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La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient
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L’exclusion des femmes de l’héritage et de la propriété foncière en Jordanie : droit et normes sociales

13 September, 2017 - 17:30

« Sans la Sharia, pas une femme n’hériterait en Jordanie ! »,

Juge A. O., Cour Suprême, 1er Novembre 2015.

Alors que la constitution garantit aux femmes le droit à la propriété et à l’héritage selon la loi islamique en vigueur, les femmes jordaniennes subissent une grande pression sociale pour renoncer à leurs parts en faveur de leurs frères. Dans un nombre important de cas, les mères, les filles et les sœurs ne reçoivent pas leur part d’héritage pleine et entière, mais au mieux une compensation financière symbolique (JNFW 2010). En Jordanie, les trois piliers de l’intégration économique des femmes sont l’héritage, la dot et, depuis les années 1970, le travail salarié. Or, l’héritage et la propriété foncière sont régis par un pouvoir patriarcal particulièrement rigide. Les femmes sont dépendantes de leur père, de leur mari ou de leurs frères pour se loger. Depuis 2009, elles peuvent en théorie choisir leur lieu de résidence. Et en 2010, les militants des droits des femmes sont parvenus à travailler avec le juge de la Cour suprême de la Sharia pour introduire une période de trois mois de latence après le décès, pendant laquelle nulle transaction ne peut avoir lieu. Cette période évite que les héritières ne soient dépossédées de leurs parts d’héritage sous le coup de l’émotion.

Selon les statistiques de la Cour suprême de la Sharia, le tiers des héritiers a renoncé à ses droits en 2014, en procédant à une « exclusion » (takhāruj). Si le sexe de l’héritier n’est pas précisé, c’est en grande majorité le fait de femmes. Selon une enquête conduite en 2010 dans le gouvernorat d’Irbid par le Forum Jordanien pour les Femmes, auprès de 1372 femmes, 20% d’entre elles avaient renoncé à leur part d’héritage, dont 15% de leur plein gré (Al Saheh, 2010). Une majorité de ces dernières a intériorisé la croyance selon laquelle hériter signifie priver leurs frères du bien de leurs pères et défendent par-là les privilèges des hommes en matière d’héritage.

En conséquence, seulement 6.8% des femmes mariées étaient propriétaires d’un logement, et seulement 7% possédaient de la terre contre respectivement 60,9% et 51,3 pour les hommes (Département des statistiques, Jordan Population and Family Health Survey, 2012 et Gender Statistics 2015). Dans le détail, 3.2 % des femmes mariées sont l’unique propriétaire de leur logement, 3.5% en sont copropriétaires (mushtarak) avec leur mari ou leur frère. Dans les grandes villes d’Amman et Irbid, certaines femmes des classes supérieures parviennent à obtenir que leur logement soit enregistré à leur nom au moment du mariage. Les femmes possèdent ainsi 19.5% des logements enregistrés en 2014 – les logements construits dans des buts d’investissement et destinés à la location sont systématiquement enregistrés (DOS 2014). Mais ces appartements ne constituent que 42% de l’ensemble des logements (maisons, immeubles familiaux) selon le recensement. En conséquence, les femmes sont propriétaires de 10% des logements seulement.

L’exclusion des femmes de la propriété constitue l’un des plafonds de verre qui entravent l’intégration des femmes à l’économie. La Jordanie est le 120e pays sur 134 pour ce qui est des écarts juridiques et économiques entre hommes et femmes (World Economic Forum Report on Gender Gaps, 2013). Seulement 13% des femmes actives exercent un emploi salarié (contre 60% des hommes), ce qui est l’un des taux les plus faibles au monde (DOS 2015). Et si 22,5% des biens financiers (parts d’entreprises, stock-options) sont possédés par des femmes, c’est que leur mari ou leur père ont souhaité, en les leur attribuant, protéger leurs propres biens en cas de faillite (DOS et KVINFO, 2012).

1 Droit islamique, droit coutumier

Comme dans la plupart des pays du Moyen-Orient, l’héritage est régi par le droit sur le statut personnel, selon le droit de chaque juridiction religieuse. Il s’agit là d’un héritage du code ottoman de 1869 (Mecelle). La loi personnelle est confirmée par l’article 1086 de la loi Civile jordanienne et le dernier amendement de la loi provisoire du statut personnel (code du statut personnel), n°36 de 2010. Selon la loi islamique de tradition sunnite en vigueur en Jordanie, une femme reçoit moitié moins que son frère. En revanche, les veuves reçoivent un huitième si elles ont eu des enfants, le quart si elles n’en ont pas eu, ce qui est considéré comme juste mais relativement élevé. Mais l’une des spécificités de la Jordanie est que les chrétiens, qui forment moins de 3% de la population (Lahham, 2015), appliquent eux aussi les procédures musulmanes d’héritage. Lors du Mandat britannique (1921-1946), il leur avait été offert la possibilité d’établir un système d’égalité entre hommes et femmes en matière d’héritage, dans le cadre de la mise en place du système législatif de l’Émirat (Chatelard, 2004). Mais ils l’ont refusée et elle ne s’est jamais matérialisée. Certains notables chrétiens sont de grands propriétaires fonciers qui partagent les mêmes normes sociales que les Jordaniens musulmans concernant l’héritage. Ils dépossèdent volontiers leurs filles, de peur que leurs biens ne soient transmis aux familles de leurs gendres, par leurs héritiers (Abujaber, 1989 ; Jansen, 1993).

Les problèmes d’héritage portent sur les biens fonciers et immobiliers, mais non sur les biens financiers (amwāl naqda, argent, actions, parts de sociétés). Ces derniers sont transmis en main propre aux femmes sous la forme de chèque nominal, établi par chaque tribunal religieux. Une certaine pression familiale s’exerce aussi sur les femmes, invitées à céder dans ce cas aussi une partie de leur héritage pécuniaire à leurs frères, mais elles ont plus de contrôle sur ces biens, qui ne peuvent être dissimulés, ou non divisés.

De plus, la législation foncière a évolué en défaveur des femmes. Jusqu’en 1991, les terres du domaine d’État utilisées par les bergers pour faire paître les troupeaux, et par des villageois pour les cultures sèches d’orge, ou terres mr, dépendaient du droit coutumier. Selon celui-ci, l’État concédait un droit d’usage (tasarruf) de ces terres, hérité à part égale par les femmes. Or, à la faveur de leur présence au Parlement après les élections de 1989, les Frères musulmans, qui avaient remporté le tiers des sièges, ont fait passer plusieurs lois conservatrices, dont la loi de transfert de la propriété (Qānn al-Intiqāl, N° 4, 1991). Celle-ci étend les règles de la sharia à l’ensemble de la législation sur la succession des biens fonciers (mulk propriété privéeet mr). Les conséquences économiques furent importantes pour les terres situées en périphérie urbaine et où la spéculation foncière est importante. Alors que les terrains urbains sont en mulk, les terrains de parcours pastoral situés à l’est des principales villes jordaniennes et construits illégalement, étaient eux en mrī (figure 1). En conséquence, les femmes qui héritaient de la moitié de terrains situés en limite des villes, et donc de grande valeur économique, ont perdu une source d’accès importante à des revenus.

 

Utilisation du sol et extension urbaine de la Jordanie

Enfin, plusieurs stratégies sont conduites par les pères de famille, afin de s’assurer que leurs biens fonciers soient répartis entre leurs fils, ou leurs frères s’ils n’ont que des filles. La première consiste à les donner de leur vivant. La seconde consiste à ne pas subdiviser les biens fonciers au moment du décès du grand-père ou du père, mais à les attribuer oralement à leurs petits fils et aux fils.

2 Donations du vivant et absence de division après décès

Afin de lutter contre la fragmentation des biens fonciers, en particulier des terres agricoles, et de garantir de larges parts d’héritage aux fils, un usage très répandu consiste pour le père à donner, de son vivant, ses biens à ses fils (il s’agit d’une vente sans argent). Une taxe de 1% de la valeur estimée du bien est prélevée par le cadastre pour ces transactions entre membres proches de la même famille (usl wa fughur c’est-à-dire parents-enfants, maris-femmes, frères-sœurs). Le reste des ventes est taxé à 9%. Le cadastre a accepté d’extraire pour cette recherche les statistiques suivantes : en 2014, le tiers des ventes de terres en Jordanie a eu lieu entre proches (37,1%), en progression au cours des dix dernières années (de 23,3% en 2005) (tableau 2). C’est un phénomène considérable. Il serait bon d’avoir une division par sexe, mais selon des entretiens conduits avec le personnel du cadastre, il semblerait que les ventes se font entre hommes, renforçant ainsi le modèle patriarcal dominant. En ce qui concerne les logements, les chiffres sont moins conséquents : seuls 15,7% des ventes étaient entre proches en 2014, en progression depuis 2005 (11,7%). En conséquence, au moment du décès, il ne reste rien à transmettre aux filles.

Évolution des ventes de terrains entre membres de la famille comparée aux ventes à des tiers de 2005 à 2014 en Jordanie

Type de vente 2005 2014 Vente entre copropriétaires (mushtarak) 2641 2.8 % 6187 5.9 % Vente entre membres de la famille (‘usl fughur) 21858 23.3 % 38926 37.1 %

Vente à des tiers de terrains

  69321 73.9 % 59636 56.9 % Total des ventes de terrains

  93820 100 % 104749 100 %

(Source : Department of Land and Survey Database, tableau préparé sur requête de l’auteur, novembre 2015)

L’autre pratique très répandue consiste à geler l’ensemble des biens, et à ne rien diviser. Ainsi, les fils d’une même famille s’entendent de façon informelle sur l’attribution des parts de leur père, mais n’effectuent aucune transaction devant un tribunal. Typiquement, les différents appartements d’un immeuble seront attribués de façon orale aux uns et aux autres, mais aussi aux veuves et aux sœurs non mariées. Selon l’étude conduite à Irbid en 2010, le tiers des femmes (34%) n’avait pas reçu sa part d’héritage du fait de l’absence de divisions des biens fonciers. Seulement 26% des femmes avaient reçu leur part pleine et entière d’héritage (Al Saheh 2010). Ce dernier point est particulièrement important dans un pays où moins de la moitié de la production immobilière est formelle. Sur les 1 056 889 nouveaux logements construits entre 2004 et 2015, seulement 432 921 ont un permis (qu’il soit demandé avant construction, ou après pour régularisation) (DOS, Construction statistics). Les militants des droits des femmes, en particulier la commission nationale pour les femmes, le forum jordanien pour les femmes et l’organisation non gouvernementale juridique Mizan, se sont saisis de la question en 2010. En travaillant avec la Cour suprême de la Sharia, ils sont parvenus à introduire, en 2011 deux articles qui fixent une période de trois mois de latence après le décès, pendant laquelle aucune procuration ni aucune exclusion ne peut être enregistrée (articles 318 et 319 du Code du statut personnel n°36). Cette période de trois mois offre aux femmes la possibilité de se défendre et de réfléchir aux conséquences économiques d’un éventuel renoncement.

Les associations de défense des droits des femmes militent pour informer les femmes de leurs droits au moment de la rédaction de leur contrat de mariage. Elles leur rappellent qu’en cas de décès, les veuves ont le droit de réclamer la deuxième moitié de leur dot avant que tout héritage n’ait lieu. En effet, les dots sont versées en deux temps, au mariage puis au divorce ou à la mort de l’époux, ce que peu de femmes savent. Enfin, la Jordan National Commission for Women réclame l’amendement de l’article 279 de la loi personnelle provisoire n°36 de 2010, afin de donner le droit aux enfants d’une fille décédée à l’héritage de sa part. Car à ce jour, seuls les enfants d’un fils décédé y ont droit.

Conclusion

En Jordanie, la propriété est un domaine masculin. Les femmes en sont exclues surtout pour éviter que les biens fonciers et immobiliers ne passent à une autre famille, et tout est ainsi fait pour que les maris n’héritent pas de leurs beaux-pères via leurs épouses. Du fait d’une structure politique très conservatrice, les militants du droit des femmes ne peuvent que demander une meilleure application de la Sharia, mais pas en discuter les termes. Paradoxalement, le conservatisme de plus en plus grand de la société conduit des pères à appliquer « la volonté de Dieu » telle qu’inscrite dans la Sharia, ce qui encourage l’accès à la propriété des filles, et condamne toutes les pratiques visant à les priver de leurs droits.

Bibliographie
  • Ababsa, Myriam, 2016, « Exclusion and Norms: Enforcing Women’s Rights to Property in Jordan », in Edouard Al Dahdah, Cristina Corduneanu-Huci, Gael Raballand, Ernest Sergenti, Myriam Ababsa, Rules on Paper, Rules in Practice. Enforcing Laws and Policies in the Middle East and North Africa, IBRD/ The World Bank, Directions in Development, Public Sector Governance, p. 93-121.https://openknowledge.worldbank.org/handle/10986/24715
  • Abujaber, Raouf Sa’d, Pioneers over Jordan, The Frontier of Settlement in Transjordan, 1850-1914, Londres, I.B Tauris, 1989
  • Abu Sneineh, Abdulrahman, 2014, Disinheritance of Women Legalized. Arab Reporters for Investigative Journalism. http://en.arij.net/report/disinheritance-of-women-legalized/.Al Saheh, Iman, 2010, « A Study Reveals that 74% of Women in the Governorate of Irbid Do Not Receive their Full Rights to Inheritance», Al Dustour, 26-9-2010” (en arabe). http://addustour.com/articles/655476-%D8%AF%D8%B1%D8%A7%D8%B3%D8%A9-74-%D9%85%D9%86-%D9%86%D8%B3%D8%A7%D8%A1-%D8%A5%D8%B1%D8%A8%D8%AF-%D9%84%D9%85-%D9%8A%D8%AD%D8%B5%D9%84%D9%86-%D8%B9%D9%84%D9%89-%D9%83%D8%A7%D9%85%D9%84-%D8%AD%D9%82%D9%88%D9%82%D9%87%D9%86-%D8%A8%D8%A7%D9%84%D9%85%D9%8A%D8%B1%D8%A7%D8%AB
  • Chatelard, Géraldine, 2004, Briser la mosaïque. Les tribus chrétiennes de Madaba, Paris, CNRS Éditions
  • Département des statistiques, Jordan Population and Family Health Survey, 2012
  • Jordanian National Commission for Women, 2010, Jordan’s Fifth National Periodic Report to the CEDAW Committee—Summary, no 32. http://www.women.jo/admin/document/CEDAW%20English.pdf
  • Jordanian National Commission for Women, 2012. Women’s Rights to Inheritance. Realities and Proposed Policies
  • Jansen, Willy, 1993, “Creating Identities. Gender, Religion and Women’s Property in Jordan.” In Who’s Afraid of Feminity? Questions of Identity, edited by M. Brugman, et al. Amsterdam: Rodopi, 157–167
  • Lahham Maroun, 2015, Jordan: History, Faith and Beauty, Vicariat patriarcal Latin, Amman
  • Prettitore, Paul, 2013, Gender and Justice in Jordan: Women, Demand and Access, World Bank, MENA Knowledge and Learning Quick Notes Series n° 107, 4
  • Sharia Supreme Court, 2014, Statistical Yearbook 2014. Dairat Qadi al Quda, taqrir al ihsai al sanawi li ‘am 2014
  • World Bank, 2005, The Economic Advancement of Women in Jordan: A Country Gender Assessment. Social and Economic Development Group, Middle East and North Africa Region

Pour citer ce billet : Myriam Ababsa, « L’exclusion des femmes de l’héritage et de la propriété foncière en Jordanie : droit et normes sociales », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), le 13 septembre 2017. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/7618

 

Myriam Ababsa est géographe spécialiste des politiques publiques de développement au Moyen-Orient. Elle est chercheure associée à l’Ifpo Amman et consultante pour la Banque mondiale (stratégie du logement et modèles de croissance urbaine durable pour la Jordanie).

Page personnelle et bibliographie sur le site de l’Ifpo : http://www.ifporient.org/myriam-ababsa

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Le christianisme dans le golfe Arabo-Persique : une histoire ancienne mais encore obscure

22 June, 2017 - 16:01

Une version en langue anglaise de ce billet est accessible à l’adresse suivante  : http://mafkf.hypotheses.org/1286

La présence de chrétiens dans le golfe Arabo-Persique remonte probablement à la fin du IVe s. Les chercheurs demeurent néanmoins en désaccord quant à la longévité de l’occupation chrétienne et à son maintien après l’islamisation de la région au VIIe s. Pourtant, si les sources écrites n’y mentionnent la présence de diocèses et de monastères que jusqu’au VIIe s., l’archéologie atteste, quant à elle, la présence de communautés chrétiennes jusqu’au IXe s. En effet, au moins trois sites chrétiens – al-Qusûr au Koweït, Khârg en Iran et Sîr Banî Yâs aux Émirats Arabes Unis – étaient encore occupés au début de la période abbasside. Un ouvrage sur le monastère de Khârg a été publié récemment (Steve 2003), al-Qusûr est en cours de fouille et Sîr Banî Yâs fait l’objet d’une étude qui doit déboucher sur la publication de travaux archéologiques anciens. Dans l’attente des résultats finaux que réservent ces deux derniers sites, une synthèse des connaissances actuelles, des données textuelles et archéologiques dont nous disposons déjà permet de mieux comprendre le christianisme ancien dans la région du Golfe.

Les témoignages textuels : une occupation chrétienne de la fin du IVe s. à la fin du VIIe s.

L’une des premières mentions écrites faisant référence à des chrétiens dans le Golfe apparaît dans les actes du synode de Séleucie-Ctésiphon (410). Cet important concile mentionne les évêques des « îles maritimes », correspondant aux îles de l’archipel de Bahreïn, alors placées sous l’autorité de l’évêque de Séleucie-Ctésiphon. Ce texte atteste une présence chrétienne antérieure à la tenue de ce synode. En l’absence de vestiges archéologiques contemporains, il est difficile de dater précisément l’apparition du christianisme dans le Golfe, mais des communautés chrétiennes devaient y être présentes, selon les textes, dès la fin du IVe s., peut-être avant.

Différentes hypothèses ont été formulées pour expliquer cette christianisation partielle. Des tribus arabes, en contact avec le centre chrétien d’al-Hîra en Irak pourraient avoir contribué à diffuser le christianisme dans le Golfe. Il semble en outre que l’Église de l’Est y ait développé des activités missionnaires, conduisant progressivement à la christianisation de populations locales. La persécution des Nestoriens sous Shâpûr II, empereur de la dynastie sassanide de 309 à 379, aurait également pu, selon certains chercheurs, pousser des populations chrétiennes à migrer hors de l’Empire, peut-être vers le Golfe.

Après 410 et le synode de Séleucie, de nombreuses sources syriaques (chroniques, actes de synodes, lettres ou récits hagiographiques) mentionnent l’existence d’évêchés et de monastères dans le Golfe, attestant la présence de nombreuses communautés chrétiennes. Ces textes fournissent des informations importantes sur la localisation et l’organisation des communautés. Il en ressort que la partie ouest du Golfe correspondait à la province ecclésiastique de Bêt Qatrayê ; délicate à localiser, elle semble se situer dans à la partie nord-est de l’Arabie, sa limite sud pouvant être approximativement située entre le Qatar et la ville de Sohâr en Oman. L’évêque de Bêt Qatrayê était placé sous l’autorité du métropolite de Rev Ardashir (Bouchehr actuelle), lui-même sous l’autorité du Catholicos qui dirige l’Église de l’Est. Cinq centres ont d’ailleurs pu être localisés grâce aux sources écrites : Dayrin, Hagar et Hatta (Arabie Saoudite), ainsi que Mâshmâhîg et Talûn (Bahreïn). Les découvertes archéologiques attestant des occupations chrétiennes restent, quant à elles, assez pauvres pour cette période. Il est possible que les sites précoces n’aient pas encore été mis au jour ou que les bâtiments religieux, qui sont des marqueurs d’identité confessionnelle, n’aient pas pu être identifiés par les archéologues dans le cas de cérémonies se déroulant dans les maisons elles-mêmes.

Fig. 1: les établissements chrétiens dans le golfe Arabo-Persique : localisation d’après mentions écrites (non-soulignés) et sites archéologiques (soulignés) (J. Bonnéric 2015, Source image : By NASA [Public domain], via Wikimedia Commons http://commons.wikimedia.org

La dernière référence à des communautés chrétiennes dans le Golfe actuellement connue mentionne un synode réuni par le catholicos Guiwarguis Ier en 676 pour résoudre les désaccords existant sur l’autorité religieuse de Bêt Qatrayê. À cette occasion, la région obtient son autonomie institutionnelle vis-à-vis du Fârs ; son premier métropolite, cité dans les actes, se nomme Thomas. Le Golfe semble ne plus apparaître ensuite dans les textes. Toutefois, un nouvel examen des sources syriaques pourrait révéler des mentions actuellement inconnues, peut-être plus tardives.

Les témoignages archéologiques : une présence chrétienne du VIIe au IXe s.

Constatant l’absence de mentions relatives aux chrétiens dans les sources syriaques après 676, certains chercheurs ont situé la disparition du christianisme dans le Golfe à la fin du VIIe s. Pourtant, au moins trois sites associés à une occupation chrétienne plus tardive (de la fin du VIIe au IXe s.) – al-Qusûr, Kharg et Sîr Banî Yâs – y ont été découverts. En se fondant sur les textes, ils ont donc d’abord été attribués aux Ve-VIe s. Toutefois, suite aux travaux de Robert Carter (2008), plusieurs chercheurs ont proposé une datation plus tardive. En effet, l’étude de la céramique en particulier suggère que ces sites ont été occupés de la fin du VIIe s. au début du IXe s. Ils ont clairement été identifiés comme chrétiens grâce à la découverte d’une église et de croix gravées ou moulées dans le stuc. D’autres sites ont révélé des églises ou des croix, mais demeurent difficiles à dater. Principalement situés sur la côte, ces établissements pourraient avoir été utilisés comme des lieux d’étapes sur des routes menant vers l’Inde ou la Chine, itinéraires qu’auraient empruntés en particulier des moines et des marchands chrétiens.

 

Fig. 2 : les églises de Sîr Banî Yâs, Khârg et al‑Qusûr.

 

Les églises de Khârg, al-Qusûr et Sîr Banî Yâs sont relativement similaires en plan et dans leurs techniques de construction : un narthex précède trois vaisseaux conduisant à un sanctuaire rectangulaire encadré de deux annexes, les espaces étant séparés par des murs-piliers. Les sols et les murs étaient enduits de plâtre tandis que des frises ornementales décoraient les bâtiments de motifs géométriques et végétaux tels que des palmettes et des rosettes. Des croix en stuc, moulées ou sculptées, agrémentaient également l’intérieur des bâtiments.

Fig. 3 : croix en stuc découverte dans l’église monumentale d’al‑Qusûr puis partiellement détruite durant la guerre du Golfe (MAFKF 2015)

Ces églises semblent faire partie d’un monastère. D’ailleurs, la nature monastique du site de Khârg est claire. Bien que des informations stratigraphiques essentielles manquent, le site ayant été fouillé extensivement durant deux mois en 1959 et 1960, les travaux ont fourni une vue d’ensemble d’un monastère cénobitique dans le Golfe : une église centrale entourée de cellules pour les moines, d’un réfectoire ou encore d’une bibliothèque. Les cellules, petits bâtiments à trois pièces, sont construites les unes contre les autres, dans l’angle nord-ouest du monastère. En revanche, le site d’al-Qusûr sur l’île de Faïlaka (Koweït) n’a pas révélé de cellules de ce type, ni de mur de monastère, durant les campagnes de fouilles conduites par des missions italiennes, françaises, slovaques et polonaises depuis les années 1970. La mission archéologique franco-koweïtienne de Faïlaka a néanmoins découvert, en 2014, un réfectoire situé au sud-ouest de l’église monumentale. Ce large édifice, très proche de celui de Khârg, semble démontrer la nature monastique de la partie centrale du site. Il reste encore à déterminer si les nombreux bâtiments à enclos composés d’une structure domestique, d’une cuisine, d’un enclos et parfois d’une pièce de stockage, qui entourent les églises d’al-Qusûr (sur environ 2,80 x 1,60 km), constituent des cellules de moines ou des maisons pour les habitants d’un village.

Fig. 4 : photo aérienne de la partie centrale d’al-Qusûr : les bâtiments à enclos encerclant les églises sont-ils des cellules ou des maisons ? (Y. Guichard, DAM, 2009)

L’histoire du christianisme dans le Golfe est donc marquée par un paradoxe : à l’époque sassanide, les sources écrites témoignent de la présence de chrétiens dont il n’existe pas de trace archéologique claire, tandis qu’au début de l’Islam, les découvertes archéologiques mettent en évidence des établissements chrétiens qui, en revanche, n’apparaissent pas dans les textes. L’analyse des sources syriaques et arabes devrait être poursuivie. L’étude archéologique est également fondamentale, non seulement pour établir une chronologie du christianisme dans le Golfe et mettre au jour les traces du christianisme le plus précoce, antérieur à l’Islam, mais aussi pour mieux comprendre l’organisation de ces communautés chrétiennes.

La publication par Marie-Joseph Steve des fouilles anciennes du monastère de Kharg ainsi que les fouilles conduites à al-Qusûr par la mission archéologique franco-koweïtienne de Faïlaka atteste la persistance du christianisme après la conquête musulmane au VIIe s et l’islamisation de la région, confirmant les hypothèses de R. Carter. La présence de chrétiens à cette période dans le Golfe n’est pas étonnante au regard de la tolérance de la plupart des premiers califes abbassides tels qu’al-Mahdî (775-785), Hârûn al-Rashîd (786-809) ou al-Ma’mûn (830-833). Bien que la situation des chrétiens soit relativement instable et intimement dépendante des décisions des souverains musulmans, les chrétiens occupèrent d’importantes positions dans l’administration du calife et à sa cour. À l’instar de l’Égypte et de la Syrie, le Golfe représente un exemple de cohabitation religieuse, non seulement dans les catégories intellectuelles et administratives, mais également populaires.

Mafkf

La Mission archéologique franco-koweïtienne de Faïlaka (Mafkf) s’intéresse à deux sites, la forteresse hellénistique de Tell Sa’id (resp. M. Gelin) et l’établissement chrétien d’époque islamique d’ al-Qusûr (resp. J. Bonnéric). L’étude de ce dernier offre l’opportunité de questionner l’évolution du christianisme dans le Golfe au tournant de l’Islam. La Mafkf est le fruit d’une collaboration entre le National Council for Culture, Arts and Letters (NCCAL) du Koweït et l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo). Elle bénéficie par ailleurs d’une aide de la Fondation Total et de Total Kuwait. Elle collabore avec le Centre français d’archéologie et de sciences sociales (CEFAS), ainsi qu’avec l’Institut français et l’Ambassade de France au Koweït. Ses travaux sont régulièrement présentés sur Le carnet de la MAFKF. Recherches archéologiques franco-koweïtiennes de l’île de Faïlaka (Koweït) (https://mafkf.hypotheses.org/) ainsi que sur Les carnets de l’Ifpo (voir http://ifpo.hypotheses.org/6164 et http://ifpo.hypotheses.org/7321).

Bibliographie
  • Beaucamp Joëlle et Robin Christian, 1981, « Le christianisme dans la péninsule Arabique d’après l’épigraphie et l’archéologie », in Hommages à Paul Lemerle, Paris, p. 45‑61
  • Bernard Vincent et Salles Jean-François, 1991, « Discovery of a Christian Church at Al-Qusur, Failaka (Kuwait) », Proceedings of the Seminar for Arabian Studies 21, p. 7‑21
  • Bonnéric Julie, 2015, « Christianity in the Arab-Persian Gulf: an ancient but still obscure history », Le carnet de la MAFKF. Recherches archéologiques franco-koweïtiennes de l’île de Faïlaka (Koweït), 23 décembre 2015. [En ligne] http://mafkf.hypotheses.org/1286
  • Briquel-Chatonnet Françoise, 2010, « L’expansion du christianisme en Arabie : l’apport des sources syriaques », Semitica et Classica 3/1, p. 177‑187
  • Carter Robert, 2008, « Christianity in the Gulf during the first centuries of Islam », Arabian Archaeology and Epigraphy 19/1, p. 71‑108
  • Elders Joseph, 2003, « The Nestorians in the Gulf: Just Passing Through? Recent Discoveries on the Island of Sir Bani Yas, Abu Dhabi Emirate, UAE », in D. Potts, H. Al Naboodah & P. Hellyer, Archaeology of the United Arab Emirates. Proceedings of the First International Conference on the archaeology of the United Arab Emirate, Londres, p. 229‑236
  • Salles Jean-François, 2011, « Chronologies du monachisme dans le Golfe arabo-persique », in F. Jullien et M.-J. Pierre (dir.), Monachisme d’Orient : images, échanges, influences. Hommage à Antoine Guillaumont, cinquantenaire de la chaire des « Christianismes orientaux », Turnhout, p. 97‑111
  • Salles Jean-François et  Callot Olivier, 2013, « Les églises antiques de Koweït et du golfe Persique », in F. Briquel-Chatonnet (dir.), Les églises en monde syriaque, Paris, p. 237‑268
  • Steve Marie-Joseph, 2003, L’île de Kharg : une page de l’histoire du Golfe Persique et du monachisme oriental, Neuchâtel

Pour citer ce billet : Julie Bonnéric, « Le christianisme dans le golfe Arabo-Persique : une histoire ancienne mais encore obscure », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), le 22 juin 2017. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/7572

Julie Bonnéric  est docteur en histoire et archéologie de l’Islam médiéval. Elle  a soutenu en novembre 2013, sous la direction de Jean-Michel Mouton (EPHE, IVe section), une thèse intitulée « Lumière et mosquées en Égypte et Syrie médiévales, des conquêtes arabes (milieu du VIIe s.) à la fin de la dynastie ayyūbide (milieu du XIIIe s.) : gestion de l’éclairage et portée symbolique ». Elle s’intéresse également à d’autres thématiques comme les implantations chrétiennes en Irak et dans le golfe Arabo-persique ou les odeurs en terre d’Islam. Céramologue et archéologue de terrain, elle participe ou a participé à des missions au Liban, en Jordanie, en Égypte, en Lybie et dans le Golfe où elle est actuellement en charge de l’étude du site médiéval d’al-Quṣūr (Koweït). Elle est responsable scientifique, depuis juillet 2014, de la partie française de la Mission archéologique franco-koweïtienne de Faïlaka.

Page personnelle et bibliographie sur Ifporient : http://ifporient.org/julie-bonneric

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Al-Mudhik al-Mubki : une revue satirique d’avant-garde en Syrie (1929-1939)

9 June, 2017 - 12:49

Al-Mudhik al-Mubkî [المضحك المبكي = celui qui fait rire et pleurer] … Deux mots qui ont fait rire et pleurer toute une génération de la Syrie de l’entre-deux-guerres jusqu’aux années 1960. Derrière ce nom s’abritent un journal laïc, « politique, satirique et caricaturiste » (éditorial), un intellectuel syrien, Habîb Kahhâla et une recette inédite dont l’ingrédient fondateur est la caricature politique. Alors qu’en Syrie, la société et le patrimoine sont chaque jour plus menacés, il est crucial de revenir sur un héritage majeur de son histoire, un des journaux les plus emblématiques de l’époque mandataire en Syrie, un trésor méconnu de la Bibliothèque de l’Institut Français du Proche-Orient de Damas, actuellement inaccessible au public du fait de la guerre.

Ce billet découle d’un mémoire d’Histoire contemporaine effectué en 2008 sous la direction de Nadine Picaudou et intitulé « L’image du pouvoir mandataire à travers les caricatures politiques du journal satirique syrien, Al-Mudhik al-Mubkî, dans l’entre-deux-guerres : 1929-1939 ». Il s’appuie sur l’analyse de plus d’une centaine de caricatures dont une partie a été traduite et commentée par l’auteure dans un album mis en ligne sur Flickr par l’Ifpo. Se replonger dans ses caricatures nous permet non seulement de lire sous un autre jour la décennie de l’entre-deux-guerres (1929-1939) et les ambivalences des relations politiques pendant le Mandat, mais aussi de documenter le monde de la presse en Syrie dans les années 1930 et l’émergence de la profession de journaliste.

L’écho d’une époque : le mandat français en Syrie

Publié entre 1929 et 1966, Al-Mudhik al-Mubkî est l’un des organes de presse les plus importants du XXe siècle en Syrie, tant par la diversité de son lectorat et de sa ligne éditoriale que par sa longévité et l’usage privilégié de la caricature, alors inédit dans la presse locale. Son rédacteur en chef, Habîb Kahhâla (1898-1965) – diplômé de l’American University of Beirut – adopte un ton humoristique et subversif pour défendre des idéaux nationalistes, notamment à travers des dessins acerbes contre les hommes du pouvoir français, mais qui n’épargnent pas pour autant les hommes politiques syriens. Ce côté rebelle contraste avec sa personnalité puisque sa nièce, Colette Khuri le décrit comme « un homme fragile qui avait peur de tout. Lorsqu’il entrait chez lui, il demandait à sa femme de lui allumer la lumière. Mais lorsqu’il avait sa plume à la main, il était capable de critiquer tout le monde, avec force, subtilité et finesse.  L’homme ne criait jamais que sur sa feuille » (entretien à Damas en avril 2008).

Al-Mudhik al-Mubkî est l’un des cinq journaux satiriques publiés en Syrie dans les années 1930. L’hebdomadaire n’est certes pas le premier de l’histoire de la Syrie – Jirâb al-Kurdî (« le baluchon du kurde », fondé par Tawfîq Jânâ en 1908, qui se positionnait contre le mandat anglais et le sionisme) faisant figure de pionnier – mais Habîb Kahhâla est souvent considéré comme le chef de file de la presse satirique. Al-Mudhik al-Mubkî, bien que largement diffusé, à Damas essentiellement et dans une moindre mesure à Alep, Homs, Hama et Beyrouth, dispose d’un organigramme rudimentaire : dans les années 1930, il n’est l’entreprise que d’un seul homme. Habîb Kahhâla est en charge de l’écriture de la quasi-totalité des articles et ne fait appel qu’à un caricaturiste, un imprimeur, un zincographe et un distributeur. Parfois, lorsqu’il se trouve en « pénurie » de caricaturistes, il se charge lui-même de cette rubrique, primordiale à ses yeux. Entre 1929 et 1939, il engage pour la réalisation de la majorité des caricatures deux peintres de formation : Tawfîq Tarîq (1875-1940) – peintre réaliste syrien et pionnier de la peinture à l’huile en Syrie – et Khalîl al-Ashqar (connu sous le pseudonyme « Joulian », « Julian » ou « Darwish »). Ces deux dessinateurs n’avaient jusqu’alors guère exercé l’art de la caricature, ce qui pourrait expliquer leur timidité initiale à déformer et exagérer les traits de leurs personnages que révèle un certain réalisme dans les compositions.

Les images que l’on retrouve dans cet album ont été publiées au cours de la décennie 1929 – 1939, à une période où la Syrie est placée sous mandat A de la Société des Nations. Le Mandat institutionnalise, dès l’arrivée des troupes françaises à Damas en 1920, la partition territoriale de la Syrie en plusieurs États : le Grand Liban, l’État de Damas, d’Alep, des Alaouites et du Djebel druze, ainsi que le sandjak d’Alexandrette qui bénéficie d’un régime d’autonomie spéciale. La France y est chargée d’« élaborer un statut organique pour la Syrie et le Liban en accord avec les autorités indigènes » et de « favoriser les autonomies locales », d’assurer la défense, la sécurité et les relations extérieures des territoires » (charte du Mandat en 1922).

Les dessins de presse sélectionnés dans notre étude mettent en scène les représentants de l’autorité mandataire française (haut-commissaire, délégués, ministre des Affaires étrangères) et ceux du pouvoir syrien (chefs de gouvernement, ministres, chefs de partis politiques et hommes politiques). L’acteur de cette relation syro-mandataire le plus représenté demeure le haut-commissaire français – basé à Beyrouth – qui concentre l’ensemble des pouvoirs politique, militaire, législatif et économique et contrôle le gouvernement syrien. Il est assisté par des délégations qui représentent le haut-commissaire auprès des différents États créés par le Mandat, et qui y disposent des pleins pouvoirs. Mais l’hebdomadaire s’en prend également aux autres acteurs du jeu politique mandataire, le parlement et le gouvernement syriens, pour majorité des « modérés » en 1929, auxquels viennent s’ajouter des nationalistes dès 1932. Dans les années 1930, la politique mandataire opte pour la coopération avec les hommes politiques syriens. Les fonctionnaires français et les élites syriennes – même nationalistes plus radicales – entretiennent dès lors un dialogue permanent qui n’est pas sans heurts.

Pratiques et critiques pionnières : un combat nationaliste ancré dans la Nahda

La langue utilisée dans les légendes et les titres est particulièrement innovante pour l’époque : une langue médiane, simplifiée, à la croisée de l’arabe littéral et de l’arabe dialectal, ce qui fait d’Al-Mudhik Al-Mubkî un des premiers journaux arabes à avoir introduit le dialectal dans ses lignes. Les caricatures – véritable marque de fabrique du journal – y tiennent une place de premier ordre. Les images présentées en première et quatrième de couverture sont en couleurs, ce qui les différencient de celles disséminées à l’intérieur du journal, en noir et blanc et parfois extraites de journaux étrangers (Le Rire, London Opinion, Herald Tribune notamment). Ces dessins satiriques sont placés en pleine-page et occupent une place stratégique : tout en annonçant le ton de l’ensemble du numéro, elles synthétisent en quelques traits l’événement le plus marquant de la semaine, auquel au moins un article fait référence.

La caricature intitulée « Allons enfants de la patrie », vaut au journal une suspension de trois mois. Datée du 26 juillet 1930 et signée par Khalîl al-Ashqar, elle est accompagnée de la légende suivante : « Les ministres chantant la Marseillaise pendant la fête du 14 Juillet ». Quelques jours après la célébration de la fête nationale française, cette charge représente le gouvernement syrien travesti en bouffons, célébrant avec une ferveur extrême, la fête nationale française. Le chef du gouvernement, Tâj al-Dîn, à la tête de la fanfare, est suivi de ses ministres, Jamîl al-‘Ulshî, Wâthiq al-Mu’ayyad et Tawfîq Shâmiyya. La scène est observée par le délégué d’Henri Ponsot à Damas. Frappant avec force sur un tambour, Tâj al-Dîn al-Hasani exprime tout son enthousiasme à défendre les intérêts français, en chantant la Marseillaise, symbole du patriotisme français. C’est ici la francisation et l’assimilation à la culture mandataire (voire l’acculturation) qui sont visées, résultats d’une coopération déséquilibrée entre les ministres syriens et les agents français du Mandat. Les ministres syriens semblent non seulement favorables au Mandat, mais surtout à la France toute entière. Il s’agit d’une scène de « carnaval sans carnaval », où les fanfarons se transforment en marionnettes du pouvoir mandataire. Les membres du gouvernement mettent de côté leurs ambitions nationalistes et préfèrent célébrer la Révolution française ; ce qui ravit le mandataire, qui lève le bras en signe de soutien. Ce qui est décrié, c’est le passage d’une simple soumission structurelle des gouvernements syriens au Mandat, à une servitude volontaire. La critique vise d’abord l’autoritarisme du haut-commissaire et la sujétion de ses interlocuteurs syriens. Ce premier niveau de revendication, classique du discours nationaliste, se conjugue à une autre forme de condamnation : celle de la coopération de façade du gouvernement syrien – incarnée par des figures de « traîtres » comme les nomme le journal – avec le pouvoir mandataire. La charge est d’ailleurs plus virulente envers le gouvernement syrien voire les nationalistes modérés qu’envers les représentants du Mandat français. On constate les ambiguïtés de la relation syro-mandataire : elle n’est ni exclusivement unilatérale, ni réellement coopérante comme les dirigeants français et syriens de l’époque ont tenté de le faire croire.

Cette attaque envers les deux parties de la relation mandataire a servi un programme de réforme plus général, ancré dans l’idéologie de la Nahda. Ce combat s’articule notamment autour de l’unité territoriale de la Syrie, l’indépendance, la liberté de la presse et d’opinion et, phase ultime de cette émancipation, la démocratie. Tout en se réclamant implicitement d’un nationalisme sans compromission avec la domination française, le journal n’est pas pour autant la voix d’un parti politique spécifique, ni d’un syndicat, ni d’un bloc parlementaire, mais la voix d’un seul homme et c’est en cela qu’il est original.

La caricature « Les cinq aspirations nationalistes », datée du 19 novembre 1932, résume bien sa ligne politique, proche de personnalités politiques comme Ibrâhîm Hanânû (1869-1935). On y observe le haut-commissaire Henri Ponsot et son délégué, perchés de part et d’autre d’un haut obstacle constitué de plusieurs barres, chacune représentant une revendication nationaliste : l’unité syrienne ; l’amnistie générale ; la souveraineté nationale ; [abolition de] l’article 116 [annexé par Ponsot à la Constitution du président de l’Assemblée constituante Hashim Al-Atâsî en mai 1930 qui escamote la revendication d’unité] ; [abolition de] la loi d’interdiction des crimes [qui est en fait la loi de censure de la presse]. Les deux ministres nationalistes du gouvernement modéré de ‘Alî al-‘Abid sont à cheval, au pied de l’obstacle qu’ils contemplent par le bas, sans toutefois parvenir à le surmonter. Ibrâhîm Hanânû, fondateur du Bloc national syrien est figuré en arrière de la scène principale et s’adresse aux ministres, d’un ton intransigeant : « Soit vous êtes capables de sauter cet obstacle, soit vous arrêtez tout ». Les mandataires s’évertuent à ériger un obstacle si haut que les ministres ne parviennent ni à le surmonter, ni à réaliser les aspirations inscrites devant eux. Apparaît pour la première fois dans le journal l’idée de « souveraineté nationale ». Elle passe par l’« unité syrienne » (qui rassemblerait le Liban, le Djebel Druze, l’État des Alaouites, la Palestine et la Transjordanie), par « l’amnistie » – celle de tous les condamnés de la révolte de 1925  – mais aussi par une vie parlementaire saine et juste.

Face à la censure, la constitution du métier de journaliste en Syrie

Ce journal a également participé à l’affirmation de l’activité de journaliste en Syrie comme une profession à part entière, avec ses acteurs, ses stratégies, ses conventions, son langage, et a fait émerger un « petit monde des intellectuels » (Leila Dakhli, 2009). Najîb al-Rayyis, propriétaire du journal Al-Ayyâm, Ma`rûf Arnaût de Fata al-`Arab, Najîb al-Armânâzî, propriétaire et directeur du quotidien Al-Ayyâm, Adîb al-Safâdî, rédacteur dans les quotidiens Al-Sha`b et Al-Muqtabas sont autant de figures médiatiques qui émaillent l’hebdomadaire et contribuent à créer une « communauté de presse » avec des jeux de connivence entre journaux, des critiques communes et une solidarité face à la censure qu’ils subissent.

Le 11 octobre 1930, après sa suspension de trois mois, le journal reparaît avec la caricature intitulée « La résurrection d’Al-Mudhik al-Mubkî ». Elle présente quatre membres du gouvernement modéré de Tâj al-Dîn (le chef du gouvernement), Tawfîq Shâmiyya (ministre du Travail), Jamîl al-‘Ulshî (ministre des Finances) et `Abd al-Qâdir al-Kaylânî (ministre du Commerce et de l’Agriculture). Ils courent, affolés, les mains en l’air, pour fuir une femme surgissant d’une tombe enfumée, aux cheveux déliés, au sein dévoilé, vêtue d’une robe d’un blanc immaculé. La légende nous informe qu’« Al-Mudhik al-Mubkî a ressuscité d’entre les morts et a vaincu la Mort ». La femme – allusion à la Marianne française et allégorie du journal– brandit une bannière rouge où est inscrit le nom du journal. Ayant vaincu sa propre mort provoquée par le gouvernement, elle est symbole de Victoire : debout, son bras levé vers le haut, surplombant la scène, elle regarde à l’horizon, vers l’avenir. La représentation des membres du ministère syrien contraste avec celle de la femme : l’air effrayé, la bouche ouverte et les doigts écartés, dispersés dans la partie inférieure de la composition. Ils portent des costumes de couleur noire qui contrastent avec le blanc de la robe – couleur de l’innocence et de la vérité. À ses côtés, les ministres s’écrient : « Misère, Al-Mudhik al-Mubkî est revenu ». La référence au récit biblique de la résurrection est manifeste : le journal est ainsi sacralisé et sa légitimité affirmée. Les anciens censeurs se transforment en ministres menacés par l’œil critique d’Al-Mudhik al-Mubkî. Le journal, par son ton provocateur et frondeur, se fait le chantre de la lutte pour la liberté de la presse.

Véritable reflet de l’histoire politique de l’entre-deux-guerres, les dessins d’Al-Mudhik al-Mubkî permettent de s’immerger dans un flot d’événements, d’anecdotes, de noms, de polémiques, souvent difficiles à restituer. Si toutes ces caricatures étaient très compréhensibles pour leurs contemporains, leur sens s’est parfois estompé avec le temps. Ceci représente d’ailleurs une spécificité de la caricature et de la difficulté à l’étudier. La postérité de ces images est d’autant plus menacée qu’elles illustrent la vie d’un microcosme régional (la Syrie) voire urbain (Damas). Dans le contexte des années 1930, ces dessins ont largement contribué à faire l’événement, ou du moins à le prolonger dans les esprits. Al-Mudhik al-Mubkî a été une « scène de théâtre pour le peuple, son lieu de divertissement, une galerie d’expositions de ses plaintes, une école de jour et de nuit où les analphabètes apprenaient le b-a ba de la politique » comme l’écrit Fawâz al-Shâyab, le 2 janvier 1966, dans le journal en voie de disparition (n°1149). Si ces charges sont un reflet de l’histoire événementielle de la Syrie des années 1930, elles n’en sont qu’un reflet déformé par le point de vue des dessinateurs. Ce qui figure dans Al-Mudhik al-Mubkî n’est pas l’histoire du milieu politique syrien, mais plutôt celle de son envers, sa face cachée, ses coulisses.

Après avoir atteint son âge d’or en 1964 avec plus de 20 000 exemplaires tirés, le journal disparaît en juin 1966, à la suite du décret de sa suspension définitive par le partie Ba`th. Cette date marque le début d’une longue période de paralysie de la presse qui dure jusqu’à nos jours. Al-Mudhik al-Mubkî demeure présent dans la mémoire collective syrienne comme un journal qui a marqué l’histoire. Au XXIe siècle, des initiatives éparses ont permis, de lui donner une deuxième vie : le caricaturiste syrien ‘Alî Ferzat’, agressé par les sbires du régime en 2011, avait créé dix ans auparavant un hebdomadaire satirique, Ad-Dommari, qui s’inscrivait dans la lignée d’Al-Mudhik al-Mubkî. Bien qu’il ait été le premier journal autorisé depuis 1963, vendu à 100,000 exemplaires les premières semaines, il fut interdit une dizaine de numéros après son lancement. En outre, en 2005, un hebdomadaire est sorti sous le nom de Al-Mubkî (« celui qui fait pleurer »), allusion directe à son prédécesseur des années 1930. Mais la section « celui qui fait rire » y a été supprimée car la presse actuelle, muselée par la dictature sanguinaire du régime, n’a plus les moyens de rire.

Ce billet est tiré du mémoire de Marion Slitine, sous la direction de Nadine Picaudou, Paris 1-Sorbonne, Master 1 de Recherche, mention Histoire « Spécialité Histoire de l’Afrique : Histoire du Maghreb et des sociétés arabes contemporaines », réalisé en 2008. Commentaires, traductions et photos de Marion Slitine.

Bibliographie
  • ABDELKI Y., La caricature en Syrie, 1906-1966, Analyse de style, (Étude sur les caricaturistes syriens depuis le début du XXe siècle et particulièrement sur les caricaturistes d’Al-Mudhik al-Mubkî, dans le cadre de la formation de l’auteur en arts plastiques à Paris IV Sorbonne), Maktabat al-Azhirya
  • DAKHLI, L., Une génération d’intellectuels arabes, Syrie-Liban 1908-1940, Karthala, 2009
  • ELIAS, J., تطور الصحافة السورية في مائة عام 1865-1965, (Évolution de la presse syrienne, 1865-1965), Beyrouth, Dâr al Nizâl, 1983
  • KHOURY P.S., Syria and the French Mandate, The Politics of Arab Nationalism 1920-1945, Londres, I.B. Tauris, 1987, https://doi.org/10.1515/9781400858392
  • MEOUCHY N. (dir.), France, Syrie et Liban, (1918-1946), Les dynamiques et les ambiguïtés de la relation mandataire, Damas, IFEAD, 2002, https://doi.org/10.4000/books.ifpo.3155
  • SLITINE Marion, « L’image du pouvoir mandataire à travers les caricatures du journal satirique syrien Al-Mudhik Al-Mubki, 1929-1939 », Master 1 en Histoire, Mention « Sociétés arabes contemporaines » à Paris 1-Sorbonne, sous la direction de Nadine Picaudou, 2008

Pour citer ce billet : Marion Slitine, « Al-Mudhik al-Mubkî, une revue satirique d’avant-garde en Syrie (1929-1939) », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), le 09 juin 2017. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/7517

Remerciements

Mes profonds remerciements s’adressent à Nadine Picaudou, qui m’a montré le chemin, ainsi qu’à Hassan Abbas et Soheil Shebat, pour les longues heures passées à appréhender ce passé. Sans ces chers professeurs, l’exploration de ce monde n’aurait jamais pu avoir lieu.

Marion Slitine est doctorante en anthropologie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS-Paris). Après avoir travaillé au Centre culturel de Damas puis à l’Institut Français de Jérusalem, elle a bénéficié de la bourse « Aide à la Mobilité Internationale » (2012-2014) à l’Ifpo des Territoires palestiniens où elle a vécu pendant trois ans, puis des bourses du Musée du Quai Branly et du MUCEM/Fondation Camargo (Marseille-Cassis). Sa thèse porte sur l’art contemporain palestinien à l’heure de la mondialisation.

Page personnelle : http://www.ifporient.org/marion-slitine

Academia : https://ehess.academia.edu/marionslitine

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