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La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient
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De retour de mission… Faïlaka au Koweït (4). L’établissement hellénistique

1 July, 2016 - 12:40

Depuis 2011, nous menons nos recherches sur l’établissement hellénistique de Tell Sa‛id établi sur la côte sud-ouest de l’île de Faïlaka-Ikaros afin, d’une part de préciser sa chronologie, depuis sa création jusqu’à son abandon (3e s.-1er s. av. J.-C., voir la bibliographie), mais aussi d’étudier ses fortifications et sa circulation interne pour appréhender son fonctionnement à ses différentes périodes. Enfin, l’avancement de nos recherches nous a amenés à nous interroger sur les raisons de son implantation dans ce lieu. Pour y parvenir, nos travaux se concentrent sur la fouille archéologique, l’analyse stratigraphique (incluant les sondages non publiés par les précédentes missions qui ont en partie fouillé le site de 1958 à 2009), la mise en relation des différentes constructions du système défensif et des voies de circulation, l’étude du matériel et l’étude des archives des anciennes missions.

Les quatrième et cinquième campagnes se sont déroulées du 14 octobre au 29 novembre 2014 et du 6 octobre au 5 décembre 2015 ; la dernière campagne ne nous a pas permis d’achever nos travaux de terrain, en raison de violentes intempéries survenues de manière répétée.

Secteurs concernés par la fouille en 2014 et 2015, dessin M. Gelin sur un plan J. Humbert, O. Callot, T. Fournet, E. Laroze © MAFKF.

Le système défensif

L’étude des fortifications, développée depuis 2007, est fondamentale à l’avancement de notre connaissance de la chronologie et de la vie de l’établissement. Malheureusement, les murailles ont été dégagées vigoureusement par les missions précédentes et rares sont les parties offrant encore de la stratigraphie en place. À partir de 2009, nous avons décidé de porter nos recherches à la fois sur un secteur, au nord-ouest, nécessitant un travail sur le long terme (A1 Nord), ainsi que sur des secteurs (C1 à C8) dont l’étude, plus limitée en surface et en temps, implique cependant un travail fin et rigoureux.

Secteur A1 Nord en 2015, fosse-dépotoir avec jarre contenant un squelette de nouveau-né ; à droite, le rempart du 1er état, vue vers l’est © MAFKF.

Dans le secteur A1 Nord, une grande tranchée stratigraphique a été ouverte entre les deux remparts nord, le premier marquant la limite de l’implantation originelle, le second consacrant une extension. Avec la précédente mission française (dir. O. Callot et J.-F. Salles-CNRS), M. Gelin a débuté cette recherche dès 2007 et 2008 ; A. Deeb (DGAM de Syrie) l’a poursuivie en 2009. Depuis 2011, les principaux objectifs sont de comprendre les relations entre les deux murailles mais aussi avec le système défensif lié au premier rempart (mur de chicane et tour 2 défendant la porte nord) et une grande plateforme aménagée le long du deuxième rempart.

B. Couturaud, en charge de l’étude du secteur depuis 2012, a montré la complexité des nombreuses étapes qui se sont succédé et en a précisé la chronologie générale. Notamment, en 2014 la destruction du premier rempart nord a été définitivement caractérisée et une correspondance directe a pu être établie avec la mise en place de la grande plateforme ainsi qu’avec la destruction de la pièce A1 Sud. En 2015, le point clef de la chronologie du système défensif lié au premier rempart a été abordé. Cette étude a été l’occasion de la découverte d’une jarre contenant un squelette de nouveau-né, étrangement abandonnée dans une fosse-dépotoir.

Secteur C8, la tour 7 à la fin de la campagne 2014, photo H. Al Mutairi © DAMK.

Le travail mené sur la tour d’angle sud-ouest (secteur C8) s’inscrit dans la reprise de l’étude systématique des fortifications, entreprise depuis 2009 par J.-M. Gelin. En dépit de dégagements préliminaires non publiés, menés par les missions danoise et grecque, cette tour conservait une partie de la stratigraphie de son occupation (intérieur de la tour, passage d’accès, mur sud), depuis sa construction jusqu’après son abandon. En 2014, J.-M. Gelin a pu montrer que cette étude contribuait à la connaissance, non seulement de l’ensemble de l’établissement car elle permettait d’éclairer les occupations postérieures à l’usage militaire de la tour, mais aussi de celle du secteur avant l’arrivée des Grecs car il s’y trouve une occupation antérieure au premier établissement hellénistique. De plus, les caractéristiques architecturales de l’édifice apportent un atout supplémentaire à l’étude des murailles : une partie de son élévation en briques crues a pu être préservée ainsi qu’un renfort externe en briques crues et, en 2015, une phase de reconstruction a pu être mise en évidence.

L’occupation et la circulation internes

Les chantiers A2 Ouest et A2 Est ont été établis à l’intérieur du premier établissement, l’un face à la tour 2, l’autre face à la porte du rempart nord. Dans le but de retrouver les relations stratigraphiques entre le système défensif, l’occupation interne de l’établissement et les voies de circulation, ces deux chantiers étendent les limites d’anciens sondages de la mission danoise (non publiés), profonds au-delà de la fondation du rempart.

Secteur A2 Ouest, détail de la stratigraphie, vue vers le sud-ouest © MAFKF.

Le chantier A2 Ouest, débuté en 2009 par M. Gelin et poursuivi en 2013 par R. Khawam, a été achevé en 2014 par J.-M. Gelin, M. Gelin et Y. Thomas. Son étude a permis de retrouver les niveaux liés aux débuts de la forteresse, dont un sol blanc qui peut être associé à ceux mis au jour en 2011 sous les tours 2 et 3 et, en 2015, en A2 Est et à la tour 7, correspondant très probablement à la mise en place d’un nivellement général de la première forteresse. En outre, il semble que, peu après la construction des fortifications, un bâtiment est venu s’appuyer contre le rempart, rendant impossible toute circulation le long de cette muraille occidentale.

L’étude du secteur A2 Est a été poursuivie par M. Gelin. Dans la voie principale nord-sud, plusieurs sols ont été mis en évidence, appartenant à la première période et immédiatement postérieurs à la construction du rempart. Ils ont été percés par un petit canal parallèle à la rue qui débouchait au nord-est à l’extérieur de l’établissement. Dans la partie orientale du chantier, les vestiges de deux maçonneries en briques crues partiellement détruites par l’ancienne fouille (partie d’un édifice probablement lié au premier établissement et possible escalier), posent la question de la circulation le long du rempart vers l’est. Les destructions dues à l’ancienne excavation nous empêcheront probablement d’y apporter une réponse ferme.

L’implantation de la première forteresse : le secteur du puits (secteur F)

Le puits établi au sud de l’établissement hellénistique et daté antérieurement de l’âge du Bronze, était considéré comme la raison de l’implantation grecque en ce lieu. Sa fouille et celle du secteur environnant par de précédentes missions (danoise, américaine, koweïtienne), non publiées, ont créé une grande tranchée qui fait courir le risque aux maçonneries voisines de s’écrouler. En 2012, préalablement à la stabilisation des maçonneries en danger et au rebouchage d’une partie de l’ancienne fouille, l’étude par J. Abdul Massih a permis de montrer que le puits avait été recouvert par une épaisse couche de terre que nous avions alors interprétée comme une possible accumulation d’usure de constructions préalables à la venue des Grecs.

Secteur F, dépôt de fondation sous un mur de la première période, vue vers l’ouest © MAFKF.

En 2014, M. Gelin a poursuivi l’étude du secteur et il est apparu que cette couche a en fait été volontairement installée par les constructeurs grecs, au moment même où le nivellement général de la place forte était mis en place. La question de la raison de l’implantation de la forteresse sur cette partie de l’île continue donc à se poser, et nous espérons, dans un avenir proche, pouvoir développer nos recherches dans le secteur des temples pour tenter d’y répondre.

Par ailleurs, bordant à l’ouest la voie principale nord-sud, un mur de la première période d’occupation, en briques crues sur base de pierre, recouvrait un dépôt de fondation comprenant un petit autel en pierre. Au-dessus, dans l’axe de la voie N-S, se succèdent les niveaux de circulation, eux-mêmes recouverts par un habitat dont la mise en place tardive a condamné le passage.

L’étude du matériel

C. Durand s’est concentrée sur le matériel céramique découvert en 2011 dans la pièce A1 Sud (ensemble clos géographiquement et chronologiquement), associé à une phase intermédiaire de la vie de la forteresse qui peut être reliée aux étapes définies en A1 Nord. Par ailleurs, elle a repris une étude antérieure de la poterie découverte en 2008, associée aux niveaux actuellement fouillés en A1 Nord.

L. Contant a entrepris les prémices d’une étude des figurines en terre cuite découvertes à la forteresse depuis le début de sa fouille, accédant au matériel conservé au Musée National de Koweït.

La préservation du site

Depuis 2014, nous avons choisi de nous concentrer uniquement sur les secteurs fouillés par nous à partir de 2007. E. Devaux, en charge du programme de préservation et de présentation du site depuis 2013, a appliqué un programme comprenant à la fois des consolidations de maçonneries, des rebouchages de sondages, des protections contre les ruissellements des eaux et de nos secteurs en cours de fouille ; l’étude sanitaire du site a été poursuivie. Par ailleurs, divers tests de techniques et de matériaux ont été appliqués, dans l’optique de les étendre à une plus grande échelle si les résultats obtenus s’avèrent positifs après une exposition aux éléments naturels. En parallèle, la formation d’ouvriers à la préservation du site a été mise en place. Enfin, le recours à une pelle mécanique a permis de dégager une partie des déblais de fouille accumulés à proximité du site.

Conclusion

Les campagnes de 2014 et 2015 ont été particulièrement riches d’informations, notamment concernant les différentes phases de l’établissement hellénistique et, sur l’ensemble des chantiers, les niveaux atteints nous permettent déjà de répondre à de nombreuses questions concernant le système défensif dans son premier état. Nous espérons en 2016 achever nos chantiers et répondre aux questions laissées en suspens.

Bibliographie
  • Gelin M., « De retour de mission… Faïlaka au Koweït » (1) http://ifpo.hypotheses.org/2908, (2) http://ifpo.hypotheses.org/4929 et (3) http://ifpo.hypotheses.org/6123.
  • Devaux E., « Préservation de la forteresse hellénistique de Faïlaka : premiers pas et solutions d’urgence », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 23 octobre 2014. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/6231

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Depuis la création de la mission en 2011, les implications respectives de l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), du National Council for Culture, Arts and Letters (NCCAL) et du Department of Antiquities and Museums du Koweït (DAMK), de l’ambassade de France et de l’Institut français à Koweït, ainsi que, depuis 2012, l’aide apportée par Total Koweït et la Fondation Total, ont été décisives pour permettre à la mission d’exister et de travailler dans les meilleures conditions possibles ; nous remercions vivement l’ensemble de ces partenaires

Soutiens de la mission archéologique koweïto-française de Faïlaka Autorités scientifiques de tutelle
  • Kuwaiti National Council for Culture, Arts and Letters (http://www.nccal.gov.kw), direction de la partie koweïtienne de la mission : Ing. A. Al Youha, Secrétaire Général, S. Duwish, directeur du DAMK.
  • Département koweïtien des Antiquités et des Musées.
  • Institut français du Proche-Orient (http://www.ifporient.org), direction de la partie française de la mission : E. Kienle, Directeur de l’Ifpo, représenté par J. Bonnéric, chercheuse associée.
Soutien français au Koweït Mécénat Participants à l’étude de l’établissement hellénistique en 2014 et 2015
  • Gelin Mathilde, responsable scientifique,  archéologue, chercheuse CNRS (occupation et circulation internes/A2 Est et A2 Ouest ; première phase de l’établissement/F), 2014-2015.
  • Al Mutairi Hamed, responsable des sites archéologiques et de la prospection, DAMK (photographie aérienne), 2014-2015.
  • Alpi Frédéric, directeur du département Archéologie et Histoire de l’Antiquité, Ifpo (épigraphie), 2014-2015.
  • Al Saei Talal, directeur des Musées, DAMK (gestion des objets), 2014-2015.
  • Al Tamimi Anwar, archéologue, DAMK, 2015.
  • Clerc Julie, archéologue (relevés de terrain), 2014.
  • Contant Louise, étudiante (figurines en terre cuite), 2015.
  • Couturaud Barbara, archéologue (système défensif/A1 Nord), 2014-2015.
  • David Hélène, dessinatrice (matériel archéologique), 2014-2015.
  • Devaux Emmanuelle, architecte, Ifpo (préservation du patrimoine bâti), 2014-2015.
  • Durand Caroline, chercheuse Ifpo (céramologie), 2014-2015.
  • Gelin Jean-Michel, archéologue (système défensif/tour 7 ; phasage/A2 Ouest), 2014-2015.
  • Humbert Jean, dessinateur (relevés de terrain), 2014-2015.
  • Thomas Yohann, archéologue INRAP (occupation interne/A2 Ouest), 2014.
Pour citer ce billet : Mathilde Gelin, « De retour de mission… Faïlaka au Koweït (4). L’établissement hellénistique », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), le 1er juillet 2016. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/7321

Mathilde Gelin est archéologue, chercheuse au CNRS (ARSCAN – Archéologie et Sciences de l’Antiquité – UMR 7041, Maison de l’Archéologie et de l’Ethnologie, Nanterre). Elle est responsable de l’étude de la forteresse hellénistique de Faïlaka-Ikaros.

Page personnelle et bibliographie : http://www.ifporient.org/mathilde-gelin

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