Carnets de l’Ifpo

لَقِّم المحتوى
La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient
آخر تحديث: منذ 5 أسابيع 4 أيام

Fragmentation de l’Irak et droits des femmes

8 March, 2015 - 10:00

Depuis la prise de Mossoul par l’État Islamique en Irak et au Levant (Da’ech) en juin 2014, la division définitive du territoire irakien sur des bases ethno-confessionnelles – Kurdes au Nord, Arabes sunnites à l’Est, et Arabes chiites au Sud – semble inéluctable.

L’affaiblissement de l’État et l’implosion sociale et économique de la société irakienne remonte au moins aux bombardements de la coalition militaire menée par les Américains en 1991, à la campagne de répression menée par le régime ba’thiste de ses populations kurdes et chiites, doublée de la catastrophe humanitaire résultant de l’embargo économique qui fut imposé à sa population. La chute du régime de Saddam Hussein, provoquée par l’invasion américaine de 2003, a plongé l’Irak dans une violence opposant notamment les populations arabes sunnites et chiites et un chaos politique sans précédent. L’Irak n’a jamais été aussi fragmenté que depuis l’invasion américaine. L’administration américaine a, dès les premières années de l’occupation, institutionnalisé cette fragmentation en érigeant un système politique reposant sur des bases ethno-confessionnelles. Elle a pris une forme très concrète dans la division du territoire (partiellement occupé par Da’ech depuis l’été 2014), ainsi que dans la vie des Bagdadis dont la plupart vivent entre les murs de quartiers divisés entre sunnites et chiites. Mais il existe aussi une réalité de cette fragmentation souvent négligée : sa dimension de genre.

Rassemblement de la Ligue des Femmes Irakiennes (al-Rabitah) sur la place Firdaws au centre de Bagdad, le 8 mars 2012 – Zarha Ali

Dès les premiers mois de l’occupation menée par les Américains, des islamistes conservateurs chiites ont proposé, lors d’une réunion du Gouvernement intérimaire irakien en décembre 2003, de recomposer le Code du Statut Personnel irakien sur une base communautaire, à l’image du Code du Statut Personnel libanais. Cette proposition, une première depuis l’instauration de la République irakienne, le 14 Juillet 1958, avait été justifié par Abdel Aziz al-Hakim, leader du Haut Conseil islamique d’Irak, l’un des principaux partis islamistes chiites arrivé au pouvoir avec les forces américaines, comme une expression de la liberté de croyance qui, selon lui, avait été brimée sous l’ancien régime. Il s’agissait, en réalité, de l’affirmation du caractère chiite de l’identité irakienne revendiquée par un groupe communautaire et politique ayant subi discrimination et répression violente de l’ancien régime. Suivant cette proposition, le Code du Statut Personnel – correspondant à la loi n° 188 élaborée en 1959, régissant les affaires privées (mariage, héritage, divorce, etc.) regroupant l’essentiel de la législation concernant les droits des femmes – ne serait plus appliqué de manière unifiée à tous les citoyens irakiens. Un code spécifique pour les chiites serait ajouté, offrant ainsi le droit à chaque communauté de réclamer son propre code.

Le Code du Statut Personnel, produit de la République de 1958

Lorsqu’elle a été adoptée en 1959, la loi n° 188 représentait l’un des codes les plus progressistes de la région en matière de droit des femmes. Il avait été obtenu grâce à l’activisme des féministes irakiennes, notamment celles de la Ligue des femmes irakiennes (al-Rabitah), dont la figure emblématique, Nazihay al-Dulaymi, grande militante communiste et première ministre femme arabe, avait participé à la rédaction. Le Code du Statut Personnel accordait même l’égalité en matière d’héritage, ce qui était (et demeure encore aujourd’hui) absolument inédit pour un Code qu’une assemblée de ‘ulémas sunnites et chiites avaient contribué à élaborer conjointement avec les autorités irakiennes. La première République irakienne dirigée par Abdel Karim Qasem était née dans un contexte où la culture politique dominante était celle de la gauche anti-impérialiste irakienne, notamment du Parti communiste, dont les organisations féminines étaient très actives. La remise en cause du Code du Statut Personnel suggère donc une rupture avec cet héritage unificateur né de la lutte contre l’impérialisme britannique.

La proposition du leader du Haut Conseil islamique d’Irak, en décembre 2003, ne fut jamais mise en application mais fut réitérée sous la forme de l’article 41 de la Constitution adoptée en 2005. Si cet article figure dans la nouvelle constitution, il n’est pas encore mis en application et c’est toujours la loi n° 188 qui est appliquée.

Plus récemment, dans le contexte des élections parlementaires, Al-Fadhila, autre parti islamiste chiite, a réitéré sa demande d’introduire un Code du Statut Personnel exclusivement inspiré de la jurisprudence Ja’fari (principale jurisprudence religieuse chiite en Irak). Cette jurisprudence implique entre autre l’autorisation du mariage des filles dès l’âge de neuf ans, considéré comme l’âge de la puberté (Sin al-Balagha).

Rencontre organisée par « le Réseau des Femmes Irakiennes » (al-Shabaka) à Bagdad, le 8 mars 2012.

La mobilisation des militantes des droits des femmes

Les militantes des droits des femmes en Irak, regroupées autour du Réseau des femmes irakiennes (al-Shabaka), ont dénoncé cette tentative de remise en cause du Code du Statut Personnel par des partis qui ont tous en commun d’être conservateurs et communautaires. Elles considèrent que ce Code, bien qu’imparfait – il avait été réformé dans un sens plus régressif par le régime de Saddam dans les années 1990 – préserve l’unité des Irakiens en matière de droits personnels, notamment en permettant les mariages interconfessionnels, et surtout qu’il garantit une lecture relativement égalitaire des droits des femmes (divorce, âge du mariage et restriction de la polygamie).

Les militantes irakiennes pour les droits des femmes ont aussi dénoncé la prégnance du conservatisme communautaire et religieux qui domine la société irakienne actuelle. Ce conservatisme s’était développé à travers la Campagne de Foi (Hamlay Imanyah) lancée par Saddam Hussein dans les années 1990. Il fut aggravé par la misère sociale provoquée par l’embargo qui a fait émergé ce que Yasmin H. Al-Jawahiri (2008) a appelé de « nouvelles formes de patriarcat ». Il atteint son paroxysme depuis 2003 avec l’arrivée de partis islamistes conservateurs au pouvoir, comme l’ont indiqué les recherches de Nadje Al-Ali (2007; Al-Ali & Pratt, 2009). Insistant sur la nécessité de préserver le mariage civil, l’Association des femmes de Baghdad (Jam’yah Nisa’ Baghdad) a d’ailleurs récemment lancé une campagne visant à lutter contre les mariages contractés en dehors du tribunal. Ces mariages, appelés Zawaj al-Seyyed (c’est-à-dire des mariages certifiés par un représentant religieux), seraient en recrudescence en Irak depuis 2003. Ces unions exposeraient les jeunes femmes à un régime de droits très limité et à une absence de reconnaissance légale vis-à-vis de la loi irakienne. L’association dénonce l’augmentation, à travers le Zawaj al-Seyyed, des mariages de jeunes filles de l’âge de 12 à 13 ans qui seraient de plus en plus fréquents dans les milieux défavorisés.

La question de la visibilité politique des femmes comme cache-misère

Ainsi, la fragmentation de l’identité et du territoire irakien sur des bases ethno-confessionnelles, en plus du chaos sécuritaire qu’elle suscite, a bien un impact réel sur les droits des femmes. Les différents gouvernements irakiens élus depuis 2003, accusés par l’opposition et les organisations de la société civile de corruption et d’incompétence, n’ont jusqu’alors pas réussi à répondre aux besoins fondamentaux de la population irakienne : la sécurité, l’accès à l’eau potable, l’électricité et à résoudre la crise du chômage et du logement.

La crise politique et militaire que le pays traverse n’est pas sans lien avec le communautarisme du gouvernement central. Celui-ci est accusé de privilégier la population d’obédience chiite et d’avoir été incapable de régler les demandes d’égalité de traitement des différentes communautés qui composent l’Irak. Sa réponse par la violence aux insurrections de groupes sunnites à l’Ouest du pays a provoqué l’adhésion à Da’ech de certains de ces groupes lors de la prise de Mossoul.

De plus, la militarisation de la société irakienne (datant de la moitié des années 1980), accompagnée de la célébration de la figure masculine du soldat – poussée à son paroxysme depuis l’invasion de Da’ech –, implique une forme de banalisation de la violence et une recomposition des rapports de genre, régie par des exigences de sécurité et non plus d’égalité de traitement entre les sexes.

Tous ont insisté sur la visibilité et la participation politique des femmes : l’administration américaine, suivie durant l’occupation par l’ONU et un réseau d’ONG et la nouvelle élite politique kurde et chiite arrivée au pouvoir en 2003. Un quota de 25 % (30 % au Kurdistan) de femmes dans les assemblées représentatives a même été adopté en 2005. La visibilité politique des femmes, dont la majorité à entrer au Parlement irakien étaient celles représentant les groupes les plus conservateurs et communautaires, a ainsi pu donner bonne conscience à l’administration américaine, aux groupes politiques et aux ONG présents notamment lors des premières années de l’occupation.  Pour les femmes irakiennes depuis 2003, il a donc été préféré visibilité à égalité, et participation (au chaos) politique à accès aux droits.

L’imbrication des questions de genre et de nation

Le 8 mars 2014, les militantes pour les droits des femmes en Irak étaient rassemblées place Kehramana dans le centre de Bagdad pour dénoncer la remise en question du Code du Statut Personnel et défendre l’unité du peuple irakien contre les divisions confessionnelles. Depuis l’été 2014, le territoire irakien est divisé comme jamais : à l’Ouest l’organisation État Islamique, au Nord le Kurdistan d’Irak, à Bagdad et au Sud une population principalement chiite. Dans un contexte où division territoriale et militarisation du conflit vont de pair avec conservatismes social et religieux, il sera difficile de lutter contre la confessionnalisation des droits des femmes. Le pays compte déjà plus d’un million et demi de veuves et semble replonger dans le chaos et la violence qu’il a connu en 2006-2007, lorsqu’ un millier d’irakiens mourraient chaque semaine.

Comme l’indique les recherches de Pierre-Jean Luizard (1991, 2002), il faut remonter à la formation même de l’État irakien – produit de la colonisation britannique et État élaboré « contre sa société », c’est-à-dire marginalisant sa composante arabe chiite et kurde – pour comprendre les divisions post-2003. Mais il est certain que l’invasion américaine a poussé à leur paroxysme les revendications identitaires des différents groupes qui composent le pays.

La recomposition de la question des droits des femmes liée à la crise politique et à la division ethno-confessionnelle de l’Irak est ainsi une illustration parlante des imbrications des questions de nation et de genre. Des expériences et des représentations divergentes de l’identité nationale irakienne, au cœur desquelles figurent l’autoritarisme du régime ba’thiste et l’intervention américaine qui y a mis brutalement fin, ont exacerbé la fragmentation ethno-confessionnelle du pays. Les droits des femmes sont ici instrumentalisés au profit d’intérêt de groupes politiques souhaitant investir la nation irakienne de leur identité ethno-confessionnelle. Les groupes islamistes chiites au pouvoir depuis 2003 ont vécu « l’unité nationale » du régime ba’thiste comme une marginalisation et un déni de leur identité, et leur demande de reconnaissance implique la revendication d’un registre de droits spécifiques.

Les représentations et pratiques de genre ont été façonnées par la militarisation impliquant des représentations genrées normatives et une banalisation de la violence. L’implosion socio-économique de la société irakienne sur fond de conservatisme social et religieux entamée sous le régime ba’thiste, exacerbé durant l’embargo, a atteint son paroxysme sous l’occupation américaine. Ainsi, la recomposition des droits des femmes s’effectue dans un contexte ou les normes de genre sont définies par des représentations patriarcales et inégalitaires et des conflits idéologiques légitimés par le registre confessionnel. 

Bibliographie
  • Al-Ali N., Iraqi Women: Untold Stories from 1948 to the Present, Zedbooks, 2007.
  • Al-Ali N. et Pratt N., What Kind of Liberation. Women and the occupation of Iraq, UCPress, 2009.
  • Al-Jawaheri H. Y., Women in Iraq: the Gender Impact of International Sanctions, IB Tauris, 2008.
  • Luizard P.,  La question irakienne, Fayard, 2002.
  • Luizard P.,  La Formation de l’Irak Contemporain. Le rôle politique des ulémas chiites à la fin de la domination Ottomane et au moment de la création de l’Etat irakien, CNRS éditions, 1991.
Pour citer ce billet : Zahra Ali, « Fragmentation de l’Irak et droits des femmes », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 8 mars 2015. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/6366

Zahra Ali est doctorante en sociologie à l’EHESS de Paris, associée à l’Ifpo et Visiting Academic au Center for Gender Studies de SOAS à Londres. Elle est spécialisée dans les études sur les femmes et le genre liées à l’islam et au Moyen-Orient. Ses récentes recherches, reposant sur une ethnographie du mouvement des femmes de l’Irak post-2003 et sur une socio-histoire des femmes et des politiques de genre en Irak depuis 1958, proposent d’explorer l’imbrication des questions de genre, de nation, d’État et de religion dans l’Irak contemporain.

Elle a publié en 2012 Féminismes Islamiques, première anthologie consacrée aux féminismes musulmans publiée en France (Editions La Fabrique), ouvrage traduit et publié en allemand (Passagen Verlag).

Tous les billets de Zahra Ali

التصنيفات: Ifpo

Arab uprisings, Politics and Economy

13 January, 2015 - 15:44

Translation from the French version : «Les soulèvements arabes, l’économie et le politique» http://ifpo.hypotheses.org/6268

From the first public outcries in Tunisia in 2011 to Egypt’s mass protest in 2013, the issue of the social and economic crisis was closely connected to the demands of political freedom during the “Arab revolutions”. Even though the region is not among the world’s poorest, these mobilisations demonstrated not only a legitimacy crisis of the aging regimes but also a climate of social insecurity and economic vulnerability that characterises the daily lives of many people in the region. Especially the economic crises of 2008 seem to have further deteriorated the living conditions of these countries’ citizens, migrant workers and large refugee populations.

On the surface these protests appear to be much more indicative of the “social issues” or even an “economic crisis” than the regime changes in Southern Europe and Latin America during the seventies or those in Central Europe and Sub-saharan Africa during the nineties. The comparison with the French revolution of 1789 as well as with the “Spring of Nations” in 1848-1849 that was frequently made in 2011 underlines the role that agrarian or industrial crises can play and the way that social issues are politicised.

A demonstration in Mahalla, Egypt on 7 April 2008, the day after a strike was shut down by government forces sparking a series of uprisings. – James Buck / PBS. Licence : CC By-SA 3.0

After three years, these societies continue to be the scene of major conflicts concerning the exercise of political power but also social and economic issues: labour movements, strikes of employees and public servants, grievances about high living costs and about the declining quality of public services, to only name a few. The “social upheaval” and the “economic dead end” that could be noticed in different forms long before 2011 seem to be more topical than ever. They represent as much a challenge for public authorities as they can be a driving force for stifled resentment. Even though certain countries profited from high oil prices, popular demands of this type grow stronger, whereas the new governments are at least in the short term hardly able to offer alternatives regarding development policy.

While the topic of a social and economic crisis pervades those recent movements, the articulation between the socio-economic realities of those societies and the motifs and forms of dissent and protest is far from being univocal. In response to purely economic analyses that see the upheavals of 2011 as the expression of a crisis of capitalism, other works reject any kind of determinism. They rather concentrate on the internal functionality of social movements and the trajectories of their protagonists. Picking up on this debate the Institut français du Proche-Orient (Ifpo) in cooperation with the Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po Paris organised a two-day conference in Beirut. Held on 25 and 26 September 2014 at the Institut français du Liban, the event was supported by the Fonds d’Alembert, the Middle East Institute of the National University of Singapore and the ERC research program “When Authoritarianism Fails in the Arab World” (WAFAW, http://www.ifporient.org/node/1550 ).

An exploratory conference

In addition to bringing together experts in the field of social sciences, the conference was attended by the Ambassador of France Patrice Paoli, representatives of the civil society and the Lebanese labour movement, as well as journalists and diplomats. The primary objective of the meeting was to provide a platform for an exchange of ideas based on the latest research. The participants compared and analysed the interactions between politics and economics, taking into consideration the different forms of resistance that are nested in the political and economic order. For this reason, the reflection was focused on the possible contributions of a neo-institutionalist approach: In which way do the protests challenge the different forms of dependence, protection and exchange? How should we understand the sometimes overt, sometimes discreet role of interest groups, business associations and trade unions in regime changes? What kind of alliances and social contracts emerge or are reinvented? Or on the contrary: which contracts remain in place? Where do new protagonists, new social issues, new political and economic cleavages appear and how? In what respect do those new social movements contribute to new forms of economies, circulation and enrichment?

The interdisciplinary and international panel consisted of economists, historians, sociologists and political scientists. The comparative perspective transcended the Middle East thanks to the participation of Jérôme Sgard (Science po/CERI), whose work on economic reform in Eastern Europe and financial crises in emerging economies has gained international reputation.

How do institutions transform?

In his introductory remarks about the interaction between regime change and economic processes, in particular regarding the effects of path dependency, Eberhard Kienle (Ifpo) invited the participants to go beyond certain conventional interpretations of the region’s upheaval, that consider the economic “crisis” as the principal catalyst for the protests. Especially the models of the rentier state (focusing on the political use of revenue acquired on foreign markets)  and crony capitalism (presuming stable forms of exchange and interdependence) – to cite only two categories that are typically adopted in the field of Middle Eastern political economy – turned out to be hardly useful when it comes to understanding social changes. For instance, the Gulf monarchies have not only seen a shift in their social policies (expansion of social protection to promote private sector employment of nationals) but also the emergence of labour organisations in recent years as the system of social regulations through public employment is in crisis. For Laurence Louer (Sciences Po/CERI), an investigation of the Gulf States’ welfare systems that goes beyond the “rentier” character of their economies facilitates understanding the formation of their manner of redistribution through the privatisation of employment. Several participants insisted on the limits of the rentier state paradigm (as well as an assumed consequent depoliticisation of social issues) when it comes to explaining the numerous current dynamics. Fawwaz Traboulsi (American University of Beirut) argued for a holistic approach that incorporates the contradictory ideological and geopolitical ramifications into the analysis of mobilisation (or the absence of protest): for him the uprisings were  to a large extent a reaction to neoliberal social policies – a point of view that was debated during this round table.

To hence achieve a necessary renewal of the study of economic dynamics in the Middle East, field research can re-orientate methodology. Several contributions have thus focused on the diffident but intriguing emergence of labour movements that challenge the established trade unions. Other than the case discussed by Laurence Louer, the Comité de coordination syndicale in Lebanon is a good example. It presents itself as an alternative to the ineffective established trade unions with an emphasis on internal democracy, suffering however from a sectionalisation of its demands and leadership problems (Marie-Noëlle Abi Yaghi, Lebanon Support). In the southern regions of Tunisia around Gafsa on the other hand, the expression of social grievances (most importantly the right to employment) has increased since the revolution. Even though the General Union of Tunisian Workers was associated with the regime’s ousting, the labour movement is surpassed by new forms of protest in this mining region, where the memory of the avant-garde role of the protest movement of 2008 is still strong. This raises questions about political transaction related to employment (Amin Allal, CNRS/CERAPS).

The resilience of the regimes in place depends not least on how they react to civil unrest. Social movements targeting material goals may not simply be a destabilising factor, but a potential regulatory instrument for authorities to control social agitation; a hypothesis developed by Montserrat Emperador Badimon (Université Lumière – Lyon 2) in her research on the “Mouvement des diplomés-chomeurs” and the phosphate miners of Khouribga (Morocco). An established institution such as patronage, widely considered an obstruction to social change, can on the other hand also escalate conflict as shown by Michele Scala (Aix-Marseille Université/IREMAM) using the example of a wage conflict.

Putting historical regime changes in a socio-economic perspective

While political economy was mostly developed through a dialog between economists and political scientists, this conference was enriched by the contributions of historians, to explore the idea of “path dependency”: in the context of regime changes, one must consider the impact of past decisions and institutions in a broader sense on contemporary decisions and trajectories.

The current communitarisation in Syria and Iraq for instance is not only a religious phenomenon but can be explained by the interrelations of ethnic solidarity and economic relations since the 19th century: the interactions between the formation of  “modern” states and the alterations of communitarian “survival units” are manifold. During economic or political crises when confidence in state institutions deteriorates individuals will turn to the communitarian solidarity for support (Sami Zubaida, Birkbeck University). The great political transformations in the late 19th and early 20th century, such as the reign of Abdul Hamid II, the establishment of the mandates and independence have deeply affected the local economies. However, pre-existing economic structures have continued to play a role in matters of exchange and production. Peter Sluglett (Middle East Institute – National University of Singapore) cites as an example merchants from Aleppo, whose nostalgia for the Ottoman Empire he explains with their commercial orientation towards Anatolia. This interaction was further explored by Matthieu Rey (Middle East Institute – National University of Singapore), who focused on how the agrarian crises in the fifties and sixties, the peasant movement as well as the rise of the rural youth in the military and bureaucracy shaped the political landscape of Syria. In the same sense, historical phenomena like the exceptional stability of the Hashemite monarchy cannot only be explained through theories of rent-driven state formation (e.g. international aid that helps to “buy” social peace). Tareq Tell  (American University of Beirut) highlighted institutional factors like the land reforms, the role of the military or social struggles.

Rethinking Middle Eastern political economy?

The conference also raised the question of continuity in social policy across the thresholds of regime changes. Does the transition from an authoritarian system of governance to a more inclusive and democratic one lead to more egalitarian social policies? The example of Tunisia shows that – due to the financial crisis among other things – the revolution did not result in a transformation of the economic policies towards a more redistributive system (Asya El-Meehy, ESCWA, University of California – Berkeley). After having made a similar observation, Eberhard Kienle (Ifpo) explained the absence of major changes in economic policy through the similarities within the institutions  (successive regimes recruited their leadership from the same social classes). The civil war in Syria on the other hand has led to more diverse effects, creating both rapid overall increase of the poverty rate and the continuation or even growth of investment in certain regions (Jihad Yazigi, Syria Report, European Council on Foreign Relations).

The conference has allowed to explore different lines of inquiry, breaking free from the rentier economy paradigm and probing the region’s implication in a globalised economy. In his final remarks, Jérôme Sgard (Science po/CERI) suggested paying particular attention to the modes of production and continuing reflection on the fundamental categories of economics such as labour and wage, property and debt.

Bibliography
  • Heydemann S. (dir.), Networks of Privilege in the Middle East: The Politics of Economic Reform Revisited, Palgrave Press, 2004.
  • Kienle E. et Louer L. (dir.), L’économie politique des soulèvements arabes, numéro thématique de Critique internationale, 61, 2013/4. [En ligne] http://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2013-4.htm
  • Moisseron J. et Mouhoud E. (dir.), Dynamiques institutionnelles dans le monde arabe, numéro thématique de Revue Tiers Monde, 212, 2012/4. [En ligne] http://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2012-4.htm
  • Owen R. et Pamuk S., History of Middle Eastern Economies in the Twentieth Century, Harvard University Press, 1999.
To quote this article: Matthias Dalig and Myriam Catusse, “Arab uprisings, Politics and Economy”, Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), January 13th, 2015. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/6335

Matthias Dalig studies political science at the University of Freiburg and the Institut d’études politiques at Aix-en-Provence. He works as an intern at the Ifpo’s Department for Contemporary Studies.

All articles from Matthias Dalig

Myriam Catusse is a political scientist. She is the director of the Department for Contemporary Studies at the Ifpo. A core researcher of the programmes When Authoritarianism Fails in the Arab World (ERC) and Power2Youth (7th PCRD), she authored Le Temps des entrepreneurs. Politique et transformations du capitalisme au Maroc, Paris, Maisonneuve & Larose, 2008, as well as L’État face aux débordements du social. Formation, travail et protection sociale, with B. Destremau and E. Verdier (dir.) Paris, Iremam-Karthala, 2010.

Personal page and bibliography: http://ifporient.org/myriam-catusse

All articles from Myriam Catusse

التصنيفات: Ifpo

Islam, islamisme, fondamentalisme…Qui nomme ? les journalistes, les chercheurs ou les acteurs ?

27 December, 2014 - 10:41

C’est dans le cadre d’une thèse de doctorat (Duarte 2014) sur le réformisme musulman contemporain, que s’est posée à nous la question difficile de la terminologie appliquée aux auteurs réformistes musulmans depuis les indépendances, et plus généralement, aux qualificatifs employés à l’endroit des acteurs de l’islam contemporain. Nous tenterons ici d’en rendre compte et d’apporter une esquisse typologique raisonnée facilitant la compréhension des phénomènes qu’ils tentent de recouvrir.

Le brouillage terminologique médiatique

La profusion des discours autour du « phénomène-islam », par les différents types de médias, n’encourage guère ni les précautions méthodologiques ni la distinction des niveaux d’analyse. Cette situation, que l’on ne retrouve pas à l’identique pour d’autres religions, obscurcit l’objet en question plus qu’elle ne clarifie des phénomènes pourtant déjà difficiles à saisir. En effet, considérer comme des quasi-synonymes des qualificatifs tels qu’islamisme, fondamentalisme, intégrisme, extrémisme, traditionalisme, radicalisme, terrorisme, ne peut que brouiller une piste déjà fort complexe, a fortiori pour le non-initié. Il suffit pour s’en convaincre de se plonger durant une seule journée dans les bulletins d’informations internationaux, qu’ils soient sous format papier, audiovisuel ou électronique, rendant quasiment impossible la tâche de trouver une cohérence à chacun de ces termes. Cette constatation fut le point de départ de notre réflexion.

En revanche, ces éléments se compliquent lorsque les acteurs eux-mêmes et leurs contradicteurs se réapproprient une part de cette terminologie, à titre d’exemple, le mot « islamiste » (islāmī) est désormais et depuis bien longtemps usité couramment dans le monde arabe – et plus généralement dans le monde musulman – par l’ensemble des mouvements qui font une lecture politique de l’islam et qui aspirent, selon des modalités diverses et variées, à participer au pouvoir. Les observateurs de ces mouvements reprennent cette même terminologie, pour les écrits francophones il suffirait de citer – de manière non exhaustive – François Burgat (1988, 2010), Gilles Kepel (2000), Olivier Roy (2008 et 2011), Nilüfer Göle (2003 et 2005) et d’autres. Il ne s’agit bien sûr pas de remettre en cause la légitimité scientifique de ces travaux mais plutôt d’interroger un fait paraissant somme toute « naturel » de par son extrême récurrence mais qui pose question, ne cessant de nous interpeller durant la rédaction de notre travail de recherche. En ce domaine, le discours médiatique tend à prédominer sur le discours scientifique. En effet, si ce dernier transmet  et impose un certain cadre conceptuel au premier (« déconstruction », « héritiers », « travail/capital », etc.), l’inverse semble désormais relever de la norme.

« Islamisme » ou quid de l’analyse comparative ?

Un autre élément conforte notre perplexité à accepter telles quelles les terminologies courantes sur l’islam contemporain, rendant difficile, sinon impossible les analyses comparatives avec les phénomènes ayant trait à d’autres religions. Pour reprendre notre illustration précédente, le substantif « islamisme » serait à l’islam ce que le fondamentalisme et l’intégrisme seraient au christianisme ou ce que l’ultra-orthodoxie serait au judaïsme. Quand bien même chaque champ religieux peut se targuer de spécificités, il n’en reste pas moins que l’on devrait pouvoir les analyser avec une terminologie relativement unifiée, ce qui n’est – nous semble-t-il – pas encore le cas dans les études islamiques.

Ce constat critique n’a rien d’innovant en soi : en son temps, l’éminent arabisant Maxime Rodinson établit une remarque similaire, relevant que cette appellation d’islamisme « […] offre un danger de confusion avec la dénomination de la religion en elle-même » (Rodinson 2003, p. 20) ; en effet, là encore, pour analyser les mouvements contestataires chrétiens, les spécialistes les qualifient-ils de « christianistes » ? ou encore de « judaïstes » en ce qui concerne le judaïsme ? La réponse est évidemment non.

Plus récemment, Mohammed Hocine Benkheira relevait également que cette appellation « […] place [ces acteurs de l’islam politique] en position de représentants légitimes du mot “islâm” » (Benkheira 1997, p. 10), enfin, plus généralement, Nadine Picaudou estime que cette question épineuse des reformulations modernes de l’islam « apparaît comme un préalable indispensable […] » et que les vulgates réductrices prévalent à la fois « tant dans les discours occidentaux sur l’islam que dans ceux des acteurs de l’islam politique » (Picaudou 2010, p. 16-17).

Les remarques précédentes nous conduisent à proposer une terminologie de travail plus adéquate et capable de rendre compte de phénomènes comparables dans les trois religions susmentionnées. Tout d’abord, nous rejetons le substantif « islamisme » en préférant parler de phénomène de « politisation du religieux », voire « d’islam politique » et qui concerne des mouvements à tendance souvent conservatrice, reproducteurs de l’ordre établi. À l’endroit de mouvements plus contestataires, nous proposons de les désigner comme tel : « mouvements (islamiques) contestataires » et pour une infime minorité d’entre eux « mouvements (islamiques) révolutionnaires ». Quant à son dérivé « islamiste(s) », qualifiant des acteurs et des mouvements n’ayant souvent quasiment aucun rapport entre eux, nous proposons « militants de l’islam politique » ou « militants contestataires », ou encore pour la minorité légitimant le renversement de l’ordre établi (de manière plus ou moins violente) « militants révolutionnaires ».

Ce qui est souligné la plupart du temps par « islamisme » étant une caractéristique particulière, telle que le conservatisme religieux, la contestation politique, l’aspiration au pouvoir ou bien la volonté de renverser l’ordre établi, ou plus globalement l’« idéologisation du religieux » (voir Nadine Picaudou). Ces caractéristiques ne sont toutefois pas interchangeables. Par conséquent, employer « islamisme » obscurcit l’étude des phénomènes en question. Il nous paraît donc préférable de qualifier tel mouvement/acteur en fonction de(s) caractéristique(s) visée(s). En effet, réunir tous ces modes d’inscription dans le réel sous un seul vocable globalisant tend selon nous à réifier des phénomènes explicables par les sciences sociales. La réification ou l’essentialisation constituent l’antithèse d’une explication de type scientifique.

Le fondamentalisme et ses caractéristiques distinctives

Un autre substantif revient souvent, en apparence plus pertinent pour analyser le rapport d’un groupe et/ou d’un individu avec ce qu’il sacralise : le « fondamentalisme » — dans le cas de notre recherche, il s’agissait plutôt de la sacralisation des « Textes fondateurs » (Coran et sunna pour l’islam sunnite). Tout aussi ardu à circonscrire qu’« islamisme » et tout autant galvaudé, la posture qu’il implique se retrouve de surcroît chez des auteurs classiques aussi différents qu’Ibn Ḥazm (m. 1064) ou Ibn Taymiyya (m. 1328), mais également au sein de courants aussi concurrents que les Frères musulmans ou le néo-salafisme saoudien, ou encore même dans l’œuvre de réformistes musulmans contemporains tels que Ğamāl al-Bannā ou Muḥammad Šaḥrūr. Cette récurrence des usages historiques et contemporains peut expliquer – sans la légitimer – la confusion médiatique quant à la terminologie à employer, soulignant l’urgence du métier à engager un questionnement réflexif et critique sur ce qui pourrait apparaître de surcroît comme superficiel : la terminologie.

La recherche universitaire, avec sa modalité de temps long et sa propension à se plonger dans les écrits des acteurs en question, permet de dépasser les prénotions englobantes et de proposer des notions et des concepts opératoires. À titre d’illustration de cette démarche critique et réflexive, citons les caractéristiques que nous avons pu établir quant à ce que pourrait recouvrir la notion de « fondamentalisme » appliqué au champ religieux de l’islam et au-delà, dans une démarche comparatiste, au judaïsme et au christianisme :

  • une relation d’« absolutisation » vis-à-vis de l’écrit et/ou des textes fondateurs ;
  • la visibilité de l’adhésion religieuse, publique et non privée ;
  • la solidarité de groupe, régénérée pour devenir effective ;
  • la non-ambiguïté, ne laissant aucune place à l’incertitude : l’uniformisation règne, l’entre-deux est systématiquement combattu.

Ces traits ne nous dispensent pas d’une étude socio-historique ou anthropologique, et ne prétendent pas gommer la distance temporelle et les différences de contextes d’énonciation entre un auteur du 13e siècle et un contemporain. Ils mettent simplement l’accent sur un type de rapport à l’absolu, qui, lui, se retrouve bien tant dans les périodes anciennes qu’actuelles ; en se gardant bien de n’y voir qu’une simple répétition, étant entendu que l’histoire humaine ne se répète pas.

Conclusion

Nous n’avons pas abordé dans notre thèse de doctorat l’étude de termes tels que « radicalisme », « terrorisme », « extrémisme », car nous avons considéré qu’ils ne convenaient pas à un travail de recherche universitaire de par la charge émotionnelle qu’ils véhiculent et le jugement de valeur qu’ils véhiculent. Il en eût été tout autrement de termes tels que « conservatisme », « traditionalisme » et « libéralisme » qui feront l’objet d’une publication prochaine.

Il paraît salutaire pour les sciences humaines et sociales que les qualificatifs employés pour décrire des phénomènes, des mécanismes et des positionnements soient mûrement et constamment éprouvés afin qu’ils ne soient pas prisonniers des catégories médiatiques dominantes pas plus que de l’autoréférencialité, i.e. la définition que les acteurs utilisent eux-mêmes pour se définir. D’aucuns y verraient peut-être la promotion d’une neutralité scientifique sans concession, il s’agit plus simplement à nos yeux, et pour pasticher la célèbre citation attribuée à Albert Camus, de ne pas « ajouter au malheur des études islamiques en mal nommant les choses ».

Bibliographie
  • Benkheira MH. et Becker A., 1997, L’amour de la loi. Essai sur la normativité en islam, Paris, PUF (Politique d’aujourd’hui).
  • Burgat F., 1988, L’islamisme au Maghreb. La voix du Sud, Karthala (Les Afriques).
  • Burgat F., 2012, L’islamisme à l’heure d’al-Qaida, Paris, La Découverte.
  • Duarte S., 2014, L’idée de réforme religieuse en islam depuis les indépendances, Paris, EPHE (thèse de doctorat).
  • Göle N., 2003, Musulmanes et modernes. Voile et civilisation en Turquie, Paris, La Découverte (Sciences humaines et sociales) [1re éd. 1993].
  • Göle N., 2005, Interpénétration. L’Islam et l’Europe, Gallade Éditions.
  • Kepel G., 2000, Jihâd, expansion et déclin de l’islamisme, Paris, Gallimard.
  • Picaudou N., 2010, L’islam entre religion et idéologie : essai sur la modernité musulmane, Gallimard (NRF Essais).
  • Rodinson M., 2003, La fascination de l’islam, Paris, La Découverte/Poche (Sciences humaines et sociales).
  • Roy O., 2008, La sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture, Paris, Éditions du Seuil (La couleur des idées).
  • Roy O., 2011, Généalogie de l’islamisme, Paris, Fayard (Pluriel).
Pour citer ce billet : Steven Duarte, « Islam, islamisme, fondamentalisme…Qui nomme ? les journalistes, les chercheurs ou les acteurs ? », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 27 décembre 2014. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/6297

Steven Duarte est agrégé d’arabe et docteur ès études arabes et islamiques (EPHE). Il enseigne la langue arabe et les réformismes de l’islam contemporain à l’Université Paris 13. Sa thèse portait sur une sélection de dix penseurs réformistes musulmans dont la production s’étend de la moitié du 20e siècle à nos jours.

Son travail de recherche vise à rendre compte et à analyser progressivement la riche production réformiste à l’échelle du monde musulman sunnite puis à la mettre en rapport avec des questions contemporaines majeures : modernités multiples, altérités culturelles, conflits, évolutions de la religiosité.

التصنيفات: Ifpo

La Grande Guerre au Proche-Orient : savoirs, vécus, mémoires

19 December, 2014 - 16:50

À l’occasion de la commémoration du centenaire du déclenchement de la Grande Guerre, l’Ifpo, l’Orient-Institut Beirut, le Département d’histoire et de relations internationales de l’Université Saint-Joseph (Beyrouth) et l’Institut des études palestiniennes ont organisé un colloque questionnant la place qu’a pu prendre ce conflit au Proche-Orient. Soutenu par l’Ambassade d’Allemagne au Liban et la Mission du centenaire 14-18 (l’initiative du gouvernement français coordonnant le programme commémoratif), l’évènement a eu lieu à l’Université Saint-Joseph à Beyrouth, les 3 et 4 novembre 2014 (programme).

Du point de vue de l’histoire événementielle, la façon dont ce conflit « ébranla le Moyen-Orient » (Picaudou, 1992) est connue : ses campagnes et batailles militaires, le traité de Sykes-Picot (1916), la déclaration Balfour (1917), les revendications nationalistes, le génocide arménien (1915), les prémices de la question palestinienne ou encore les effets socio-économiques du conflit sur les sociétés « levantines ». L’effondrement de l’Empire ottoman ouvrit plus encore la porte à la pénétration européenne dans la région. Le « grand jeu » des puissances étrangères (Laurens, 1991) lui redessina des frontières, aujourd’hui d’ailleurs partiellement remises en cause par des organisations telles que celle de l’État islamique en Irak et au Levant.

Artillerie turque quittant Constantinople (Agence Rol, 1914). Paris, BnF, département Estampes et photographie, EST EI -13 (406). (Gallica : ark:/12148/btv1b6932501f). Domaine public.

1914-1918 marque incontestablement de nombreuses ruptures politiques et sociales pour les sociétés de la région. Aujourd’hui, l’étude de cette période est également l’occasion d’inflexions majeures pour les sciences sociales : en termes d’approches conceptuelles et disciplinaires, de réflexion sur l’Histoire, sur le statut du témoignage et de la mémoire, sur la pratique de l’interdisciplinarité ou sur la variation des niveaux d’analyse. Excepté l’attention portée aux évènements rappelés plus haut, l’historiographie dans la région n’accorde d’ailleurs qu’une importance mesurée à ce conflit mondial.

Cette rencontre proposait donc de débattre de nouvelles pistes dans l’étude de ce conflit, dans une région où les nombreux affrontements armés jusqu’à nos jours, peuvent être l’occasion d’engager une réflexion sur les « cultures de guerre », comme le fit 1914-1918 en Europe (S. Audoin-Rouzeau, A. Becker, 2000). C’est d’ailleurs dans cette perspective que ce colloque a été ouvert par Patrice Paoli, Ambassadeur de France au Liban, Christian Clages, Ambassadeur d’Allemagne au Liban, et Salim Daccache, Recteur de l’Université Saint-Joseph. Alors que l’on commémorera en 2015 les 40 ans du déclenchement de la guerre civile libanaise, tous trois ont suggéré l’exemple que pourrait jouer, dans la recherche de sortie de crise dans la région, le travail des historiens de la guerre et des entrepreneurs de mémoire dans le processus d’intégration européenne.

Les travaux ont débuté par la conférence inaugurale de Jörn Leonhard (Université de Freiburg), auteur de Die Büchse der Pandora. Geschichte des Ersten Weltkriegs [La boite de Pandore. Histoire de la Première Guerre mondiale] (C.H. Beck, München, 2014). Il propose d’envisager la Grande Guerre à l’aune des frustrations collectives et désenchantements qu’elle a pu provoquer – à commencer par la promesse d’un conflit court auréolé de glorieuses victoires et les aspirations à l’autodétermination des peuples suscitée par les « 14 points de Wilson » (1918) dans les périphéries du conflit, particulièrement au Proche-Orient.

Trois approches croisées ont guidé la réflexion : une approche d’histoire des sciences ; une approche en histoire sociale interrogeant les vécus variés de la guerre ; et enfin, une approche d’anthropologie de la mémoire. Les interventions des participants se sont appuyées sur des sources pour la plupart inédites : des mémoires et journaux intimes, des témoignages directs ou indirects, des archives diplomatiques ou municipales, des dossiers de presse et des fonds privés. Tous ces documents donnent des éclairages originaux sur cette période, mais aussi sur leur perception par leurs contemporains.

Un tournant pour la production de savoirs sociaux

On aborde encore trop peu la question de l’effet de la Grande Guerre sur la production de savoirs dans l’ancien Empire ottoman et dans les États mandataires et indépendants qui lui succèdent. L’institutionnalisation de savoirs utiles pour des cercles de militaires et d’administrateurs consacre les disciplines de l’orientalisme (Henri Laurens, Collège de France), mais ouvre également sur les sciences « modernes ». Le rôle des experts au service de la politique s’accompagne de l’instauration progressive de normes, d’outils et de domaines d’intervention particuliers : par exemple l’épidémiologie, sur l’instigation de l’Organisation de l’hygiène de la Société des Nations (Philippe Bourmaud, Université Lyon 3 Jean Moulin). Les recherches tentent alors de s’inscrire dans une démarche « scientifique », fondée sur la connaissance originale du « terrain », mais s’inscrivent également dans une politique de contrôle et de normalisation. La question de la politisation de la production du savoir fut également le sujet de la présentation de Carla Eddé (Université Saint-Joseph), qui propose l’analyse critique d’une production encyclopédique produite, en plein conflit, sur commande des autorités ottomanes : s’agit-il d’une façon de prolonger la guerre par d’autres moyens ? R. Tamimi et M. Bahjat sont envoyés parcourir la province pour rédiger deux et peut-être trois volumes intitulés Wilayet Beirut (1917). Ils illustrent la politique volontariste et centralisatrice de Djémal Pacha, homme fort de l’Empire ottoman (avec les deux autres « Pacha », Enver et Talaa) et des Jeunes-Turcs durant la guerre, nommés avec pleins pouvoirs aux affaires civiles et militaires dans les provinces du Proche-Orient. Ils reflètent aussi une politique certes violente (Djémal Pacha fut accusé de persécuter des sujets arabes et arméniens de l’Empire et de les condamner à mort par contumace), mais également tournée vers la recherche d’adhésion des provinces aux politiques réformistes du pouvoir central.

Explorer de nouvelles sources

Les vécus de la guerre sont, quant à eux, plus explorés par la recherche. La famine constitue par exemple l’épisode le plus connu de l’histoire de cette période au Liban. Ses causes sont le plus souvent imputées à l’invasion de criquets en 1915, ou aux blocus des Alliés et des Ottomans. Ces éléments conjoncturels, pour importants qu’ils soient, ne disent pas tout : la famine, que le conflit renforcera considérablement, est cause et conséquence de la misère qui s’installe déjà à la veille de la guerre. Cette piste est approfondie par Christian Taoutel (Université Saint-Joseph) à partir d’archives inédites des pères jésuites ; et par Lévon Nordiguian (Université Saint-Joseph) sur la base de l’exploration du fonds des 2000 photographies laissées par le père J. Delore, instituteur jésuite au Mont-Liban pendant cette période. Au-delà d’une histoire renouvelée de la famine, ces images témoignent d’un autre aspect de l’histoire sociale de ce conflit : elles montrent des villages abandonnés et, ainsi, de l’empreinte que la guerre a laissés dans cette région sans qu’il y eût de combats. D’autres sources attestent de la présence du conflit, malgré la distance des opérations militaires : les procès-verbaux du conseil municipal de Jérusalem relatent des changements majeurs dans la vie quotidienne des Palestiniens – de l’isolement des intellectuels causé par la disparition des journaux étrangers aux interventions autoritaires de Djémal Pacha dans la vie politique locale (Falestine Naili, Ifpo).

Les liens à la Sublime Porte s’avèrent complexes dans un contexte où Istanbul lance de vastes chantiers de restructuration urbaine, légifère, impose une nouvelle monnaie papier, multiplie les œuvres caritatives, met en place des monopoles sur les céréales, réduit les compétences des tribunaux religieux musulmans, mais instaure aussi la loi martiale. Ainsi, la contribution de Tariq Tell (American University of Beirut) montre que le soutien de la population locale à la Révolte arabe fut beaucoup moins unanime que le discours officiel ne le présente : jusqu’à 1918, la population des régions de l’actuel Ouest fertile jordanien n’a pas ouvertement soutenu la révolte arabe – notamment du fait de la forte présence ottomane (et de son appareil sécuritaire), mais aussi de la manne que continuait de représenter, grâce à l’Empire, l’exportation des cultures locales. Au Liban, la presse locale raconte comment la vie se poursuit, avec son cortège de célébrations des victoires ottomanes, des visites de personnalités dans la région… L’Histoire retient surtout les noms des quarante « martyrs », nationalistes libanais pendus par les Ottomans en mai 1916. Cet épisode est néanmoins objet de controverses, comme le montre le conflit qui opposa, sous le mandat, les unionistes et les libanistes quant à la commémoration de la Fête des Martyrs (Youssef Mouawad, chercheur indépendant). Mais les historiens – et la mémoire collective – sont est en revanche moins diserts sur les centaines de déportations d’opposants sous le règne de Djémal Pacha.

Les témoignages laissés par les administrateurs et officiers turcs représentent d’excellentes sources qui révèlent des opinions contrastées face aux soulèvements nationalistes : ainsi en est-il des mémoires de Falih Rifki Atay, qui accompagna Djémal Pacha dans ses campagnes militaires (Selim Deringil, Lebanese American University). La propagande joue là un rôle important. Ayhan Aktar (Bilgi University Istanbul) évoque celle du Comité de l’union et du progrès qui organise, au nom de l’amitié entre Turcs et Arabes, une visite pour des intellectuels arabes à Istanbul et sur le front de Gallipoli en 1915. Les autorités ottomanes essaient d’y entretenir l’image d’un empire qui tient tête aux Occidentaux – alors qu’au même moment Mustafa Kemal est déjà convaincu de la perte inévitable des territoires arabes. D’autres témoignages donnent à connaître des aspects oubliés de cette période : et notamment la façon dont, au Héjaz, sur d’autres fronts, le succès du contingent français permet aux soldats musulmans maghrébins de connaître d’exceptionnelles carrières (Hayat Touhadi, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne).

Anthropologie et histoire de la mémoire

Enfin, troisième champ de questionnement : comment la réflexion autour de la Première guerre au Proche Orient rencontre-t-elle des préoccupations contemporaines relatives à la commémoration des conflits – par exemple la guerre civile libanaise (Mermier, Varin, 2010) ? Les intervenants interrogent des « mémoires » et des pratiques de commémorations – la réflexion avait été inaugurée sur ce point dans le cadre d’un colloque organisé par l’OIB en 2001 (Farschid, Kropp, Dähne, 2006) – : ils rendent compte notamment des bouleversements identitaires de la fin de l’Empire ottoman et du triomphe, à cette époque, du nationalisme arabe. Les mémoires de Abdallah Dabbous, récemment retrouvées par Malek Sharif (American University of Beirut), en sont un bel exemple. L’auteur, originaire de Beyrouth, décrit son identité multiple et contradictoire : fier d’être issu de la bourgeoisie beyrouthine et de son éducation occidentale, il est fidèle à l’Empire ottoman et écrit ses mémoires après-guerre pour s’opposer à l’historiographie nationaliste arabe. Le récit autobiographique de la fuite d’Ohannès Pacha, Arménien et dernier mutasarrif (gouverneur) du Mont-Liban, ne montre pas seulement la détérioration de la relation entre chrétiens et musulmans, mais aussi la volte-face d’un intellectuel libéral, proche des Jeunes-Turcs, vers un nationaliste arménien dressé contre les Turcs après le traumatisme du génocide (Elizabeth Thompson, University of Virginia). La réaction de Khalil al-Sakakini est inverse. Écrivain moderniste palestinien, il affirme dans son Journal (1914-1918) un humanisme rationnel au-delà de toute appartenance sectaire ou nationale (Maher Charif, Institut des études palestiniennes). La dimension sociale et utopiste est également présente dans les écrits de Mikhail Naimy, auteur théosophique d’origine libanaise, qui rejoint l’armée américaine et perçoit la guerre, résultat de tensions sociales cachées, comme le déclencheur d’une lutte entre maîtres et serviteurs (Alyn Hine, Orient-Institut Beirut). N’ayant pas laissé d’écrits, » Awda Abu Tayya, figure emblématique de la révolte arabe, a été l’objet d’une mise en récit dans la ville de Ma’ân au sud de l’actuelle Jordanie. Dans les rapports complexes qu’entretient aujourd’hui cette ville touristique avec le pouvoir central, la construction d’une mémoire collective autour de sa personne par sa tribu d’origine contribue à fonder la légitimité de requêtes politiques et sociales – en faisant de cette tribu l’un des soutiens pionniers des Hachémites (Norig Neveu, Ifpo).

Le colloque s’est achevé par une table ronde au Salon du Livre francophone de Beyrouth, modérée par Eberhard Kienle (Ifpo), réunissant Henry Laurens, Carla Eddé et Ulrike Freitag (Zentrum Moderner Orient) autour des enjeux soulevés par l’histoire de ce conflit : penser la guerre, est-ce la panser ?

Bibliographie
  • Audoin-Rouzeau S. et Becker A., 2000, 14-18. Retrouver la guerre, Paris, Gallimard.
  • Laurens H., 1991, Le grand jeu. Orient arabe et rivalités internationales, Paris, A. Colin.
  • Leonhard J., 2014, Die Büchse der Pandora. Geschichte des Ersten Weltkireges, Munich, C.H. Beck.
  • Mermier F. et Varin Ch. (dir.), 2010, Mémoires de guerres au Liban (1975-1990), Paris, Sindbad-Actes Sud.
  • Nordiguian L., 2003Les petites écoles du Mont-Liban, Beyrouth, Presses de l’USJ.
  • Picaudou N., 1992, La décennie qui ébranla le Moyen-Orient. 1914-1923, Bruxelles, Complexe.
  • Prost A. et Winter J., 2004, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Seuil.
Pour citer ce billet : Matthias Dalig et Myriam Catusse, « La Grande Guerre au Proche-Orient : savoirs, vécus, mémoires », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 19 décembre 2014. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/6301

Matthias Dalig est étudiant en sciences politiques à l’Université de Freiburg et à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Il est stagiaire au Département scientifique des études contemporaines à l’Ifpo.

Tous les billets de Matthias Dalig

Myriam Catusse est politologue. Elle est directrice du Département scientifique des études contemporaines de l’Ifpo. Elle est core researcher du programme WAFAW (ERC) et du programme Power2Youth (7e PCRD). Elle est notamment l’auteur de Le Temps des entrepreneurs. Politique et transformations du capitalisme au Maroc, Paris, Maisonneuve & Larose, 2008 et, avec B. Destremau et E. Verdier (dir.), de L’État face aux débordements du social. Formation, travail et protection sociale, Paris, Iremam-Karthala, 2010.

Page personnelle et bibliographie : http://ifporient.org/myriam-catusse

Tous les billets de Myriam Catusse

التصنيفات: Ifpo

Les soulèvements arabes, l’économie et le politique

15 December, 2014 - 13:57

Des premières revendications tunisiennes de 2011 aux protestations égyptiennes de 2013, la thématique de la crise économique et sociale se conjugue très intimement aux demandes de libertés publiques et politiques dans les « soulèvements arabes ». Bien que la région ne figure pas parmi les plus pauvres au monde, ces mobilisations rendent non seulement audible la crise de légitimité de régimes vieillissants mais aussi plus visibles le climat d’insécurité sociale et la vulnérabilité économique qui caractérise le quotidien de très nombreux habitants de la région. La crise économique de 2008, en particulier, semble avoir encore dégradé les conditions de vie des citoyens, mais aussi celles des travailleurs immigrés et des populations réfugiées.

En apparence, ces protestations signent l’exacerbation d’une « question sociale » voire d’une « crise économique » nettement plus importante que lors des renversements, dans les années 1970, de régimes d’Europe du Sud et d’Amérique latine, ou dans les années 1990 en Europe centrale et orientale ou en Afrique sub-saharienne. En plus de la référence à la révolution française de 1789, plusieurs analystes convoquent d’ailleurs volontiers en 2011 la référence au « Printemps des peuples » de 1848-1849, en soulignant la part que purent y jouer dans les deux cas les crises agricoles et alimentaires ou industrielles et la façon dont la « question sociale » s’y politisa.

Une manifestation à Mahalla, en Egypte, le 7 avril 2008. La veille, un mouvement de grève avait été endigué par les forces gouvernementales provoquant ensuite ces soulèvements. – James Buck / PBS. Licence : CC By-SA 3.0

Trois ans après, ces sociétés continuent d’être le théâtre de conflits majeurs, en termes d’exercice du pouvoir, mais aussi en termes économiques et sociaux (mouvements ouvriers, grèves de salariés ou de fonctionnaires, mécontentements suscités par la cherté de la vie ou par les dégradations des services publics, etc.). Les « débordements du social » et les « impasses de l’économie », qui s’exprimaient de diverses façons bien avant 2011, semblent plus que jamais d’actualité, tant comme défis pour les pouvoirs publics que comme ressort de mécontentements feutrés, de stratégies d’exit comme de passage à la révolte, ou de résistances plus discrètes. Malgré l’aubaine suscitée dans certains pays par la hausse des prix du pétrole, les revendications de ce type s’accentuent, tandis que les nouveaux gouvernements n’apportent guère d’alternative, à court terme du moins, en matière de politiques de développement.

Si la thématique de la crise économique et sociale traverse ces mouvements récents, l’articulation entre les réalités socio-économiques et les causes et formes de la protestation est loin d’être univoque. À chaud, aux analyses économicistes, envisageant les évènements de 2011 comme l’expression d’une crise du capitalisme, ont répondu d’autres travaux réfutant au contraire toute forme de déterminisme, en concentrant leur attention sur les logiques internes de ces mouvements et les trajectoires de leurs acteurs. C’est en réaction à cela que s’est construite la réflexion proposée dans le cadre d’un colloque organisé à Beyrouth les 25 et 26 septembre 2014 par l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) en coopération avec le Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po Paris et le Middle East Institute (National University of Singapore). L’événement a reçu le soutien du Fonds d’Alembert (IF) et du programme du Conseil européen de recherche « When Authoritarianism Fails in the Arab World » (WAFAW).

Un colloque exploratoire

Aux côtés de chercheurs en sciences humaines et sociales, le colloque a réuni l’ambassadeur de France Patrice Paoli, des représentants de la société civile et de syndicats libanais, ainsi que des journalistes et des diplomates. L’objectif principal de cette rencontre était d’établir une plate-forme d’échange à partir de recherches récentes. Il s’agissait de comparer les interactions entre l’économique et le politique en considérant les contestations et résistances multiples en ce qu’elles sont imbriquées dans des ordres politiques et économiques. C’est pourquoi l’accent était mis sur les apports possibles de l’approche néo-institutionnelle : comment sont mises en cause dans les protestations des formes multiples de dépendance, de protection ou d’échanges ? Comment lire et comprendre le rôle souvent feutré ou plus manifeste de groupes d’intérêts, de groupements professionnels et syndicaux dans les changements de régime ? Quels pactes ou contrats sociaux se dessinent, se réinventent ou au contraire se confirment ? Comment et où émergent de nouveaux porte-parole, de nouvelles questions « sociales », de nouveaux clivages politiques et économiques ? Qui porte la voix des déshérités ? En quoi ces mouvements sociaux contribuent-ils à ouvrir de nouvelles formes d’économies, de circulation, d’enrichissements ?

Le panel interdisciplinaire et international comprenait des économistes, des historiens, des sociologues et des politistes. La perspective comparative dépassait les frontières du Proche-Orient, grâce à la contribution notable de Jérôme Sgard (Science Po/CERI), dont sont reconnus les travaux sur les réformes économiques en Europe de l’Est et les crises financières dans les économies émergentes.

Comment se transforment les institutions ?

Dans son propos introductif sur les interactions entre changements de régime et processus économiques, et notamment sur les effets de « dépendance au sentier » (path dependancy), Eberhard Kienle (Ifpo) a invité les participants à dépasser certaines interprétations conventionnelles des bouleversements que connaît la région, qui envisagent la « crise » économique comme principal catalyseur des contestations. En particulier les logiques de rente (qui mettent l’accent sur les usages politique revenus perçus sur un marché extérieur) ou de crony capitalism (« capitalisme des copains » qui supposent des formes stabilisées d’échanges et d’interdépendances) – pour reprendre des catégories classiquement mobilisées par l’économie politique des sociétés du Proche-Orient – se révèlent peu utiles pour comprendre le changement social. Ainsi, les monarchies du Golfe ont vu non seulement un changement de politique sociale (expansion des services sociaux pour promouvoir l’emploi de nationaux dans le secteur privé), mais aussi l’émergence d’organisations syndicales au cours de ces dernières années face à la crise du modèle de régulation sociale par l’emploi public. Pour Laurence Louer (Science po/CERI), s’intéresser aux systèmes de « Providence » des pays du Golfe, au-delà du caractère « rentier » de leur économie, permet de comprendre l’enjeu du devenir de leur régime de répartition dans le processus de privatisation de l’emploi et de salarisation de la société qu’ils connaissent. Plusieurs des intervenants insistent sur les limites du paradigme « rentier » (avec la dépolitisation des questions sociales qu’il suppose) pour comprendre nombre de dynamiques actuelles. Fawwaz Traboulsi (American University of Beirut) préconise une approche qui réintègre dans l’analyse de la compréhension des mobilisations (ou de l’absence de protestation) des dimensions idéologiques et géopolitiques souvent contradictoires : les soulèvements à ses yeux ont été pour une grande partie des réactions à des politiques sociales néolibérales ; un point de vue discuté lors de cette table ronde.

Pour renouveler méthodologiquement et théoriquement l’étude des dynamiques économiques au Proche-Orient, le retour au terrain ou aux archives s’avère fécond. Plusieurs contributions ont ainsi mis l’accent sur l’émergence, certes timide mais intrigante, d’institutions dans les mondes du travail qui défient les organisations syndicales installées. Outre le cas traité par L. Louer dans les monarchies du Golfe, un bel exemple est le Comité de coordination syndicale au Liban, qui se présente comme une alternative aux syndicats en place face à la sectorisation de leurs demandes et leurs crises de leadership (Marie-Noëlle Abi Yaghi, Lebanon Support). Par contre, dans la région minière de Gafsa en Tunisie, d’anciennes doléances socio-économiques, en tête desquelles le droit à l’emploi, prennent de l’ampleur après la révolution. Si l’Union générale des travailleurs tunisiens fut associée au renversement du régime, sur ce terrain minier dont on se souvient du rôle avant-gardiste que joua le mouvement de 2008, le mouvement syndical est dépassé par des formes inédites de prises de paroles. Il faut alors s’interroger sur les transactions politiques qui se jouent autour de la question de l’emploi (Amin Allal, CNRS/CERAPS).

La résilience des régimes en place dépend notamment de la façon dont ils réagissent aux troubles sociaux. Des revendications matérielles ne sont pas simplement un facteur déstabilisant mais peuvent devenir un instrument régulateur potentiel pour les autorités afin de contrôler l’agitation sociale ; hypothèse que développe Montserrat Emperador Badimon (Université Lumière – Lyon 2) dans sa recherche sur le « Mouvement des diplômés chômeurs » et la protestation des mineurs de phosphates à Khouribga (Maroc). De même, une institution telle que celle du patronage, généralement considérée comme un frein au changement social, peut également contribuer à l’escalade d’un conflit, comme le montre au Liban Michele Scala (Aix-Marseille Université/IREMAM) au sujet d’un conflit salarial.

Replacer les changements de régimes dans leur histoire socio-économique

Alors que l’économie politique au Proche-Orient s’est surtout développée dans un dialogue entre politistes et économistes, ce colloque s’est enrichi de la contribution d’historiens, afin de creuser les pistes néo-institutionnelles de la « dépendance au sentier » : dans le cadre d’une réflexion sur les changements de régime, il s’agit de penser le poids des choix effectués dans le passé et des institutions au sens large du terme sur les décisions et trajectoires contemporaines.

La communautarisation des conflits actuels en Syrie et en Irak par exemple n’est pas un phénomène religieux en tant que tel mais peut s’expliquer par l’enchevêtrement de solidarités ethniques et de relations économiques depuis le 19e siècle : en effet, les interactions sont denses entre la formation d’États « modernes » et les mutations de « survival units » communautaires. Dans des situations de crise économique ou politique, quand la confiance dans l’institution étatique se dégrade, les individus se tournent volontiers vers les solidarités communautaires (Sami Zubaida, Birkbeck University). Les grandes transformations politiques des 19e et 20e siècles  – et notamment le règne d’Abdul Hamid II (1876-1909) –, l’établissement des mandats, puis les indépendances, ont profondément affecté les économies locales. Les structures socio-économiques antérieures ont néanmoins continué à jouer un rôle en matière d’échanges et de production. Peter Sluglett (Middle East Institute – National University of Singapore) évoque ainsi la nostalgie de la période ottomane des marchands d’Alep pour expliquer l’orientation anatolienne du commerce en Syrie du Nord au début 20e siècle. Cette piste est également explorée par Matthieu Rey (Middle East Institute – National University of Singapore), qui montre comment l’organisation corporatiste du champ politique syrien s’explique par la crise agraire des années cinquante et soixante, le mouvement paysan qui l’accompagna d’une part, la promotion de la jeunesse rurale par l’armée et la bureaucratie d’autre part. De la même manière, la stabilité de la monarchie hachémite ne peut s’expliquer par les seuls effets de rente (l’aide internationale aidant à l’achat de paix sociale). Tareq Tell (American University of Beirut) met en avant les effets des réformes agraires et le rôle de l’armée en Jordanie pour expliquer les logiques de la régulation des luttes sociales.

Repenser l’économie politique de la région ?

Les intervenants du colloque ont enfin évoqué la question des modifications et des continuités des politiques socio-économiques dans les changements de régime. Dans un contexte de transition d’un système autoritaire à un régime politique plus inclusif et démocratique (où le vote compte), les politiques sociales sont-elles plus égalitaires ? Le cas de la Tunisie montre que, du fait notamment de la crise financière, la révolution ne s’accompagne pas vraiment de transformations décisives des politiques économiques, vers un système plus redistributeur (Asya El-Meehy, ESCWA, University of California – Berkeley). Observant cela en Égypte, Eberhard Kienle (Ifpo) explique l’absence de réorientation majeure par le parallélisme social au sein des institutions (les différents régimes qui se succèdent recrutent leurs fonctionnaires au sein de la même classe sociale). En revanche, la guerre civile en Syrie entraîne des changements plus frappants : à la fois une hausse rapide du taux de pauvreté et la continuation, voire la progression, des investissements dans certaines régions (Jihad Yazigi, Syria Report, European Council on Foreign Relations).

Le colloque a ainsi permis d’explorer différentes pistes d’analyse, s’émancipant du modèle rentier et questionnant l’inscription de la région dans l’économie globalisée. Dans sa conclusion du colloque, Jérôme Sgard (Science po/CERI) suggère ainsi de prêter une attention particulière aux modes de production (et pas seulement aux logiques de rente) et de maintenir l’effort de réflexion sur des catégories fondamentales de l’économie, comme le travail et le salaire, la propriété et la dette.

Bibliographie
  • Heydemann S. (dir.), Networks of Privilege in the Middle East: The Politics of Economic Reform Revisited, Palgrave Press, 2004.
  • Kienle E. et Louer L. (dir.), L’économie politique des soulèvements arabes, numéro thématique de Critique internationale, 61, 2013/4. [En ligne] http://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2013-4.htm
  • Moisseron J. et Mouhoud E. (dir.), Dynamiques institutionnelles dans le monde arabe, numéro thématique de Revue Tiers Monde, 212, 2012/4. [En ligne] http://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2012-4.htm
  • Owen R. et Pamuk S., History of Middle Eastern Economies in the Twentieth Century, Harvard University Press, 1999.
Pour citer ce billet : Matthias Dalig et Myriam Catusse, « Les soulèvements arabes, l’économie et le politique », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 15 décembre 2014. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/6268

Matthias Dalig est étudiant en sciences politiques à l’Université de Freiburg et à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Il est stagiaire au Département scientifique des études contemporaines à l’Ifpo.

Tous les billets de Matthias Dalig

Myriam Catusse est politologue. Elle est directrice du Département scientifique des études contemporaines de l’Ifpo. Elle est core researcher du programme WAFAW (ERC) et du programme Power2Youth (7e PCRD). Elle est notamment l’auteur de Le Temps des entrepreneurs. Politique et transformations du capitalisme au Maroc, Paris, Maisonneuve & Larose, 2008 et, avec B. Destremau et E. Verdier (dir.), de L’État face aux débordements du social. Formation, travail et protection sociale, Paris, Iremam-Karthala, 2010.

Page personnelle et bibliographie : http://ifporient.org/myriam-catusse

Tous les billets de Myriam Catusse

التصنيفات: Ifpo