, des tavernes, des noces, des orphelinats

et fermez-lui toutes les portes du monde au nez

pour qu’elle reste seule comme le vent… comme Dieu

Mais

crevez-moi les yeux avant de faire cela

car je l’aime, ô hommes

et ne la trahirai point,

même s’il me faut verser un nombre périodique de larmes.

Porte en bois clouté d’une maison ancienne dans la vieille ville de Damas (Syrie).

Références
  • al-Maghout Mohammed, 2006, Les œuvres poétiques, Damas, Al Mada.

Pour citer ce billet : Éric Gautier, « Damas dans le miroir des écrivains et des poètes arabes (3). Mohammed al-Maghout », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 20 février 2014. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/5752

Éric Gautier est spécialiste de littérature arabe contemporaine. Maître de conférences à l’Université de Paris-Sorbonne, il est actuellement Responsable des cours de langue arabe à l’Institut Français du Proche-Orient, à Beyrouth. Après avoir obtenu son doctorat en langue et littérature arabes à l’Université de Provence en 1993, il part s’installer à Damas où il réside durant dix-sept ans, jusqu’en juillet 2011. Éric Gautier a publié plusieurs traductions, dont Les Fins d’Abdul Rahman Mounif, 2013, Beyrouth, Presses de l’Ifpo.

Page personnelle et bibliographie : http://www.ifporient.org/eric-gautier

Billets écrits pour les Carnets de l’Ifpo

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Les incrustations figurées de Mari (Syrie, IIIe millénaire av. J.-C.) : étude archéologique et iconographique d’un corpus

13 February, 2014 - 09:00

Le corpus d’incrustations en coquille de Mari, mis au jour entre 1933 et les fouilles de 2010, demeure le plus important du Proche-Orient ancien. D’autres sites en ont fourni (Dolce 1978), mais jamais en nombre suffisant ni dans des contextes archéologiques assez précis pour susciter l’intérêt des chercheurs et en permettre une étude exhaustive. De plus, l’incrustation est une technique d’assemblage et, dans la majorité des cas, seuls des fragments d’incrustations ont été exhumés, ne permettant donc plus de restituer la forme originale des objets incrustés ni l’agencement initial des pièces. Seul le fameux Étendard d’Ur, unique exemplaire intégralement préservé à sa découverte, semblait suffire à la connaissance de ces objets que sont les panneaux figuratifs incrustés. Dans une telle situation, une nouvelle étude s’imposait et le réexamen du corpus de Mari pouvait faciliter la compréhension de ces objets si mal connus, pourtant partie intégrante de la culture matérielle du Proche-Orient au Bronze ancien (Couturaud 2013). Une telle étude, au-delà de la publication d’un corpus, permettait également de soulever de nouvelles questions – notamment relatives à l’utilité de ces objets et à leur fonction –, questions qu’il est, par ailleurs, possible d’étendre à toute la culture matérielle de cette époque : qui utilisait ces artefacts ? Pour qui étaient-ils produits ? Dans quels lieux étaient-ils exposés ? Que et qui représentaient-ils ? Comment comprendre et expliquer leur apparition et leur disparition ?

Étendard d’Ur, retrouvé dans le cimetière dit royal, seul panneau figuratif incrusté intégralement préservé (coquille non nacrée, lapis-lazuli, calcaire rouge, bitume, bois ; ht. 20,3 cm : l. 47 cm ; British Museum, no d’inv. WA 121201) © British Museum

Le corpus d’incrustations de Mari a l’avantage d’offrir une relative cohérence spatiale et chronologique, puisque le matériel correspond à la production d’une cité, à une époque définie qu’est la Ville II, datée entre 2550 et 2300 av. J.-C. (Margueron 2004, Butterlin 2010). En dépit de cette cohérence, son étude nécessitait la prise en compte d’un certain nombre de difficultés. En premier lieu, l’état réellement fragmentaire du corpus – plus des quatre cinquièmes – n’en permettait pas une compréhension globale, ce qui a probablement contribué au désintérêt suscité par ce matériel. De plus, les incrustations sont de petits éléments qu’il n’est pas facile de retrouver en contexte archéologique, surtout lorsque la fouille fine n’a pas été systématiquement appliquée. Le matériau posait aussi problème : la coquille, à plus forte raison lorsqu’elle est nacrée, a tendance à se déliter dans certains milieux et se détériore très rapidement. Enfin, le site de Mari n’a pas été intégralement fouillé et l’on peut légitimement penser que d’autres incrustations demeurent à ce jour enfouies. Nous avons ainsi affaire à un corpus tronqué : dans de telles conditions, il n’était pas envisageable de recomposer un puzzle dont le modèle original demeure inconnu et qui se présente avec de nombreuses lacunes. L’objectif principal ne consistait pas à tenter une reconstitution impossible de ces panneaux – comme cela a pu être fait de manière totalement arbitraire par le passé –, mais à voir dans quelle mesure il était possible, à partir de données archéologiques et iconographiques, de dégager suffisamment d’informations pour comprendre la place de ces objets au sein de la culture matérielle et sociale à laquelle ils avaient appartenu. Ce problème de l’intégralité du corpus se posait aussi pour l’identification et l’interprétation de certains fragments. Sur ce point, il est important de rappeler que la majorité des incrustations ont été retrouvées sous la direction d’André Parrot qui a mené pendant plus de 40 ans les fouilles sur le site de Mari, de 1933 à 1974. Inventeur de ces objets et l’un des rares chercheurs à y avoir prêté attention, il n’en était pas moins resté tributaire de critères de jugement dépassés, ainsi en matière de genre ou d’ethnie, souvent inappropriés et parfois dangereux, dont il fallait résolument se départir. Ce qui passait naguère pour des évidences, en ces matières, devait se voir remis systématiquement en question.

Figure 2 : Panneau dit Étendard de Mari, reconstitution réalisée par André Parrot à partir de certaines incrustations retrouvées dans le temple d’Ishtar (coquille nacrée, schiste, calcaire rouge, bitume, bois ; ht. 35 cm ; l. 70 cm ; musée du Louvre, no d’inv. AO 19820) © B. Couturaud 2009.

La collecte des données, nécessaire à l’étude et à la réalisation d’un catalogue, a dû se faire en plusieurs étapes complémentaires : dans les archives de la mission dans un premier temps, dans les publications ensuite et dans les musées où le matériel a été entreposé enfin. Les archives demeurent la source primaire, puisqu’il s’agit du premier enregistrement des pièces. En effet, à chaque objet est associée une fiche comprenant des informations sommaires, mais normalement suffisantes à leur identification. Dans leur version complète, ces fiches comportent le numéro d’objet, une photographie, un dessin, un descriptif, les dimensions, la date de découverte et le lieu de conservation ainsi que le numéro d’inventaire. La réalité est souvent tout autre et il apparaît que certains lots n’ont pas du tout été enregistrés (Couturaud 2014). Dans un second temps, la consultation des publications, sous forme de monographies (Parrot 1956, 1967) ou de rapports de fouilles, a permis de compléter ces informations. Ces rapports ont été publiés dans la revue Syria entre 1935 et 1975, pour les fouilles d’André Parrot, et dans les revues M.A.R.I. (Mari, Annales de Recherches Interdisciplinaires) et Akh Purattim, pour celles effectuées sous la direction de Jean-Claude Margueron, entre 1979 et 2004, et Pascal Butterlin, depuis 2005. Ils ont facilité l’attribution aux pièces d’une localisation spatiale et stratigraphique la plus précise possible. Enfin, le travail en musée a permis une étude visuelle complète et, parfois, la rectification de certaines données. Ces diverses étapes ont non seulement favorisé le renouvellement de la documentation graphique, mais également l’établissement d’un nouveau catalogue complet du corpus des incrustations de Mari.

Figure 3 : fiche attribuée à une pièce représentant un homme en prière, extrait du catalogue des incrustations de Mari (Couturaud 2013).

Les résultats obtenus dépendent directement de la méthode mise en place, fondée sur l’analyse archéologique et iconographique des fragments (Couturaud, à paraître). L’étude des contextes de découvertes, en premier lieu, a permis de mettre en avant que les lieux de dépôt des panneaux correspondent à des édifices de prestige, à savoir les temples, le palais et des bâtiments administratifs. Ces objets semblaient destinés à être exposés dans les lieux mêmes du pouvoir, sièges de la gestion administrative, économique et religieuse de la cité. L’analyse iconographique, pour sa part, a autorisé le décryptage des conventions attachées à la représentation sur panneaux figuratifs incrustés. Les thématiques sont assez réduites, puisqu’il s’agit de scènes militaires et de scènes cérémonielles ou cultuelles. Les premières correspondent principalement à la description de la victoire selon des codes visuels récurrents, tels que la démonstration de la supériorité, les défilés ou l’humiliation des ennemis. Les secondes, quant à elles, se définissent par la représentation de prêtres, de prêtresses et d’orants prenant part à des scènes de communion ou de sacrifice.

Figure 4 : représentation d’un soldat conduisant un prisonnier par le cou, retrouvés dans le palais de Mari (coquille nacrée, schiste, bitume, bois ; ht. 12,4 cm ; l. 13,7 cm ; musée d’Alep, no d’inv. 1968) © B. Couturaud 2009.

Derrière ce schéma d’apparence simple et partagé avec d’autres documents imagés du Proche-Orient au Bronze ancien, il apparaît que les panneaux figuratifs incrustés de Mari développent certaines caractéristiques qui pourraient leur être propres. On remarquera principalement l’absence notable de représentation de divinités, de souverain ou encore celle de décors et autres données pouvant fournir des informations clés sur le cadre spatio-temporel des scènes représentées. Ces éléments conduisent à penser que cette iconographie n’est pas sous-tendue par un principe de narration d’événements précis, contrairement à ce que l’analyse des images au Proche-Orient a souvent mis en avant. Il s’agirait plutôt de l’évocation de situations mettant en scène des personnages dont l’identité ne se trouve pas précisément définie. En revanche, ils revêtent certains insignes spécifiques – coiffes, parures, accessoires – qu’il est possible d’attribuer à des tenants du pouvoir, à tout le moins des personnages de haut rang. Il se pourrait ainsi que les panneaux figuratifs incrustés aient été les vecteurs privilégiés d’une frange de la société, à savoir les élites, et non spécifiquement du roi. Présents dans les lieux de l’exercice du pouvoir, ils pouvaient ainsi servir à conforter le rôle de ceux qui œuvraient derrière le souverain à la gestion de la cité : clergé, administrateurs, chefs militaires ou marchands. Ces individus ne sont pas clairement identifiables dans les sources, mais incontestablement présents, si l’on en croit les restes archéologiques retrouvés dans de nombreux cimetières qualifiés de « royaux » en raison du luxe des objets découverts. Cette période du milieu du IIIe millénaire est en effet précisément celle qui voit l’apogée de la production de biens dits « de prestige », fabriqués dans des matériaux précieux et exotiques. Ils sont les témoins d’une élite puissante, qui détourne à son profit et dans un but purement ostentatoire les réseaux d’acquisition et d’échanges qui s’intensifient.

Un point intéressant, pour finir : l’étude stratigraphique a permis d’établir que la production de ces panneaux disparaît avec la prise du pouvoir par les Akkadiens. Ce moment correspond à un tournant idéologique : le souverain règne alors sur un important territoire allant de la mer Méditerranée à l’Iran et de l’Anatolie au Golfe arabo-persique. Bien que le terme ne soit pas forcément le plus approprié, on parle ainsi de « premier empire » instauré par Sargon, le fondateur dynastique. De fait, le pouvoir royal est renforcé, devenant quasi exclusif, selon un processus qui culminera sous le règne de Naram-Sin, premier monarque à se faire diviniser de son vivant (Liverani 1993). En parallèle, cette époque voit également la transformation du système des élites et la réduction du pouvoir qui leur était conféré, notamment le pouvoir économique, avec l’apparition de la propriété privée et la diminution consécutive de la rétention des richesses par les proches du souverain. Dans un tel contexte d’écrasement de tous ceux qui pourraient porter ombrage à celui-ci, s’explique la disparition des supports associés à la glorification de ces catégories sociales. C’est probablement là l’une des multiples clés qui nous permettent de saisir le rôle des panneaux figuratifs incrustés dans les sociétés proches-orientales du IIIe millénaire.

Bibliographie
  • Butterlin Pascal, 2010, « Cinq campagnes à Mari : nouvelles perspectives sur la métropole du Moyen Euphrate », Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres fascicule 1, p. 171-229.
  • Couturaud Barbara, 2013, Mise en scène du pouvoir au Proche-Orient au iiie millénaire : étude iconographique du matériel d’incrustation en coquille de Mari, thèse de doctorat, université de Versailles-St-Quentin-en-Yvelines (02/07/2013). [En ligne] http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00844093
  • Couturaud Barbara, 2014, « Reconsidération iconographique de l’Étendard de Mari et des incrustations du temple d’Ishtar », dans Cluzan Sophie & Butterlin Pascal (éd.), Voués à Ishtar. Syrie, janvier 1934, André Parrot découvre Mari, Beyrouth, Presses de l’Ifpo (Guides archéologiques de l’Institut français du Proche-Orient 11), p. 295-299.
  • Couturaud Barbara, à paraître (2014), « L’image et le contexte : nouvelle étude des panneaux figuratifs incrustés de Mari », Syria 91.
  • Dolce Rita, 1978, Gli intarsi mesopotamici dell’Epoca Protodinastica, Rome, Istituto di Studi del Vicino Oriente, 2 vol.
  • Liverani Mario (dir.), 1993, Akkad, the First World Empire: Structure, Ideology, Traditions, Padoue, Sargon.
  • Margueron Jean-Claude, 2004, Mari, métropole de l’Euphrate, Paris, Picard.
  • Parrot André, 1956, Mission archéologique de Mari, vol. I : le temple d’Ishtar, Paris, Geuthner (Bibliothèque archéologique et historique 55).
  • Parrot André, 1967, Mission archéologique de Mari, vol. III : les temples d’Ishtarat et de Ninni-Zaza, Paris, Geuthner (Bibliothèque archéologique et historique 86).

Pour citer ce billet : Barbara  Couturaud, « Les incrustations figurées de Mari (Syrie, IIIe millénaire av. J.-C.) : étude archéologique et iconographique d’un corpus », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 13 février 2014. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/5722

Barbara Couturaud est docteure en Histoire et archéologie des mondes anciens. Ancienne membre de l’Ifpo (allocataire d’une Aide à la mobilité internationale), elle est aujourd’hui chercheure postdoctorale dans l’équipe VEPMO du laboratoire ArScAn-UMR 7041 et associée à l’Ifpo. Archéologue et spécialisée dans l’étude de l’iconographie des sociétés du Proche-Orient au Bronze ancien, elle a participé à des missions en Syrie, en Jordanie, au Koweït et au Kurdistan irakien.

Page personnelle : http://ifporient.org/barbara-couturaud

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Jeunesses palestiniennes au quotidien : quelles formes d’engagement ?

6 February, 2014 - 09:00

Le colloque intitulé « Jeunesses palestiniennes au quotidien : quelles formes d’engagement ? » s’est tenu les 18 et 19 novembre 2013 à l’Université de Birzeit. Financé par le Fonds d’Alembert, il était organisé conjointement par l’antenne de l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) dans les Territoires palestiniens et l’Université de Birzeit (département des Sciences sociales et comportementales). Il a été complété par un débat entre représentants d’associations de jeunes palestiniens, intitulé « Place aux jeunes », le soir du 18 novembre, dans un des hauts lieux de la scène culturelle de Ramallah, le Khalil Sakakini Cultural Center.

À vocation internationale et pluridisciplinaire, le colloque a réuni un large panel d’intervenants internationaux et palestiniens, dont les communications ont couvert l’ensemble des situations territoriales et statutaires palestiniennes, de la Cisjordanie à Gaza en passant par Iqirith (nord d’Acre). Afin d’éviter de se focaliser uniquement sur le cas palestinien, des interventions portant sur l’étude des jeunesses au Bahreïn, en Égypte et en Jordanie ont permis d’ajouter une dimension comparative à l’événement.

L’objectif scientifique du colloque, qui s’est tenu en trois langues (arabe, français, anglais), était d’aborder les mutations politiques et sociales à travers l’étude du quotidien des jeunesses palestiniennes. Il s’inscrivait dans le prolongement de la réflexion engagée dans l’ouvrage de Laurent Bonnefoy et Myriam Catusse (Jeunesses arabes. Du Maroc au Yémen : loisirs, cultures et politiques, La Découverte, 2013) autour de la catégorie de « jeunes » dans le contexte des révolutions arabes, période durant laquelle cette catégorie, souvent largement impensée, a fait irruption dans l’espace public et médiatique.

Myriam Catusse et Laurent Bonnefoy

Pour ce faire, le colloque mettait en avant le concept d’engagement, compris au sens large et incluant, outre la mobilisation politique, des pratiques sportives ou artistiques, de loisir ou de repli (y compris les stratégies de migration). En effet, lors de la genèse de l’événement, s’était posée la question de la possibilité d’évoquer les « loisirs » pour décrire les activités des jeunes palestiniens dans un contexte marqué avant tout par l’occupation. C’est ainsi que le colloque s’est ouvert par les remarques de Nitin Sawhney, réalisateur du film Flying Paper (New School de New York), soulignant l’importance de la résilience créative en Palestine, notamment chez les jeunes de Gaza qui ont contribué au tournage de son film. Ainsi, l’occupation et le blocus, en imposant leurs contraintes drastiques sur le quotidien (comme illustré par l’intervention d’Ibrahim Abrash [Université al-Azhar], depuis Gaza par communication téléphonique, faute d’autorisation de sortie délivrée par les autorités israéliennes), infléchissent les modes et les sujets de production digitale, mais ne les étouffent pas. En outre, le débat entre jeunes (voir encadré) a montré le caractère polarisant de la colonisation, qui divise la jeunesse autour des limites des « compromissions » acceptables (en terme de financements étrangers), prise dans l’inconfort extrême généré au quotidien par le refus de « normalisation » dans le contexte de colonisation et de lutte nationale.

Le débat « Place aux jeunes », qui s’est tenu au centre culturel Khalil Sakakini (photo), a réuni des représentants de six organisations de jeunes principalement financées par des bailleurs de fonds internationaux, (Baladna – Haïfa, PalVision, Jérusalem, le forum de débats de l’Université de Birzeit – Muntada al Munathara) et trois associations cisjordaniennes aux mandats assez vastes (former de nouveaux leaders, promouvoir les valeurs démocratiques et le développement local : NewPal, Pyalara et Sharek Youth Forum). Il a abordé des questions apparues centrales aux invités, comme par exemple les problèmes de confusions identitaires, les notions d’acculturation israélienne traitées par les Palestiniens hors de Cisjordanie ou bien encore le rôle – à nuancer toutefois – des nouveaux médias.

Le colloque a soulevé la question de la définition à géométrie variable de la catégorie sociologique de « jeunesse », comme l’a justement fait remarquer Ibrahim Mikkawi (Université de Birzeit). Les limites de cette catégorie sont fluctuantes, mélangeant le biologique (critère d’âge) et le social (variables telles que le mariage, les études ou l’indépendance financière). Dans la première session consacrée aux relations générationnelles, Leyla Dakhli (IREMAM) a ainsi retracé l’émergence, au cours du XXe siècle, du terme « jeunes » / « shabab » dans le monde arabe et le développement de ses ramifications dans les domaines intellectuels et artistiques où les « questions de génération » jouent un rôle particulier. Cette réflexion sur le passage de relai entre générations fut approfondie par Esmail Nashif (Université Ben Gourion) qui a étudié la transmission de l’héritage de la « tragédie palestinienne » depuis 1948.

Enfin, dans la façon même dont elle est perçue, la jeunesse est prise dans des contradictions, ce qui s’est exprimé dans deux visions opposées. La première présente la jeunesse comme un « moment d’opportunité » : c’était notamment le point de vue adopté par Ala Alazzeh (doctorant, Rice University, Houston) qui analysait les auto-représentations des jeunes, depuis la période pré-Oslo jusqu’à aujourd’hui, ou, en d’autres termes, sous la domination coloniale israélienne à laquelle s’est substituée (partiellement) l’hégémonie de nouveaux acteurs locaux et internationaux en Cisjordanie.

François Burgat, CNRS-ERC WAFAW, ancien directeur de l’Ifpo.

La seconde vision, venue de l’extérieur et de l’Occident, voit dans certains types de jeunesses tantôt des menaces (notamment islamistes), tantôt des interlocuteurs alternatifs aux représentants en place (François Burgat, CNRS, porteur du projet WAFAW (When Authoritarianism Fails in the Arab World, projet financé par le Conseil Européen de la Recherche, 2013-2016).

Abaher El-Sakka, directeur du département des Sciences sociales et comportementales de l’Université de Birzeit

Le colloque a aussi interrogé les liens entre culture, identité et mobilisation politique, qui ne sont pas unidirectionnels. Dans l’engouement des jeunes palestiniens pour Mohammed Assaf, chanteur de Gaza élu nouvelle « Arab Idol », et la cristallisation identitaire que ce phénomène a suscité, Abaher El-Sakka (Université de Birzeit) a décelé le passage de figures traditionnelles politiques de l’héroïsme palestinien vers des formes plus consuméristes dictées par le contexte politique. De la même façon, au sein de la production artistique des jeunes artistes palestiniens, l’engagement collectif en faveur de la cause nationale a fait place à des formes de revendication plus universelles, individuelles et libérales ; la pratique artistique a pu devenir un moyen efficace d’accéder à l’échelle internationale, à l’heure où l’enfermement dans un espace local est de plus en plus oppressant (Marion Slitine, Ifpo).

Un des acquis du colloque a été de faire réfléchir sur les différentes facettes de l’engagement qui peut aller bien au delà de sa dimension politique, dans son objet comme dans sa forme. Dans le cas de la jeunesse sunnite politisée du jour au lendemain par la crise de 2011 au Bahreïn, l’objet de la mobilisation consiste moins en une volonté de changement politique et social ou en un projet articulé, qu’en une réaction pour établir un statut, une captation de ressources et développer un réseau (Claire Beaugrand, Ifpo). C’est également le cas de certains groupes nationalistes d’étudiants de l’université de Jordanie qui, au-delà de leurs discours politiques, permettent de développer des stratégies efficaces de carrière personnelle (Caroline Ronsin, Institut universitaire européen de Florence). Du journaliste-citoyen à Gaza (Sawhney), aux jeunes qui parviennent à tenir bon lors des interrogatoires israéliens (Lina Miari, université de Birzeit), jusqu’ à ceux qui ont décidé de revenir en août 2012 au village d’Iqirit, lieu de tranquillité où se retrouver puis organiser des actions simples comme la culture de quelques légumes (Joni Assi, université de Naplouse), bon nombre de communications ont pensé l’engagement au delà des organisations formelles, qui continuent néanmoins à jouer un rôle important. En effet, alors qu’a été soulignée la relativement faible institutionnalisation de l’encadrement de la jeunesse dans d’autres pays de la région, les structures de parti ou les associations soutenues par les donateurs extérieurs restent au contraire nombreuses en Palestine (Majdi al Malki, université de Birzeit).

Affiche du colloque

Parfois l’engagement prend une forme ludique : c’est ce qui ressort de l’ethnographie de Perrine Lachenal au cœur des cours de self-defense féminine au Caire, où les nouvelles modalités d’ « être une jeune femme », deviennent, à la faveur de la crise qui légitime la violence dans l’espace public, à la fois loisir et activisme. Parfois l’émancipation ou l’affirmation de soi a pris une forme de mise à l’écart, d’isolement, de départ : dans le cas des jeunes palestiniens du camp d’al-Wihdat en Jordanie, perdus dans leur double identité (Luigi Achilli, associé Ifpo), dans celui des migrants de Cisjordanie qui viennent tenter leur chance dans la capitale Ramallah (Mariangela Gasparotto, EHESS), enfin dans celui, emblématique, des candidats à l’émigration clandestine pour la Grèce dans les camps palestiniens du Liban (Nicolas Puig, IRD).

À travers l’étude de pratiques quotidiennes de la jeunesse en Palestine, il s’agissait de placer la réflexion sous le double angle de la normalité du quotidien et de l’approche comparative entre divers pays arabes, questionnant les singularités des formes d’engagement des nouvelles générations palestiniennes par rapport à celles qui, tout aussi plurielles, prévalent dans le reste de la région.

Le colloque a certes semblé montrer que les discours ambiants sur le thème de la jeunesse révolutionnaire arabe, très peu abordés pendant la conférence et absents du débat, avaient peu de prise sur les jeunes palestiniens. Pourtant, une de ses forces a été de pouvoir aborder les questions transversales de l’encadrement de la jeunesse, du genre et de la construction de modèles d’héroïsme au travers d’un consumérisme globalisé : à la génération de la première Intifada, a semblé succéder, au fil des communications des figures académiques et intellectuelles palestiniennes (Nashif, Al Sheikh, El-Sakka), une génération que les élites palestiniennes se sont efforcées de modeler, pour en projeter l’image, dans l’évitement de la confrontation, d’une « force de développement » (El-Sakka).

Programme du colloque : http://www.ifporient.org/node/1384

Album photo du colloque sur FlickR : http://www.flickr.com/photos/ifpo/sets/72157638076940903/

Presse et médias

Pour citer ce billet : Claire Beaugrand, Abaher El-Sakka & Marion Slitine, « Jeunesses palestiniennes au quotidien : quelles formes d’engagement ? », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 6 février 2014. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/5670

Claire Beaugrand est chercheuse à l’Ifpo, Territoires palestiniens. Elle a travaillé sur la question de l’apatridie au Koweït, se concentrant sur les conceptions de la nationalité et les réseaux transnationaux dans le Golfe.

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Abaher El-Sakka est directeur du département des Sciences sociales et comportementales de l’Université de Birzeit (Ramallah-Palestine) et chercheur associé à l’Ifpo, Territoires palestiniens. Il a publié plusieurs recherches sur les modes d’expression artistique, la mémoire sociale et collective, ainsi que sur l’identité sociale et les mouvements de protestation.

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Marion Slitine est boursière AMI à l’Ifpo,Territoires palestiniens. Elle réside à Ramallah, où elle effectue ses recherches de doctorat à l’EHESS-Paris sur les mondes de l’art visuel palestinien contemporain.

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Perceptions libanaises des réfugiés syriens au Liban

31 January, 2014 - 14:33

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Difficile pour l’observateur du terrain libanais de ne pas être touché par les répercussions de la guerre civile qui se déroule en Syrie depuis bientôt trois ans. Ses enjeux ne cessent d’alimenter les médias et les débats politiques et vont jusqu’à affecter la formation même du gouvernement libanais. Plus d’un million de Syriens résident au Liban (pour quatre millions de Libanais environ), dont plus de 800 000 sont inscrits au UNHCR en tant que réfugiés. Ces « déplacés » sont accueillis, aidés et soutenus par les familles libanaises, les ONG et les municipalités mais ils sont aussi l’objet de préjugés, de discriminations, de situations d’exploitation et de violences. Un sondage, réalisé par l’institut norvégien Fafo en partenariat avec le Issam Fares Institute for Public Policy and International Affairs de l’AUB, nous permet de poser un regard critique sur les perceptions complexes des Libanais envers les Syriens et les réfugiés syriens. Les résultats sont disponibles en ligne : http://www.Fafo.no/ais/middeast/lebanon/91369-syrian-refugees.html.

Principaux résultats et contexte historique

Couverture du rapport Fafo Ambivalent Hospitality. Coping Strategies and Local Responses to Syrian Refugees in Lebanon

Malgré les limites inhérentes à tout sondage, cette enquête d’opinion réalisée entre le 15 et le 21 mai 2013 a le mérite de récolter de nombreuses données socio-économiques dans une étude conduite à l’échelle nationale (900 individus interrogés, 56 % d’hommes et 44 % de femmes). L’étude interroge des variables sociologiques classiques (mohafazat, sexe, âge, religion, statut d’emploi, niveau d’éducation, niveau de revenu par famille, réception d’aides, nombre de membres employés par famille) et les perceptions des sondés telles que le sentiment de satisfaction par rapport au niveau de vie, la confiance, le sentiment de sécurité, les perspectives d’avenir.

L’étude révèle que les chrétiens, les sunnites et ceux regroupés dans la rubrique « autres musulmans » (ni chiites ni sunnites) de même que les plus bas revenus, le mohafazat du Nord et les 18-24 ans sont plus vindicatifs à l’encontre des Syriens que la moyenne du reste des Libanais interrogés. En revanche, le fait de recevoir de l’aide d’une institution ou non, le fait d’avoir été employé les quatre derniers mois ou d’être au chômage, ainsi que le sexe, ne sont pas des variables explicatives des comportements envers les Syriens. D’une manière générale, 23 % des Libanais interrogés se méfient des « inconnus » mais 40 % se méfient des Syriens en particulier. Cependant, l’indicateur le plus révélateur du niveau d’intégration des Syriens à la société libanaise demeure le mariage mixte. Or 82 % des Libanais sont mal à l’aise avec le mariage d’un des leurs à un Syrien. Mais l’étude ne précise pas si le mariage relève de l’endogamie communautaire.

Ces perceptions sont le fruit de l’histoire récente de ces deux pays, anciens territoires du Bilâd al-Cham, dont le destin contemporain fut scellé en 1920 par la création des États de Syrie et du Liban. Les orientations idéologiques et politiques différentes de ces deux pays ont ouvert sur des oppositions identitaires et, dès les années cinquante, l’arrivée en nombre croissant de travailleurs syriens non qualifiés au Liban doubla la question identitaire d’une question sociale (Amnesty International dénombre, en 2005, entre 400 000 et 600 000 travailleurs syriens). L’opinion publique libanaise, sous l’effet des différentes phases de l’occupation syrienne (1976-2005), adossa au mépris social latent un rejet global du « Syrien ».

Les stéréotypes

La deuxième partie du sondage soumet des affirmations stéréotypées aux personnes interrogées et révèle ainsi que la crise syrienne a permis de compléter cette double perception avec l’image du « Syrien-paria ». D’un point de vue économique, 93 % des Libanais interrogés considèrent que les Syriens pèsent sur les ressources énergétiques du Liban. 98 % pensent qu’ils volent le travail des Libanais. 63 % considèrent qu’ils sont aidés financièrement de manière injuste. Selon le rapport, certains réfugiés proposent leur force de travail en dessous des prix du marché du fait des aides qu’ils reçoivent. La main d’œuvre syrienne sert pour son bas coût, ce qui explique une relative tolérance des plus hauts revenus à leur égard. Elle représente en revanche pour les plus pauvres un bouc émissaire.

Le risque d’insécurité politique : le spectre de l’expérience palestinienne

64 % des Libanais considèrent les Syriens comme une menace pour la sécurité nationale et la stabilité. Si 51 % attendent de l’État libanais qu’il établisse des camps de réfugiés, 70 % veulent que ces camps soient gérés par les Nations-Unies et 72 % refusent que les réfugiés syriens rejoignent les camps palestiniens. Mais si les Libanais ne veulent plus continuer à porter le coût des réfugiés déjà présents en contrôlant leur entrée sur le territoire, ils ne veulent pas pour autant les laisser à leur sort. Les Libanais interrogés préféreraient donc que la communauté internationale supporte le coût économique du logement des réfugiés (95 %).

71 % affirment craindre un conflit communautaire et 67 % une nouvelle guerre civile. Ainsi, une majorité de Libanais imaginent que si les tensions sociales s’aggravent, la crise de 1975 pourrait se reconduire. L’arrivée massive de réfugiés syriens fait écho à l’expérience des réfugiés palestiniens qui, d’un statut temporaire de réfugiés, ont utilisé le Liban comme base arrière de la lutte pour la libération de leur pays et sont devenus des acteurs centraux du jeu politique de la guerre civile, au point de remettre en cause d’un certain consensus politique et économique entre communautés sunnite et chrétienne. Si l’équilibre actuel des forces politiques libanaises n’est plus défini uniquement en termes d’opposition chrétiens-musulmans, la question du soutien ou non au régime baassiste divise depuis février 2005 les deux grands coalitions, « 8 mars » et « 14 mars ».

Le sentiment d’insécurité exprimé par les sondés dans l’étude est uniquement lié aux événements politiques et non à la petite criminalité qui touche pourtant plus largement la population dans son quotidien. Ces affirmations sont en lien direct avec le résultat suivant : 89 % des Libanais sont contre une libre entrée des Syriens dans leur pays et 98 % sont d’accord pour renforcer les contrôles policiers à la frontière.

Des préjugés déconstruits

Malgré une xénophobie évidente, plusieurs hypothèses sont invalidées par l’étude. Alors que le principal parti chiite (le Hezbollah) est engagé militairement en Syrie aux côtés du régime et que l’arrivée des réfugiés pourrait renforcer la communauté sunnite, la communauté chiite ainsi que les régions chiites (Sud et Bekaa) sont plus tolérantes que la moyenne des Libanais.

Autre idée reçue remise en cause : une appartenance communautaire sunnite commune rapprocherait Libanais et Syriens. Au contraire, le mohafazat du Nord et les sunnites d’une manière générale sont aussi peu tolérants que la moyenne des Libanais interrogés car les populations les plus pauvres du Nord (majoritairement sunnites) sont celles qui payent le plus le coût social des réfugiés du fait de leur proximité et justement de cette appartenance communautaire commune. Pourtant, 69 % des Libanais partageraient sans problème leur lieu de culte avec des Syriens, bien que l’étude ne précise pas si une même confession est sous-entendue ou non dans cette question.

Enfin, nous aurions pu penser que les Libanais voient les réfugiés syriens comme de nouveaux Palestiniens destinés à rester au Liban. Or, l’étude montre que 55 % considèrent que les réfugiés retourneront chez eux dans les prochaines années (1 à 10 ans) alors que seulement 15 % pensent qu’ils ne retourneront jamais en Syrie. Cependant, l’enlisement du conflit en Syrie sur la longue durée pourrait conduire une partie des réfugiés à s’installer au Liban et ainsi changer ces perceptions.

Finalement, si les Syriens font l’objet d’une xénophobie largement partagée, c’est avant tout un sentiment complexe qui ressort de cette étude car, malgré une saturation évidente, les Libanais se refusent pour l’instant à laisser les réfugiés à leur sort.

Cette étude propose un instantané de la crise syrienne au mois de mai 2013 plus qu’une analyse de fond. La récente vague d’attentats visant la communauté chiite et les intérêts iraniens au Liban (attentats dans la Dahiyeh, attentat contre l’ambassade iranienne) nous rappelle que la situation sécuritaire s’aggrave. De là, les perceptions des acteurs et des situations sont susceptibles d’évolution.

Référence

Mona Christophersen, Cathrine Moe Thorleifsson and Åge A. Tiltnes, Ambivalent Hospitality. Coping Strategies and Local Responses to Syrian Refugees in Lebanon, Fafo-report 2013:48. http://www.fafo.no/pub/rapp/20338/20338.pdf.

Pour citer ce billet : Jean-Baptiste Pesquet, « Perceptions libanaises des réfugiés syriens au Liban », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 31 janvier 2014. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/5655

Jean-Baptiste Pesquet est doctorant en sciences politiques. Il a étudié en France, au Liban, au Canada et au Royaume-Uni. Il mène depuis janvier 2013 une étude de terrain auprès des réfugiés syriens au Liban où il s’intéresse aux dimensions spirituelles et existentielles de l’engagement politique individuel. Ses recherches portent également sur l’islam et le sécularisme dans les sociétés libérales.

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Damas dans le miroir des écrivains et des poètes arabes (2)

23 January, 2014 - 17:08
Damas, Al-Cham, capitale de la Syrie, est l’une des plus anciennes cités du monde. Damas, sa rivière Barada, son mont Qassioun, ses jardins, sa mosquée des Omeyyades, ses églises, ses remparts, ses palais et ses caravansérails, ses ruelles couvertes bordées de boutiques et ses souks, ses maisons traditionnelles, ses quartiers, ses artisans et ses commerçants, sa population musulmane et chrétienne… Damas vit actuellement des jours tragiques. Au moment où la ville est prise dans l’engrenage d’une guerre effroyable dont personne ne connaît l’issue, les images de chaos qui nous parviennent d’elle à travers les médias sont d’une noirceur extrême. Pourtant, Damas n’a cessé d’alimenter l’imaginaire des écrivains, des romanciers, des nouvellistes et des poètes arabes durant des siècles, d’Ibn Battuta à Ahmad Chawqi, de Nizar Qabbani à Mohammed al-Maghout, en passant par Ghada al-Samman et bien d’autres encore. C’est sous l’angle de la littérature qu’Éric Gautier a choisi d’évoquer cette ville millénaire. Dans cette optique, il a sélectionné et traduit en français quelques-uns des plus beaux textes la concernant.

Ghada al-Samman

La seconde étape de notre voyage à travers la littérature arabe à la recherche de Damas est consacrée à l’écrivaine Ghada al-Samman.
Ghada al-Samman est née en 1942 à Damas, dans une famille bourgeoise. Auteur d’une quarantaine d’ouvrages réédités à de nombreuses reprises et qui vont du roman au recueil de poèmes, en passant par la nouvelle, l’essai et la lettre, elle est aussi considérée comme une des figures du mouvement féministe dans le monde arabe. Elle fonde en 1977 sa propre maison d’édition à Beyrouth : Éditions Ghada al-Samman.
Après avoir obtenu sa licence de littérature anglaise à l’Université de Damas, elle poursuit ses études à Beyrouth à l’Université Américaine. Si elle publie sa première œuvre en 1962, un recueil de nouvelles, ce sont deux romans autobiographiques sur fond de guerre civile libanaise, Beyrouth 75 (1975) et Cauchemars de Beyrouth (1977), puis un roman de critique sociale, La nuit du milliard (1986), qui la consacrent comme un des grands noms de la littérature arabe contemporaine. Suivront d’autres romans tels que Le roman impossible, mosaïque damascène (1997), Le bal masqué des morts (2003), etc. La publication en 1992 des Lettres (d’amour) de Ghassan Kanafani à Ghada al-Samman fait couler beaucoup d’encre dans les journaux de l’époque.

Dans un autre livre, intitulé Lettres de nostalgie du jasmin (Beyrouth, Éditions Ghada al-Samman, 1996), Ghada al-Samman publie un ensemble de lettres poétiques qu’elle a écrites dans une période allant de la fin des années quatre-vingt à la fin des années quatre-vingt-dix. En guise de dédicace, on peut lire cette phrase de l’auteur : « À ma ville natale où mon cœur a vu le jour, Damas, royaume du jasmin et de la lumière… À elle, lors d’un instant de nostalgie du jasmin. »

J’ai traduit la première lettre du livre, « Lettre à Damas… où mon cœur a vu le jour », écrite à Paris et datée du 4 avril 1993.

Couverture du livre Lettres de nostalgie du jasmin

Lettre à Damas… où mon cœur a vu le jour

Tous ceux qui ont appris à dissimuler leurs émotions explosent comme des torrents lorsqu’ils doivent se confier. Me voici donc en train de me confier et d’écrire sur la ville où mon cœur a vu le jour.

Lorsque j’écris sur Damas, ma feuille se transforme en une voile blanche, le stylo dans ma main devient un épi de blé et mes doigts un arc-en-ciel.

Lorsque j’écris sur Damas, la langue qui était là inerte et immobile s’illumine de fertilité et de lumière. Elle reprend vie et les mots se transforment en une tribu d’enfants aux yeux curieux. Ils se pressent vers la cour de la feuille, sautent par dessus les lignes, murmurent contre moi dans le coin de la page comme les petits diables d’une crèche, quand ils découvrent que leur maîtresse est amoureuse.

Lorsque j’écris sur Damas, je sanglote dans le giron de la feuille, en silence, et verse des larmes d’encre.

* * *

À Damas il y a une place, sur la place une maison, la maison a un balcon et sur le balcon une jeune fille fait les cent pas toute la nuit. Elle tient une carte du monde dans la main. Dans ses yeux il y a un télescope pour observer les avions qui vont et viennent et à bord desquels elle aimerait voyager, touriste cosmique en route vers notre planète et peut-être d’autres planètes !

La jeune fille est partie. Elle a longtemps dansé la dabkeh dans les cortèges de la stupeur. Elle a mis un pied au pôle et l’autre sur l’équateur.

Elle a couru tandis que les chariots du temps couraient au-dessus d’elle, faisant des allers et retours durant mille ans.

Mais cette jeune fille se trouve toujours sur la même place, dans la même maison, sur le même balcon.

Depuis plus d’un quart de siècle, rien n’a changé, mais la carte du monde lui a brûlé dans les mains et a été réduite en cendres sur le balcon !

Lorsque je mourrai, les poètes Sa’alik* ivres pourront, au bout de la nuit, apercevoir distinctement cette jeune fille encore en train d’aller et venir comme un fantôme sur le balcon et ce, même après la démolition de la maison !

* * *

Mon ami Khalil Hawi* m’a dit qu’en Orient les femmes naissaient putes puis passaient toute leur vie à essayer de retrouver leur virginité.

Je lui ai répondu que ce n’était pas toujours vrai. Moi je suis née goéland, un goéland sans ailes.

Et j’ai passé ma vie à me tisser des ailes avec lesquelles je pourrais m’envoler très loin !

Quand mes ailes furent terminées et l’armature tendue, il était temps de rentrer à la maison à Damas.

* * *

Je parle de Damas en sous-entendant la Syrie, comme si dans mon cœur Damas était le nom de guerre de la Syrie. Damas, c’est Lattaquié, la ville de ma mère, Al-Fourallaq, Kassab, Safita, Jableh, Baniyas, Tartous, Homs, Wadi-l-Uyun, Dreikiche, Bloudan, Alep, Raqqa, Hassaké, Palmyre, Souweida et bien d’autres lieux qui appartiennent à mon enfance et à ma jeunesse.

Nombre de noms inoubliables que je répète comme les clés musicales d’un chant secret du cœur…

Ce n’est pas rien d’avoir comme mère la reine Zénobie, comme père Saladin l’Ayyoubide, et comme tante la reine Marie.

C’est peut-être pour cette raison que j’ai pris de nombreux trains et que je me suis trompée en imaginant que je trouverais un chemin ne menant pas à toi.

Tous les chemins mènent à toi, ma patrie… crois-tu que je retournerai à la ville de mon premier baiser pour y vivre mon dernier amour ?

* * *

Je n’ai jamais voyagé seule. Elle ne me quittait jamais, comme si elle avait été ma geôlière. Et elle m’accompagnait armée d’une vérité cruelle.

Dès que je faisais la cour à un inconnu dans le train, elle brandissait le miroir de la vérité devant moi et j’y voyais les visages de mes vrais amours.

Pas un jour, elle ne m’a laissé seule. J’ai tenté de lui échapper dans les bars pour danser avec des étrangers jusqu’au bout de la vie, anesthésiée à l’extrême.

Mais cette geôlière nommée mémoire me suivait partout. À chaque instant de folie, elle me versait sur la tête l’eau fraîche de la source d’al-Figeh*, elle me récitait les prénoms de mon père et de mes ancêtres et dans mes rêves, me tirait par les cheveux vers les sanctuaires de Sitt Zeinab et de Khaled Ibn al-Walid. Je recouvrais alors mon visage, mon encrier, mon alphabet.

* * *

J’ai aimé Damas avec la folie des adolescents. Comme dans toutes les grandes histoires d’amour, la dispute entre les amoureux et la séparation étaient inévitables. Ce genre de dispute irréfléchie qui, après quelques minutes, quelques années ou quelques siècles, se termine par une étreinte fébrile et une question sincère qui reste sans réponse : pourquoi nous sommes-nous disputés ?

Peut-être parce que nous avons trop aimé. Doit-on toujours faire preuve d’une rare sottise sauf quand on est amoureux ? J’ai toujours été une piètre amoureuse. Je disais « non » en voulant dire « oui » et toutes les fois que je clamais le « oui », je criais le « non » encore plus fort.

Comme Othello, je t’ai aimée, ô Damas, un jour, plus qu’il ne fallait… et avec moins de sagesse.

Dans le gris, partagée entre la tendresse et le meurtre, je suis partie avec Iago.

Damas, depuis que nos corps se sont soudés lors d’une étreinte qui ressemblait à un meurtre, je préfère vivre avec toi un amour platonique, et me tenir à distance.

Loin de toi, je t’ai dessinée comme je t’ai connue, j’ai marché dans les rues d’antan et je ne sais plus comment te quitter une autre fois. Je suis maintenant prisonnière de la carte inoubliable.

Lorsque j’étais au pays, je pleurais de désir de partir en exil.

Et me voici, aujourd’hui, en train de pleurer parce que j’ai réalisé mes rêves.

* * *

À l’étranger, chaque fois que l’on traduit un de mes livres, je cours le porter dans le giron de Damas comme un enfant avide de tendresse qui tente d’attirer davantage sur lui l’attention de sa mère !

J’ai tenté de conquérir d’autres langues tout en gardant un œil sur Damas, à la manière d’un bon élève qui essaie d’étonner son professeur à l’école !

Avant de mourir en exil en Belgique, le peintre français David demanda que l’on inhumât son cœur à Paris et son corps en exil. De même, lorsque Chopin quitta sa patrie, la Pologne, pour Paris, il emporta une poignée de terre de son pays en recommandant qu’on l’enterrât avec lui à Paris.

Dans mon testament, je n’écrirai pas à la manière du peintre David : « Inhumez mon cœur à Damas et mon corps à Paris » car, durant toutes ces années d’exil, mon cœur est resté caché dans la terre du jasmin de notre vieille maison, place de l’Étoile à Damas. Pas un jour il n’a quitté cette ville pour devoir y revenir…

Je n’ai pas non plus emporté une poignée de terre de ma patrie comme Chopin pour qu’elle soit enterrée avec moi, car mon corps lui-même se transformera en une poignée de terre de Syrie quel que soit l’endroit où il sera inhumé.

* * *

La nuit dernière, ma mémoire m’a dit : « Dessine-moi un mouton ! » Alors je lui ai dessiné une ville appelée Damas. Mon dessin ne sortait pas des miroirs du passé ni des coffres de la nostalgie. J’ai dessiné mon désir d’avenir avec elle et pas seulement mon passé !

La nuit dernière, j’ai dessiné mon vieux balcon de la place de l’Étoile et m’y suis arrêtée pour me brosser les cheveux.

Les cortèges du passé n’ont pas défilé devant mes yeux et je n’ai pas pleuré. Au contraire, je me suis réjouie car j’ai vu sous mon balcon la génération belle et fraîche qui est née pendant mon absence et celle qui naîtra après ma mort !

Tombe, pluie de Damas, et je deviendrai terre !

* * *

Que ne ferais-je pas pour que l’on me donne un vieux ticket d’entrée au cinéma Fardaws de Damas, un ticket daté de 1963, ce premier jeudi de printemps, séance de six heures et qui porterait le numéro du siège où j’étais assise cette nuit-là, à la droite de mon père ?

Que ne ferais-je pas pour que l’on me serve un élixir qui me ferait revivre, ne serait-ce que le temps d’un clin d’œil, cet instant familier ?

Que ne ferais-je pas pour que l’on m’accorde un instant d’intimité familière semblable à celui-là, me permettant de nager deux fois dans la rivière ?

* * *

Dans le bistrot, loin de toi, je bois les vieilles chansons dans les verres de la mémoire. Je bois de la mijana et du ataba*.

J’en murmure secrètement dans la salle de l’Opéra de Paris, malgré Pavarotti et son gosier stupéfiant.

Je parcours les musées d’Amsterdam, de New York et de Londres alors que je continue d’accrocher aux murs de mon cœur des tableaux d’Al-Tinaoui* dans lesquels il a peint Antara* avec les moustaches de mon grand-père !

* * *

Calmement, je laisse la lame des souvenirs me trancher les veines.

Je laisse mon sang couler sur la feuille goutte après goutte, lettre après lettre, rose rouge après rose rouge, visage après visage…

Les visages de tous ceux que j’ai connus et de ceux que je connaîtrai bientôt…

Je mène la campagne de l’exil, les yeux fixés sur ma patrie…

Comme une femme amoureuse qui veut provoquer son amant difficile !

* * *

Lorsque je vivais à Damas, je ne la voyais pas bien. J’étais comme celui qui colle son visage contre un miroir et ne voit rien.

Aujourd’hui, de loin, je la vois parfaitement avec ses bons et ses mauvais côtés.

L’œil qui rêve est-il plus lucide que l’œil qui veille ?

Lorsque je reviendrai à Damas, j’ôterai la chemise de la tempête, de la pluie et de la foudre pour revêtir l’habit de soleil.

J’aurai la possibilité de voir un ciel incrusté d’étoiles jusqu’à l’éternité, jusqu’à l’infini…

J’apprendrai à nouveau comment mon cœur épelle le nom de Dieu dans l’espace.

Comment prier en silence,

Comment dormir sans cauchemars.

* * *

Tu me demandes : « Bon ! Après tout ça, pourquoi ne rentres-tu pas demain ? » Je ne rentre pas car, dans le royaume de l’amour, je suis lâche. Je ne rentre pas car j’ai peur. C’est vrai qu’il n’y a que le premier amour qui compte : la patrie, mais j’ai peur. Face au grand amour, je suis la reine des lâches. Je ne supporterai pas de perdre Damas deux fois ! À croire que je veux rester loin d’elle pour qu’elle continue de m’aimer, comme une femme amoureuse qui n’ose pas rencontrer son amant pour ne pas le décevoir. Je suis une femme qui n’est bonne à rien d’autre qu’à écrire et j’ai peur de toucher mon amour ailleurs que sur le pont de mes écrits… Je laisse à Gibran Khalil Gibran* le soin d’exprimer ce qu’il ressent et ce que je ressens… « Tu me demandes, Mansour, si j’aimerais revenir au Liban ? écrivait Gibran à un de ses amis. Naturellement, je voudrais revenir dans la patrie de ma modernité, là où j’ai trouvé l’inspiration, sur les versants de la vallée où mon esprit s’est nourri. Oui, je voudrais revenir au Liban, à Bcharré*, mais si je reviens au Liban, cher Mansour, à Bcharré, les gens continueront-ils à me respecter ? Ou bien, peu de temps après mon retour parmi eux, mes plus proches amis vont-ils commencer à se moquer de moi ? Voilà pourquoi Mansour, je préfère rester loin de lui. J’aime le Liban et le Liban m’aime… »

Comme Gibran est lâche devant son grand amour, le Liban ! Et comme il est sincère !

Je suis donc fière de rejoindre le cercle des amoureux lâches et je tremble de peur comme un petit chat devant mon grand amour : Damas…

Oserai-je revenir ?

Traduction : É. Gautier

Notes du traducteur
  • Sa’alik : poètes brigands chez les Arabes de l’époque préislamique.
  • Khalil Hawi : poète libanais (1918-1982).
  • al-Figeh : source qui alimente Damas en eau potable.
  • mijana et ataba : genres de poésie en arabe dialectal et de chant populaire.
  • Abou Soubhi al-Tinaoui est un peintre syrien qui vécut à Damas entre 1884 et 1973.
  • Antara Ibn Chaddad est un poète arabe préislamique issu de la tribu des Bani ʿAbs. Il aurait vécu entre 525 et 615 de notre ère.
  • Gibran Khalil Gibran est un poète, peintre et sculpteur né en 1883 à Bcharré (Liban) et mort en 1931 à New York. Publié en 1923, Le Prophète, son œuvre majeure, est internationalement connue.
  • Bcharré est la ville natale de Gibran Khalil Gibran. Elle est située au nord du Liban, dans la montagne, à 1400 m d’altitude, au bord de la vallée de la Qadisha.

Pour citer ce billet : Éric Gautier, «  Damas dans le miroir des écrivains et des poètes arabes (2). Ghada al-Samman  », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 2٣ janvier 2014. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/5634

Éric Gautier est spécialiste de littérature arabe contemporaine. Maître de conférences à l’Université de Paris-Sorbonne, il est actuellement Responsable des cours de langue arabe à l’Institut Français du Proche-Orient, à Beyrouth. Après avoir obtenu son doctorat en langue et littérature arabes à l’Université de Provence en 1993, il part s’installer à Damas où il réside durant dix-sept ans, jusqu’en juillet 2011. Éric Gautier a publié plusieurs traductions, dont Les Fins d’Abdul Rahman Mounif, 2013, Beyrouth, Presses de l’Ifpo.

Page personnelle et bibliographie : http://www.ifporient.org/eric-gautier

Billets écrits pour les Carnets de l’Ifpo

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Nouvelles fouilles au Tombeau des Rois à Jérusalem (mai-juin 2012)

17 January, 2014 - 16:05

Le Tombeau des Rois est le plus grand hypogée de Jérusalem. Il a été fouillé pour la première fois en 1863 par Félicien de Saulcy, convaincu qu’il s’agissait du tombeau des Rois de Judée. Pourtant, très vite, la communauté scientifique, s’opposant à cette interprétation, reconnut dans le monument le complexe funéraire de la reine Hélène d’Adiabène (nom donné au royaume d’Assyrie depuis la période perse). Convertie au judaïsme au milieu du Ier siècle apr. J.-C, la reine, venue s’établir à Jérusalem avec une partie de la famille royale, s’était en autre fait construire un palais au sud de la cité. La nature des vestiges et la localisation du Tombeau des Rois au nord de la ville correspondent aux indications données par Flavius Josèphe et d’autres auteurs antiques pour l’emplacement du grand tombeau de la reine Hélène.

Vue générale du Tombeau des Rois lors des fouilles de J.-B. Humbert en 2008 (cliché ÉBAF)

Malgré les siècles écoulés, le monument conserve un caractère majestueux dont témoignent encore les vestiges rupestres d’un escalier monumental, de deux bains rituels et d’une grande cour encaissée de près de 8 mètres de profondeur. Dans la paroi ouest de cette cour a été taillé le vestibule du tombeau, dont le sol dissimule l’accès aux nombreuses chambres funéraires.

Les travaux de recherche menés en 2012 prolongent les fouilles archéologiques menées par l’École biblique et archéologique française de Jérusalem (ÉBAF), sous la direction de Jean-Baptiste Humbert, au cours de l’hiver 2008-2009. La mission s’est déroulée du 30 avril au 30 juin 2012 et a nécessité la participation d’une dizaine de personnes : ouvriers, étudiants de l’ÉBAF, volontaires extérieurs et spécialistes (topographe, anthropologue).

La campagne de 2012 a privilégié deux axes de recherche. Selon Flavius Josèphe (Antiquités judaïques, XX, 94-95) et les fragments d’architecture retrouvés dans la cour après leur chute, des mausolées marquaient l’emplacement du tombeau de la reine d’Adiabène. Il s’agissait, d’une part, de vérifier si les traces de ces édifices étaient conservées au nord de la grande cour, dans l’axe du porche cintré y donnant accès, et non pas à l’ouest de la cour, au-dessus du vestibule, comme le proposent la plupart des restitutions. Il s’agissait, d’autre part, de réaliser un relevé systématique des traces laissées par l’extraction des blocs lors du creusement de la grande cour et de l’escalier monumental.

Mise au jour des traces de creusement et des blocs en cours d’extraction en bas de l’escalier monumental.

Les investigations archéologiques menées au nord du site ont concerné deux secteurs : une bande étroite longeant la paroi septentrionale de la cour et une partie du jardin du gardien. Sept tombes des IIIe-IVe siècle apr. J-.C. ont ainsi été découvertes le long de la paroi de la grande cour. Il s’agit de caveaux de différents types pouvant accueillir de un à trois corps. Certains se prolongent sous la maison du gardien. Toutes les sépultures ont été perturbées par des pilleurs mais quelques bijoux, dont certains en or, ont toutefois été retrouvés. Selon les témoignages de saint Jérôme (Lettre 108, 9) et de Rufin d’Aquilée (Hist. eccl. 2, 12.3), les mausolées mentionnés par Flavius Josèphe existaient encore à la fin du IVe siècle. Or, la découverte de caveaux datés de cette époque au nord de la cour semble indiquer qu’il est peu probable que les mausolées aient pu se trouver à cet emplacement. Les vestiges d’un mur de terrasse érigé à la fin du XIXe siècle ont également été reconnus. Ils précisent l’histoire récente du site.

L’anthropologue Anne Gilon fouille en rappel de tombes romaines éventrées par l’effondrement de la paroi rocheuse au nord de la cour. 

Le sondage réalisé dans le jardin du gardien semble bien confirmer l’absence de mausolée dans ce secteur. Aucun indice de la présence d’édifices antiques n’a en effet été découvert et seules des couches stratigraphiques ont été dégagées. Observées sur plus de 3 m de profondeur, elles recouvrent un substrat géologique rocheux très irrégulier fait d’un mélange de roche en décomposition et de blocs de grandes dimensions (probable comblement de doline). De haut en bas, ont ainsi été reconnus, un niveau de remblais modernes accumulés depuis les années 1930 puis une couche de remblais antiques provenant de la fouille du site en 1879. Cette dernière couvre un niveau de terre arable rougeâtre surmontant un terrassement byzantin. La fondation du mur de clôture nord du site, élevé en 1878, a été reconnue, ainsi qu’une large fosse moderne comblée de pierres dans laquelle deux fragments sculptés provenant du Tombeau ont été retrouvés. Pour le reste, le matériel collecté consiste notamment en des tessons de poterie, des ossements, des pièces de monnaie en nombre important et quelques bijoux en métal précieux.

Sondage au nord de la cours, dans le jardin du gardien. Le substrat géologique apparaît sous 3m de couches archéologiques.

La reprise des fouilles, au pied de l’escalier monumental et dans la grande cour, a permis de comprendre que le nivellement du rocher, pour constituer un sol plan et uniforme, n’avait été réalisé que dans la partie ouest de la cour, devant le vestibule, marquant l’entrée du tombeau. Partout ailleurs, le sol, irrégulier à cause des tranchées de havage et des blocs en attente, a été recouvert par un cailloutis (déchets de taille remployés) pour obtenir un niveau de circulation praticable. Par chance, cette couche de cailloutis a tout de même livré une monnaie frappée en 54 apr. J.-C., qui donne un indice particulièrement intéressant pour dater la fin des travaux. Par ailleurs, les traces d’extraction permettent de reconstituer les différentes phases et techniques du creusement. C’est un cas instructif pour la région et pour le Ier siècle apr. J.-C.

La documentation réunie en 2012 complète celle collectée lors de la campagne de 2008-2009 et éclaire les données recueillies au cours des fouilles du XIXe siècle. Elle permettra la publication prochaine de la monographie tant attendue sur ce site majeur, le premier jamais fouillé en Palestine.

Le bas de l’escalier monumental en cours de fouilles. Sébastien Goepfert montre avec son doigt l’emplacement où la monnaie frappée en 54 apr. J.-C. a été découverte in situ.

Plan général du Tombeau des Rois 

 

Pour citer ce billet : Jean-Sylvain Caillou & Rosemary Le Bohec, « Nouvelles fouilles au Tombeau des Rois à Jérusalem (mai-juin 2012) », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 17 janvier 2014. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/5597

Jean-Sylvain Caillou est archéologue, chercheur à l’Ifpo (Antenne des Territoires Palestiniens). Ses recherches portent principalement sur l’architecture funéraire de tradition hellénistique ainsi que sur les voyageurs et la naissance de l’archéologie au Proche-Orient. Il dirige la Mission archéologique française au Tombeau des Rois (Jérusalem).

Page personnelle : http://ifporient.org/jean-sylvain-caillou

Rosemary Le Bohec est doctorante associée à l’Ifpo (Territoires Palestiniens). Chargée de cours à l’École biblique et archéologique française de Jérusalem (ÉBAF), Rosemary Le Bohec collabore depuis 2008 aux fouilles menées par l’École à Jérusalem. Également archéologue de nombreuses années au Centre franco-égyptien d’étude des temples de Karnak (CFEETK, Louqsor-Egypte), elle poursuit des missions d’études documentaires sur le site et termine une thèse de doctorat à Paris IV portant sur la pratique du réemploi dans le temple d’Amon.

Page personnelle : http://ifporient.org/rosemary-le-bohec

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Damas dans le miroir des écrivains et des poètes arabes

10 January, 2014 - 15:54
Damas, Al-Cham, capitale de la Syrie, est l’une des plus anciennes cités du monde. Damas, sa rivière Barada, son mont Qassioun, ses jardins, sa mosquée des Omeyyades, ses églises, ses remparts, ses palais et ses caravansérails, ses ruelles couvertes bordées de boutiques et ses souks, ses maisons traditionnelles, ses quartiers, ses artisans et ses commerçants, sa population musulmane et chrétienne… Damas vit actuellement des jours tragiques. Au moment où la ville est prise dans l’engrenage d’une guerre effroyable dont personne ne connaît l’issue, les images de chaos qui nous parviennent d’elle à travers les médias sont d’une noirceur extrême. Pourtant, Damas n’a cessé d’alimenter l’imaginaire des écrivains, des romanciers, des nouvellistes et des poètes arabes durant des siècles, d’Ibn Battuta à Ahmad Chawqi, de Nizar Qabbani à Mohammed al-Maghout, en passant par Ghada al-Samman et bien d’autres encore. C’est sous l’angle de la littérature qu’Éric Gautier a choisi d’évoquer cette ville millénaire. Dans cette optique, il a sélectionné et traduit en français quelques-uns des plus beaux textes la concernant.

Portrait du poète sur la couverture du livre La Damas de Nizar Qabbani

La première étape de notre voyage à travers la littérature arabe à la recherche de Damas est consacrée à un poète contemporain, Nizar Qabbani.
Né en 1923 à Damas et mort à Londres en 1998, Nizar Qabbani est considéré comme l’un des plus grands poètes arabes contemporains. Après des études de droit à l’Université de Damas, il entre au Ministère des affaires étrangères syrien et fait une brillante carrière de diplomate, jusqu’à sa démission en 1966.
À la fin des années soixante, il s’installe à Beyrouth où il crée sa propre maison d’édition et se consacre à l’écriture. Son premier recueil de poèmes, intitulé La brune m’a dit, paraît en 1944. Par la suite, Nizar Qabbani publie plus de quarante ouvrages. Même si quelques-uns sont en prose, la plupart sont des recueils de poèmes dont les plus célèbres sont : L’enfance d’un sein (1948), Samba (1949), Le journal d’une femme indifférente (1968), Poèmes sauvages (1970), Je t’aime, je t’aime… À suivre (1978), Je jure qu’il n’y a de femmes que toi (1979), Je t’ai épousé, Liberté (1988), L’alphabet du jasmin (1998), etc. Certains de ses poèmes sont traduits en plusieurs langues, notamment en anglais, en russe, en italien et en espagnol. En français, Femmes paraît en 1988 aux éditions Arfuyen.
En 1982, après le décès tragique de sa deuxième épouse, Balqis, dans un attentat, il quitte Beyrouth pour Londres où il passera les dernières années de sa vie.
La femme fut la principale source d’inspiration du poète. Ses vers, empreints de romantisme sensuel et repris par les grands noms de la chanson arabe tels Mohammed Abdel Wahab, Abdel Halim Hafez, Fayrouz, Oum Kalthoum et plus récemment Kadhem al-Sahir, ont fait le tour du monde arabe et ont valu à leur auteur une popularité inégalée. Après la défaite arabe de 1967, son œuvre prend une tournure plus politique et reflète l’engagement du poète pour défendre la cause des peuples arabes. À titre d’exemple, l’un de ses derniers recueils Trilogie des enfants de la pierre (1988) fait référence à l’intifada palestinienne.

Dans un livre intitulé La Damas de Nizar Qabbani (Damas, Al-Ahali, 1995) sont rassemblés ses principaux textes sur Damas, la ville où il a vu le jour et où il est enterré. Voici la traduction d’un passage en prose tiré de Mon histoire avec la poésie (1970), puis celle d’un extrait d’une pièce en vers intitulée Le poème damascène, déclamée en public dans le cadre de la Foire internationale du livre de Damas, en 1988.

 

 1- Notre maison damascène

Je dois à nouveau vous parler de la maison de Mi’dhanat al-Chahm [quartier de Damas, ndlr] parce qu’elle est la clé de ma poésie, la meilleure manière d’y entrer. Ne pas évoquer cette maison rendrait le tableau incomplet, arraché à son cadre.

Savez-vous ce que cela signifie pour un homme d’habiter dans un flacon de parfum ? Notre maison était ce flacon.

Je n’essaie pas de vous soudoyer avec une comparaison éloquente, mais croyez bien qu’en faisant cette comparaison, ce n’est pas avec le flacon de parfum que je suis injuste… c’est plutôt avec notre maison.

Tous ceux qui ont habité Damas, qui se sont enfoncés dans ses quartiers et ses ruelles, savent comment le paradis leur tend les bras là où ils ne l’attendent pas…

Une petite porte de bois s’ouvre. Commence alors le voyage sur le vert, le rouge, le lilas, commence la symphonie de la lumière, de l’ombre et du marbre.

L’oranger amer étreint ses fruits, la treille porte ses enfants, le jasmin a donné le jour à mille lunes blanches et les a suspendues aux barreaux des fenêtres… les vols d’hirondelles ne passeront pas l’été ailleurs que chez nous.

Les lions en marbre autour du bassin central remplissent leur bouches d’eau, puis la recrachent… et le jeu de l’eau se poursuit nuit et jour. Ni les jets ne se fatiguent, ni ne s’arrête l’eau de Damas…

Les roses du pays sont un tapis rouge que l’on déroule sous tes pieds… Le lilas coiffe ses cheveux violets, le buis, la mauve, les Belles de nuit, les giroflées, le basilic, les dhalias et des milliers de plantes damascènes dont je me rappelle les couleurs mais dont j’ai oublié les noms, grimpent encore sur mes doigts, chaque fois que je veux écrire…

Les chattes de Damas, propres, débordant de santé et de vie, montent au royaume du soleil pour se livrer à leurs jeux amoureux et romantiques en toute liberté. Lorsqu’après avoir abandonné leurs amants, elles rentrent accompagnées d’une flopée de petits, il se trouve toujours quelqu’un pour les accueillir, les nourrir et essuyer leurs larmes…

Les escaliers en marbre s’élèvent… s’élèvent… à leur gré. Les pigeons migrent et reviennent à leur gré. Personne ne leur demande des comptes. Le poisson rouge nage à son gré. Personne ne lui demande où il va.

Vingt pots de jasmin d’Arabie dans la cour de la maison sont l’unique richesse de ma mère. Pour elle, chaque bouton de ce jasmin compte autant que l’un de ses garçons… C’est pourquoi, à chaque fois que nous trompons sa vigilance et volons un de ses enfants… elle pleure… et se plaint de nous au Ciel.

C’est entouré par cette ceinture verte que je suis né, que j’ai marché à quatre pattes et que j’ai prononcé mes premiers mots.

Ma confrontation avec la beauté fut un destin quotidien. Quand je trébuchais, c’était sur une aile de pigeon et quand je tombais, c’était dans les bras d’une rose.

Cette belle maison damascène s’empara de tous mes sens et me fit perdre l’envie de sortir jouer dans la ruelle comme le font tous les petits garçons dans les autres quartiers de la ville. C’est sans doute là qu’il faut chercher l’origine de ce tempérament casanier qui m’accompagna tout au long de ma vie.

Aujourd’hui encore, je ressens une sorte d’autosuffisance qui fait que flâner sur les trottoirs ou chasser les mouches dans des cafés bondés d’hommes est un travail que ma nature réprouve.

Si dans le monde, la moitié des hommes de Lettres sont diplômés de l’académie des cafés, moi, je ne fais pas partie des lauréats. J’ai toujours eu la conviction que l’œuvre littéraire était une pratique cultuelle, avec son rituel, son protocole, sa probité. Difficile pour moi d’envisager que la littérature sérieuse puisse sortir des tuyaux des narguilés et du crépitement des dés de trictrac…

Mon enfance, je l’ai passée sous le parasol d’ombrages et de fraicheur qu’était notre vieille maison de Mi’dhanat al-Chahm.

Cette maison représentait pour moi les limites du monde. Elle était l’ami, l’oasis, la résidence d’hiver et celle d’été…

Il est encore possible pour moi aujourd’hui de fermer les yeux et de compter les clous de ses portes, de me remémorer les versets du Coran gravés dans les boiseries de ses salons.

Je peux encore compter une à une les dalles, les marches des escaliers de marbre, et vous dire combien il y a de poissons rouges dans le bassin.

Je peux fermer les yeux et, trente ans après, revoir mon père assis dans la cour, sa tasse de café devant lui, son réchaud, sa boîte à tabac, son journal… sur lequel, toutes les cinq minutes, tombait une fleur de jasmin blanc comme une lettre d’amour venue du ciel.

Sur le tapis persan qui recouvrait le carrelage, j’ai révisé mes leçons, rédigé mes devoirs et appris par cœur des poèmes de Amr Ibn Koulthoum, Zouhaïr, Al-Nabigha al-Dhoubyani et Tarafa Ibn al-Abd.

Cette maison-parasol a clairement marqué ma poésie, tout comme Grenade, Cordoue et Séville ont laissé leur empreinte sur la poésie andalouse.

Lorsqu’elle parvint en Espagne, la poésie arabe était recouverte d’une épaisse couche de poussière du désert. En entrant dans une région d’eau et de froideur, dans les montagnes de la Sierra Nevada et sur les rives du Guadalquivir, en pénétrant dans les oliveraies et les vignobles de la plaine de Cordoue, elle ôta ses vêtements et plongea dans l’eau… Ce choc historique entre la soif et l’eau donna naissance à la poésie andalouse.

C’est pour moi la seule explication à ce bouleversement radical qui frappa la poésie arabe lors de son périple en Espagne, au septième siècle. Elle est simplement entrée dans un salon climatisé. Les mouwachahat [genre de poésie chantée qui s’est développée dans l’Espagne arabe, ndlr] andalouses ne sont pas autre chose que de la poésie climatisée.

Ce qui arriva à la poésie arabe en Espagne, je l’ai vécu aussi. Mon enfance, mes cahiers, mon alphabet, tout était fait de fraicheur et de délicatesse.

Cette langue de Damas qui pénètre dans les jointures de mes mots, je l’ai apprise dans la maison-parasol dont je vous ai parlé.

Par la suite, j’ai beaucoup voyagé. Appartenant au corps diplomatique, j’ai vécu loin de Damas durant près de vingt ans. J’ai appris de nombreuses autres langues, mais mon alphabet damascène est resté accroché à mes doigts, à ma gorge, à mes vêtements. Je suis toujours cet enfant qui porte dans sa valise la menthe, le jasmin et les roses issues des jardinières de Damas…

Dans tous les hôtels du monde où je suis entré, j’ai emmené Damas et j’ai couché avec elle dans le même lit.

Traduction: E. Gautier

 

2- Le poème damascène

Voici Damas, voici le verre et le vin

J’aime… et l’amour est parfois assassin

Je suis le Damascène… Si vous autopsiez mon corps

En couleraient des grappes de raisin et des pommes

Et si vous m’ouvriez les veines avec votre poignard

Vous entendriez dans mon sang les cris de ceux qui nous ont quitté.

La greffe du cœur soigne quelques uns de ceux qui ont aimé

Mais pour mon cœur, lorsque j’aime, aucun chirurgien.

La demeure de Fatima va-t-elle toujours bien ?

Le sein est en alerte… et le kohol chante.

Le vin ici… est un feu parfumé

Les yeux des femmes de Cham sont-ils des verres ?

Les minarets de Damas pleurent quand ils me serrent dans leurs bras

Les minarets, comme les arbres, ont des âmes.

Les jasmins ont des droits dans nos maisons

Le chat, chez nous, sommeille là où il se sent bien

Le moulin à café est une partie de notre enfance

Comment oublier ? Quand le parfum de la cardamome est partout

Ici sont mes racines, mon cœur, et ma langue

Comment expliquer ? L’amour peut-il être expliqué ?

Combien de femmes de Damas ont vendu leurs bracelets

Afin que je leur fasse la cour… La poésie est une clé…

Je viens, ô saule pleureur, te demander pardon

Mais Haïfa et Waddah pardonneront-ils ?

Traduction: E. Gautier 

Pour citer ce billet : Éric Gautier, «  Damas dans le miroir des écrivains et des poètes arabes  », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 10 janvier 2014. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/5584

Éric Gautier est spécialiste de littérature arabe contemporaine. Maître de conférences à l’Université de Paris-Sorbonne, il est actuellement Responsable des cours de langue arabe à l’Institut Français du Proche-Orient, à Beyrouth. Après avoir obtenu son doctorat en langue et littérature arabes à l’Université de Provence en 1993, il part s’installer à Damas où il réside durant dix-sept ans, jusqu’en juillet 2011. Éric Gautier a publié plusieurs traductions, dont Les Fins d’Abdul Rahman Mounif, 2013, Beyrouth, Presses de l’Ifpo.

Page personnelle et bibliographie : http://www.ifporient.org/eric-gautier

Billets écrits pour les Carnets de l’Ifpo

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Bronze Age Syrian Gold Jewellery – Technological Innovation

20 December, 2013 - 12:48

Conical-shaped pendant from Ugarit (15th-13th century) (© Louvre AO 14715 – Picture author)

Goldwork appeared at the beginning of the 3rd millennium B. C. in Syria. The production of personal gold jewellery, like beads, pendants and earrings, started to increase around the second half of the 3rd millennium B. C. in different cities of Syria, and in particular along the Euphrates river in Mari and Tell Banat. In the later site, which is located at the north of the Euphrates valley, more than 1000 pieces of gold beads and pendants have been discovered. It reveals a great picture of the evolution of gold jewellery technology: development of hammering manufacturing processes, lost-wax casting – even though still rare –, incision methods for linear ornamentation, and the apparition of filigree, granulation and soldering for applied decoration.

This period of innovation in jewellery and precious metals craftsmanship had expanded all over Syria in Palace G of Ebla (BA IVA) on the Levantine coast, in the elite tombs at Umm el-Marra (BA IV) in the Jabbul Plain, at Tell Brak (Akkadian period) in the Djezireh, and during the Shakkanaku period in Mari. Gold technology reached an exceptional level of development thanks to the impulsion of Amorites at the beginning of the 2nd millennium B. C. Craftsmen of Ebla, as well as those of Byblos, always used techniques of decoration such as filigree and granulation for jewellery and weaponry ornamentation, thus exhibiting specific social and symbolic meanings. Such an evolution of gold decoration techniques is based on the generalization of soldering processes by controlling alloy fabrication and high temperature heat. Copper salt soldering is particularly adapted to filigree and granulation, while brazing seems more frequent for structural function, even though it was also used for decoration. In addition, association of different metals – copper/bronze, silver, and gold – and semi-precious stones – namely carnelian and lapis- lazuli – emerged at Middle Bronze and was regularly employed on the Levantine coast.

Duck heads ornament with physical features finely drawn by incision, from Qatna (15th-14th century). (© Damascus Museum – after, Beyond Babylon 2008, no. 129)

Technical polyvalence is also clearly recognizable in the Syrian jewellery of the Late Bronze, either at the craft workers’ skills level or at the workshop organization one’s. For instance, many beads from Qatna are composed of a stone core mounted with gold caps decorated by granulated patterns, and a rosette is entirely made of carnelian inlaying in gold settings with the cloisonné technique. Metal inlays on metallic or ivory items were also used at Ugarit. But they were linked to other ornamental items than personal bodily jewellery – decorated with filigree and granulation  –, like in the Aegean at the Mycenaean period for weapons decoration.

To sum up, Syrian technological innovation in jewellery is characterized by early multiplicity of competences in fabrication and decoration methods, control of soldering processes, good knowledge of mixed materials, polyvalence of skills and know-how in different craft activities.

Poster presented at Metals of Power – Early Gold and Silver. 6th Archaeological Conference of Central Germany, International Congress from October 17th to 19th, 2013 in Halle (Saale): http://www.lda-lsa.de/tagungen/archiv_tagungen/6_mitteldeutscher_archaeologentag_2013/

 

Bronze Age Syrian Gold Jewellery – Technological Innovation

Pour citer ce billet : Romain Prévalet, « Bronze Age Syrian Gold Jewellery – Technological Innovation », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 20 décembre 2013. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/5546

Ancien membre de l’Ifpo (boursier d’Aide à la Mobilité Internationale), Romain Prévalet est titulaire d’un doctorat de l’Université de Paris Panthéon-Sorbonne et est rattaché à l’équipe de Protohistoire Égéenne, Arscan (UMR 7041). Spécialisées dans la technologie antique de l’or et de l’argent, ses recherches se concentrent sur le développement technique et socio-économique de l’artisanat du métal précieux en Méditerranée orientale, principalement au cours de l’âge du Bronze. R. Prévalet est en charge de l’étude et de la publication de plusieurs collections d’objets en or et en argent provenant de Syrie (Ougarit, Tell Banat, Tell Umm el-Marra) et de Grèce (Argos), et il intervient ponctuellement pour des expertises de bijoux plus récents, de la période hellénistique en particulier.

Page personnelle et bibliographie sur Ifporient : http://ifporient.org/romain-prevalet

Autre Page personnelle (MAE, Arsacn) : http://www.mae.u-paris10.fr/arscan/Romain-PREVALET.html

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Religious Freedom Beyond (or Below) the Purview of the State : The Case of Lebanon

13 December, 2013 - 13:51

In Lebanon, protecting and defending religious freedom is not the sole business of civic associations and NGOs; it is also the lifeblood of the State. Composed of eighteen State-recognized religious communities, the country prides itself on being a reference of religious coexistence and political management of difference, despite decades of war and tensions. The Lebanese state commitment to religious freedom is enshrined in its constitution (1926), which, unlike in most Arab countries, does not refer to Islam or to any specific religion at all. Instead, the Lebanese constitution juxtaposes (literally and conceptually) the concepts of “religious freedom” and “public order.” Article 9 reads  :

“There shall be absolute freedom of conscience. The state in rendering homage to the Most High shall respect all religions and creeds and guarantees, under its protection, the free exercise of all religious rites provided that public order is not disturbed. It also guarantees that the personal status and religious interests of the population, to whatever religious sect they belong, is respected.”

Entrée du Conseil constitutionnel libanais, Beyrouth, copyright lebanonews.net

An investigation into the sites of boundary—including their overlaps and mutual exclusions—between “religious freedom” and “public order” is a first step away from the oft-repeated discourse of the Lebanese State on religious liberties. Here is a case in point: Lebanon’s State Council recently ratified a decision to outlaw sessions of group prayers organized by one group of Christian believers on account, the authorities claimed, that the activity threatened public order. For several years prior to this decision a resident of Jeita, a small town about 12 miles north of Beirut and notable for its Christian majority, held collective prayers in a lounge located on his property. The local religious authorities grew worried about these gatherings: two local parishes (one Maronite and one Greek Catholic) expressed displeasure to the local police authorities who responded by prohibiting these sessions of collective prayers in order “to avoid hazard to public safety.” (Lebanon State Council, decision #2012-188/2011). The group of Christian believers brought the case to Lebanon’s State Council, which, on 22 December 2011, confirmed the local authority’s decision. The judgment stipulates that: “unless it is legally recognized, a group or assembly (whatever its name) cannot practice religious acts of worship. Likewise, acts of worship cannot be held in buildings dedicated to them, unless these buildings or spaces belong to one of legally recognized sects” (Frangieh 2013).

The legal authorities did not inquire into the religiousness of the practices performed by the group. Nor did they investigate the threat the acts of worship supposedly pose to “public safety”. Without further inquiries, therefore, the State Council judged that these sessions of collective prayer might imperil the Lebanese “public order,” going so far as to add that such acts of worship “contradict the religious public order.” Yet, the notion of “religious public order” has no constitutional bearing. “Religious public order” refers here to the politico-religious architecture of Lebanon, within which each of the eighteen state-recognized sects enjoy organizational autonomy with regard to the management of their religious affairs as well as juridical autonomy in matters pertaining to “personal status.”

This case shows that state safeguarding and protecting religious freedom for the Lebanese means only safeguarding and protecting the autonomy of each of the legally recognized sects by further entrenching the decisions of its authorities. “Religious freedom in Lebanon is linked to the sectarian system, which requires each Lebanese to belong to one of the official sects,” said the State Council in an earlier statement. De facto, this means that the power to regulate religious freedom, the power to decide what counts as “religious” and what threatens “public order” is transferred into the hands of the authorities of the state-recognized religious communities. It also means that in a country like Lebanon most struggles, tensions and contestations over the regulation of religious freedom do not occur between the State and its religious communities but within the religious communities themselves—between their legal representatives and ordinary believers.

Yet, the religious traditions legally recognized as “sects” by the Lebanese State are not monolithic bodies. They are polyphonous entities which change and renew themselves through debates and arguments. A politics of difference is at play in each of them. Thus, to appreciate how in Lebanon religious difference is being regulated and how the norm of religious freedom is being mobilized—and toward what ends—we need to turn our glance toward the contestations fought beyond (or below) the purview of the State: in the “infrapolitics” of each of the sects within Lebanon (Scott 2005).

This paper was given at the conference “Politics of Religious Freedom. Contested Norms and Local Practices”, Northwestern University (USA, Illinois), October, 17-18th, 2013.

Bibliography
  • Frangieh G., 2013, “شورى الدولة يضحي بحريات أساسية على مذبح النظام”, Legal Agenda, 9, may 2012, p. 2-3.
  • Lebanese Constitution : http://www.ministryinfo.gov.lb/en/sub/Lebanon/LebaneseConstitution.aspx
  • Scott, J., 2005, “The infrapolitics of subordinate groups” in Amoore, L. (ed) The Global Resistance Reader, London and New York, Routledge.
  • Sullivan, W., 2005, The Impossibility of Religious Freedom, Princeton, Princeton University Press.

To cite this post: Jean-Michel Landry, “Religious Freedom Beyond (or Below) the Purview of the State : The Case of Lebanon”, Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), December 13th, 2013. [Online] http://ifpo.hypotheses.org/5519

Jean-Michel Landry is a doctoral candidate in the Department of Anthropology at the University of California, Berkeley. His work focuses on Islamic Law and the anthropological uses of critical theory. Jean-Michel is also a research fellow at the Institut Français du Proche-Orient and the Orient Institute-Beirut.

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