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La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient
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Al-Mudhik al-Mubki : une revue satirique d’avant-garde en Syrie (1929-1939)

9 juin, 2017 - 12:49

Al-Mudhik al-Mubkî [المضحك المبكي = celui qui fait rire et pleurer] … Deux mots qui ont fait rire et pleurer toute une génération de la Syrie de l’entre-deux-guerres jusqu’aux années 1960. Derrière ce nom s’abritent un journal laïc, « politique, satirique et caricaturiste » (éditorial), un intellectuel syrien, Habîb Kahhâla et une recette inédite dont l’ingrédient fondateur est la caricature politique. Alors qu’en Syrie, la société et le patrimoine sont chaque jour plus menacés, il est crucial de revenir sur un héritage majeur de son histoire, un des journaux les plus emblématiques de l’époque mandataire en Syrie, un trésor méconnu de la Bibliothèque de l’Institut Français du Proche-Orient de Damas, actuellement inaccessible au public du fait de la guerre.

Ce billet découle d’un mémoire d’Histoire contemporaine effectué en 2008 sous la direction de Nadine Picaudou et intitulé « L’image du pouvoir mandataire à travers les caricatures politiques du journal satirique syrien, Al-Mudhik al-Mubkî, dans l’entre-deux-guerres : 1929-1939 ». Il s’appuie sur l’analyse de plus d’une centaine de caricatures dont une partie a été traduite et commentée par l’auteure dans un album mis en ligne sur Flickr par l’Ifpo. Se replonger dans ses caricatures nous permet non seulement de lire sous un autre jour la décennie de l’entre-deux-guerres (1929-1939) et les ambivalences des relations politiques pendant le Mandat, mais aussi de documenter le monde de la presse en Syrie dans les années 1930 et l’émergence de la profession de journaliste.

L’écho d’une époque : le mandat français en Syrie

Publié entre 1929 et 1966, Al-Mudhik al-Mubkî est l’un des organes de presse les plus importants du XXe siècle en Syrie, tant par la diversité de son lectorat et de sa ligne éditoriale que par sa longévité et l’usage privilégié de la caricature, alors inédit dans la presse locale. Son rédacteur en chef, Habîb Kahhâla (1898-1965) – diplômé de l’American University of Beirut – adopte un ton humoristique et subversif pour défendre des idéaux nationalistes, notamment à travers des dessins acerbes contre les hommes du pouvoir français, mais qui n’épargnent pas pour autant les hommes politiques syriens. Ce côté rebelle contraste avec sa personnalité puisque sa nièce, Colette Khuri le décrit comme « un homme fragile qui avait peur de tout. Lorsqu’il entrait chez lui, il demandait à sa femme de lui allumer la lumière. Mais lorsqu’il avait sa plume à la main, il était capable de critiquer tout le monde, avec force, subtilité et finesse.  L’homme ne criait jamais que sur sa feuille » (entretien à Damas en avril 2008).

Al-Mudhik al-Mubkî est l’un des cinq journaux satiriques publiés en Syrie dans les années 1930. L’hebdomadaire n’est certes pas le premier de l’histoire de la Syrie – Jirâb al-Kurdî (« le baluchon du kurde », fondé par Tawfîq Jânâ en 1908, qui se positionnait contre le mandat anglais et le sionisme) faisant figure de pionnier – mais Habîb Kahhâla est souvent considéré comme le chef de file de la presse satirique. Al-Mudhik al-Mubkî, bien que largement diffusé, à Damas essentiellement et dans une moindre mesure à Alep, Homs, Hama et Beyrouth, dispose d’un organigramme rudimentaire : dans les années 1930, il n’est l’entreprise que d’un seul homme. Habîb Kahhâla est en charge de l’écriture de la quasi-totalité des articles et ne fait appel qu’à un caricaturiste, un imprimeur, un zincographe et un distributeur. Parfois, lorsqu’il se trouve en « pénurie » de caricaturistes, il se charge lui-même de cette rubrique, primordiale à ses yeux. Entre 1929 et 1939, il engage pour la réalisation de la majorité des caricatures deux peintres de formation : Tawfîq Tarîq (1875-1940) – peintre réaliste syrien et pionnier de la peinture à l’huile en Syrie – et Khalîl al-Ashqar (connu sous le pseudonyme « Joulian », « Julian » ou « Darwish »). Ces deux dessinateurs n’avaient jusqu’alors guère exercé l’art de la caricature, ce qui pourrait expliquer leur timidité initiale à déformer et exagérer les traits de leurs personnages que révèle un certain réalisme dans les compositions.

Les images que l’on retrouve dans cet album ont été publiées au cours de la décennie 1929 – 1939, à une période où la Syrie est placée sous mandat A de la Société des Nations. Le Mandat institutionnalise, dès l’arrivée des troupes françaises à Damas en 1920, la partition territoriale de la Syrie en plusieurs États : le Grand Liban, l’État de Damas, d’Alep, des Alaouites et du Djebel druze, ainsi que le sandjak d’Alexandrette qui bénéficie d’un régime d’autonomie spéciale. La France y est chargée d’« élaborer un statut organique pour la Syrie et le Liban en accord avec les autorités indigènes » et de « favoriser les autonomies locales », d’assurer la défense, la sécurité et les relations extérieures des territoires » (charte du Mandat en 1922).

Les dessins de presse sélectionnés dans notre étude mettent en scène les représentants de l’autorité mandataire française (haut-commissaire, délégués, ministre des Affaires étrangères) et ceux du pouvoir syrien (chefs de gouvernement, ministres, chefs de partis politiques et hommes politiques). L’acteur de cette relation syro-mandataire le plus représenté demeure le haut-commissaire français – basé à Beyrouth – qui concentre l’ensemble des pouvoirs politique, militaire, législatif et économique et contrôle le gouvernement syrien. Il est assisté par des délégations qui représentent le haut-commissaire auprès des différents États créés par le Mandat, et qui y disposent des pleins pouvoirs. Mais l’hebdomadaire s’en prend également aux autres acteurs du jeu politique mandataire, le parlement et le gouvernement syriens, pour majorité des « modérés » en 1929, auxquels viennent s’ajouter des nationalistes dès 1932. Dans les années 1930, la politique mandataire opte pour la coopération avec les hommes politiques syriens. Les fonctionnaires français et les élites syriennes – même nationalistes plus radicales – entretiennent dès lors un dialogue permanent qui n’est pas sans heurts.

Pratiques et critiques pionnières : un combat nationaliste ancré dans la Nahda

La langue utilisée dans les légendes et les titres est particulièrement innovante pour l’époque : une langue médiane, simplifiée, à la croisée de l’arabe littéral et de l’arabe dialectal, ce qui fait d’Al-Mudhik Al-Mubkî un des premiers journaux arabes à avoir introduit le dialectal dans ses lignes. Les caricatures – véritable marque de fabrique du journal – y tiennent une place de premier ordre. Les images présentées en première et quatrième de couverture sont en couleurs, ce qui les différencient de celles disséminées à l’intérieur du journal, en noir et blanc et parfois extraites de journaux étrangers (Le Rire, London Opinion, Herald Tribune notamment). Ces dessins satiriques sont placés en pleine-page et occupent une place stratégique : tout en annonçant le ton de l’ensemble du numéro, elles synthétisent en quelques traits l’événement le plus marquant de la semaine, auquel au moins un article fait référence.

La caricature intitulée « Allons enfants de la patrie », vaut au journal une suspension de trois mois. Datée du 26 juillet 1930 et signée par Khalîl al-Ashqar, elle est accompagnée de la légende suivante : « Les ministres chantant la Marseillaise pendant la fête du 14 Juillet ». Quelques jours après la célébration de la fête nationale française, cette charge représente le gouvernement syrien travesti en bouffons, célébrant avec une ferveur extrême, la fête nationale française. Le chef du gouvernement, Tâj al-Dîn, à la tête de la fanfare, est suivi de ses ministres, Jamîl al-‘Ulshî, Wâthiq al-Mu’ayyad et Tawfîq Shâmiyya. La scène est observée par le délégué d’Henri Ponsot à Damas. Frappant avec force sur un tambour, Tâj al-Dîn al-Hasani exprime tout son enthousiasme à défendre les intérêts français, en chantant la Marseillaise, symbole du patriotisme français. C’est ici la francisation et l’assimilation à la culture mandataire (voire l’acculturation) qui sont visées, résultats d’une coopération déséquilibrée entre les ministres syriens et les agents français du Mandat. Les ministres syriens semblent non seulement favorables au Mandat, mais surtout à la France toute entière. Il s’agit d’une scène de « carnaval sans carnaval », où les fanfarons se transforment en marionnettes du pouvoir mandataire. Les membres du gouvernement mettent de côté leurs ambitions nationalistes et préfèrent célébrer la Révolution française ; ce qui ravit le mandataire, qui lève le bras en signe de soutien. Ce qui est décrié, c’est le passage d’une simple soumission structurelle des gouvernements syriens au Mandat, à une servitude volontaire. La critique vise d’abord l’autoritarisme du haut-commissaire et la sujétion de ses interlocuteurs syriens. Ce premier niveau de revendication, classique du discours nationaliste, se conjugue à une autre forme de condamnation : celle de la coopération de façade du gouvernement syrien – incarnée par des figures de « traîtres » comme les nomme le journal – avec le pouvoir mandataire. La charge est d’ailleurs plus virulente envers le gouvernement syrien voire les nationalistes modérés qu’envers les représentants du Mandat français. On constate les ambiguïtés de la relation syro-mandataire : elle n’est ni exclusivement unilatérale, ni réellement coopérante comme les dirigeants français et syriens de l’époque ont tenté de le faire croire.

Cette attaque envers les deux parties de la relation mandataire a servi un programme de réforme plus général, ancré dans l’idéologie de la Nahda. Ce combat s’articule notamment autour de l’unité territoriale de la Syrie, l’indépendance, la liberté de la presse et d’opinion et, phase ultime de cette émancipation, la démocratie. Tout en se réclamant implicitement d’un nationalisme sans compromission avec la domination française, le journal n’est pas pour autant la voix d’un parti politique spécifique, ni d’un syndicat, ni d’un bloc parlementaire, mais la voix d’un seul homme et c’est en cela qu’il est original.

La caricature « Les cinq aspirations nationalistes », datée du 19 novembre 1932, résume bien sa ligne politique, proche de personnalités politiques comme Ibrâhîm Hanânû (1869-1935). On y observe le haut-commissaire Henri Ponsot et son délégué, perchés de part et d’autre d’un haut obstacle constitué de plusieurs barres, chacune représentant une revendication nationaliste : l’unité syrienne ; l’amnistie générale ; la souveraineté nationale ; [abolition de] l’article 116 [annexé par Ponsot à la Constitution du président de l’Assemblée constituante Hashim Al-Atâsî en mai 1930 qui escamote la revendication d’unité] ; [abolition de] la loi d’interdiction des crimes [qui est en fait la loi de censure de la presse]. Les deux ministres nationalistes du gouvernement modéré de ‘Alî al-‘Abid sont à cheval, au pied de l’obstacle qu’ils contemplent par le bas, sans toutefois parvenir à le surmonter. Ibrâhîm Hanânû, fondateur du Bloc national syrien est figuré en arrière de la scène principale et s’adresse aux ministres, d’un ton intransigeant : « Soit vous êtes capables de sauter cet obstacle, soit vous arrêtez tout ». Les mandataires s’évertuent à ériger un obstacle si haut que les ministres ne parviennent ni à le surmonter, ni à réaliser les aspirations inscrites devant eux. Apparaît pour la première fois dans le journal l’idée de « souveraineté nationale ». Elle passe par l’« unité syrienne » (qui rassemblerait le Liban, le Djebel Druze, l’État des Alaouites, la Palestine et la Transjordanie), par « l’amnistie » – celle de tous les condamnés de la révolte de 1925  – mais aussi par une vie parlementaire saine et juste.

Face à la censure, la constitution du métier de journaliste en Syrie

Ce journal a également participé à l’affirmation de l’activité de journaliste en Syrie comme une profession à part entière, avec ses acteurs, ses stratégies, ses conventions, son langage, et a fait émerger un « petit monde des intellectuels » (Leila Dakhli, 2009). Najîb al-Rayyis, propriétaire du journal Al-Ayyâm, Ma`rûf Arnaût de Fata al-`Arab, Najîb al-Armânâzî, propriétaire et directeur du quotidien Al-Ayyâm, Adîb al-Safâdî, rédacteur dans les quotidiens Al-Sha`b et Al-Muqtabas sont autant de figures médiatiques qui émaillent l’hebdomadaire et contribuent à créer une « communauté de presse » avec des jeux de connivence entre journaux, des critiques communes et une solidarité face à la censure qu’ils subissent.

Le 11 octobre 1930, après sa suspension de trois mois, le journal reparaît avec la caricature intitulée « La résurrection d’Al-Mudhik al-Mubkî ». Elle présente quatre membres du gouvernement modéré de Tâj al-Dîn (le chef du gouvernement), Tawfîq Shâmiyya (ministre du Travail), Jamîl al-‘Ulshî (ministre des Finances) et `Abd al-Qâdir al-Kaylânî (ministre du Commerce et de l’Agriculture). Ils courent, affolés, les mains en l’air, pour fuir une femme surgissant d’une tombe enfumée, aux cheveux déliés, au sein dévoilé, vêtue d’une robe d’un blanc immaculé. La légende nous informe qu’« Al-Mudhik al-Mubkî a ressuscité d’entre les morts et a vaincu la Mort ». La femme – allusion à la Marianne française et allégorie du journal– brandit une bannière rouge où est inscrit le nom du journal. Ayant vaincu sa propre mort provoquée par le gouvernement, elle est symbole de Victoire : debout, son bras levé vers le haut, surplombant la scène, elle regarde à l’horizon, vers l’avenir. La représentation des membres du ministère syrien contraste avec celle de la femme : l’air effrayé, la bouche ouverte et les doigts écartés, dispersés dans la partie inférieure de la composition. Ils portent des costumes de couleur noire qui contrastent avec le blanc de la robe – couleur de l’innocence et de la vérité. À ses côtés, les ministres s’écrient : « Misère, Al-Mudhik al-Mubkî est revenu ». La référence au récit biblique de la résurrection est manifeste : le journal est ainsi sacralisé et sa légitimité affirmée. Les anciens censeurs se transforment en ministres menacés par l’œil critique d’Al-Mudhik al-Mubkî. Le journal, par son ton provocateur et frondeur, se fait le chantre de la lutte pour la liberté de la presse.

Véritable reflet de l’histoire politique de l’entre-deux-guerres, les dessins d’Al-Mudhik al-Mubkî permettent de s’immerger dans un flot d’événements, d’anecdotes, de noms, de polémiques, souvent difficiles à restituer. Si toutes ces caricatures étaient très compréhensibles pour leurs contemporains, leur sens s’est parfois estompé avec le temps. Ceci représente d’ailleurs une spécificité de la caricature et de la difficulté à l’étudier. La postérité de ces images est d’autant plus menacée qu’elles illustrent la vie d’un microcosme régional (la Syrie) voire urbain (Damas). Dans le contexte des années 1930, ces dessins ont largement contribué à faire l’événement, ou du moins à le prolonger dans les esprits. Al-Mudhik al-Mubkî a été une « scène de théâtre pour le peuple, son lieu de divertissement, une galerie d’expositions de ses plaintes, une école de jour et de nuit où les analphabètes apprenaient le b-a ba de la politique » comme l’écrit Fawâz al-Shâyab, le 2 janvier 1966, dans le journal en voie de disparition (n°1149). Si ces charges sont un reflet de l’histoire événementielle de la Syrie des années 1930, elles n’en sont qu’un reflet déformé par le point de vue des dessinateurs. Ce qui figure dans Al-Mudhik al-Mubkî n’est pas l’histoire du milieu politique syrien, mais plutôt celle de son envers, sa face cachée, ses coulisses.

Après avoir atteint son âge d’or en 1964 avec plus de 20 000 exemplaires tirés, le journal disparaît en juin 1966, à la suite du décret de sa suspension définitive par le partie Ba`th. Cette date marque le début d’une longue période de paralysie de la presse qui dure jusqu’à nos jours. Al-Mudhik al-Mubkî demeure présent dans la mémoire collective syrienne comme un journal qui a marqué l’histoire. Au XXIe siècle, des initiatives éparses ont permis, de lui donner une deuxième vie : le caricaturiste syrien ‘Alî Ferzat’, agressé par les sbires du régime en 2011, avait créé dix ans auparavant un hebdomadaire satirique, Ad-Dommari, qui s’inscrivait dans la lignée d’Al-Mudhik al-Mubkî. Bien qu’il ait été le premier journal autorisé depuis 1963, vendu à 100,000 exemplaires les premières semaines, il fut interdit une dizaine de numéros après son lancement. En outre, en 2005, un hebdomadaire est sorti sous le nom de Al-Mubkî (« celui qui fait pleurer »), allusion directe à son prédécesseur des années 1930. Mais la section « celui qui fait rire » y a été supprimée car la presse actuelle, muselée par la dictature sanguinaire du régime, n’a plus les moyens de rire.

Ce billet est tiré du mémoire de Marion Slitine, sous la direction de Nadine Picaudou, Paris 1-Sorbonne, Master 1 de Recherche, mention Histoire « Spécialité Histoire de l’Afrique : Histoire du Maghreb et des sociétés arabes contemporaines », réalisé en 2008. Commentaires, traductions et photos de Marion Slitine.

Bibliographie
  • ABDELKI Y., La caricature en Syrie, 1906-1966, Analyse de style, (Étude sur les caricaturistes syriens depuis le début du XXe siècle et particulièrement sur les caricaturistes d’Al-Mudhik al-Mubkî, dans le cadre de la formation de l’auteur en arts plastiques à Paris IV Sorbonne), Maktabat al-Azhirya
  • DAKHLI, L., Une génération d’intellectuels arabes, Syrie-Liban 1908-1940, Karthala, 2009
  • ELIAS, J., تطور الصحافة السورية في مائة عام 1865-1965, (Évolution de la presse syrienne, 1865-1965), Beyrouth, Dâr al Nizâl, 1983
  • KHOURY P.S., Syria and the French Mandate, The Politics of Arab Nationalism 1920-1945, Londres, I.B. Tauris, 1987, https://doi.org/10.1515/9781400858392
  • MEOUCHY N. (dir.), France, Syrie et Liban, (1918-1946), Les dynamiques et les ambiguïtés de la relation mandataire, Damas, IFEAD, 2002, https://doi.org/10.4000/books.ifpo.3155
  • SLITINE Marion, « L’image du pouvoir mandataire à travers les caricatures du journal satirique syrien Al-Mudhik Al-Mubki, 1929-1939 », Master 1 en Histoire, Mention « Sociétés arabes contemporaines » à Paris 1-Sorbonne, sous la direction de Nadine Picaudou, 2008

Pour citer ce billet : Marion Slitine, « Al-Mudhik al-Mubkî, une revue satirique d’avant-garde en Syrie (1929-1939) », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), le 09 juin 2017. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/7517

Remerciements

Mes profonds remerciements s’adressent à Nadine Picaudou, qui m’a montré le chemin, ainsi qu’à Hassan Abbas et Soheil Shebat, pour les longues heures passées à appréhender ce passé. Sans ces chers professeurs, l’exploration de ce monde n’aurait jamais pu avoir lieu.

Marion Slitine est doctorante en anthropologie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS-Paris). Après avoir travaillé au Centre culturel de Damas puis à l’Institut Français de Jérusalem, elle a bénéficié de la bourse « Aide à la Mobilité Internationale » (2012-2014) à l’Ifpo des Territoires palestiniens où elle a vécu pendant trois ans, puis des bourses du Musée du Quai Branly et du MUCEM/Fondation Camargo (Marseille-Cassis). Sa thèse porte sur l’art contemporain palestinien à l’heure de la mondialisation.

Page personnelle : http://www.ifporient.org/marion-slitine

Academia : https://ehess.academia.edu/marionslitine

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L’aide internationale dédiée à la jeunesse réfugiée au Liban du point de vue des acteurs locaux

11 avril, 2017 - 18:57

Logo du programme « Engaging with the youth of Syria » UNRWA

Le Liban a connu ces dernières années une augmentation considérable des flux de financement étrangers à des fins humanitaires ou de développement, pour des projets visant à la fois le sol libanais, avec son importante population de réfugiés, et le sol syrien. Il apparaît notamment que les « jeunes » sont un objectif prioritaire des projets financés par les bailleurs de fonds, et ce plus encore depuis 2011, alors que les soulèvements arabes ont largement été interprétés comme le fait d’une jeunesse en révolte contre son exclusion politique, économique ou sociale.

A partir de réflexions menées sur les effets de l’aide internationale dans le contexte palestinien [Labadi 2015], je me suis intéressé aux projets dédiés à la jeunesse réfugiée, palestinienne et syrienne, au Liban. Une enquête préliminaire réalisée fin 2016 dans le cadre d’une mission auprès de l’Ifpo à Beyrouth et du programme WAFAW (ERC) m’a permis de faire un premier état des lieux de la littérature ainsi que du terrain. J’ai ainsi pu (re)nouer quelques contacts et conduire plusieurs entretiens, pour la plupart informels, qui m’ont amené à préciser les contours d’un projet de recherche portant sur les procédés normatifs et de sujétion qui s’exercent dans le champ de l’aide et sur la façon dont ceux-ci impactent les discours et les pratiques des jeunes qui y sont impliqués. La question posée n’est donc pas tant celle de l’efficacité de ces politiques ou même de leur pertinence, que celle des rapports qui s’établissent à travers elles, ici tels qu’ils sont vécus et perçus par les jeunes réfugiés eux-mêmes ainsi que par d’autres acteurs locaux. Je présente ici mes arguments en faveur d’un tel projet.

Les jeunes réfugiés, objets de discours et de l’action publique

Rapports d’expertise ou travaux académiques, une imposante partie de la littérature traitant de la présence des réfugiés palestiniens et syriens au Liban est axée sur l’examen des conditions (politiques, légales, économiques, sociales…) de cette présence ainsi que sur les épreuves auxquelles ceux-ci sont confrontés ou encore sur les défis qu’ils font peser sur la société et l’économie libanaise. En se fixant pour objet de faire connaitre la précarité de leurs conditions et de mettre à jour les multiples formes de vulnérabilité que ceux-ci éprouvent, cette littérature parait, dans l’ensemble, orientée vers l’identification d’une « crise des réfugiés ». S’agissant plus spécifiquement des « jeunes », elle fait généralement état des difficultés et des enjeux liés à leur formation et à leur insertion professionnelle, ou bien à la discrimination et à la marginalisation sociale et politique auxquelles ils sont confrontés, et rend compte des risques de radicalisation et d’embrigadement qu’ils encourent. Ces connaissances, celles développées dans des rapports surtout, viendront éclairer la mise en œuvre de politiques qui leurs sont consacrées, notamment promues et financées par des bailleurs de fonds internationaux [UNHCR 2016 ; VASyr 2016, Verme et al. 2016].

Or cette littérature au caractère explicitement prescriptif ne fait pas que recouvrir une réalité. Elle est porteuse de normes et de représentations de ce que sont les « jeunes », qui forment pourtant moins une catégorie sociale objective qu’un objet consacré par le discours public, et contribue à poser les termes avec lesquels leurs problèmes sont envisagés. Il apparait en l’occurrence que les discours associés aux politiques ciblant la jeunesse dans le monde arabe soient généralement ambigus, se montrant à la fois concernés par les défis que rencontrent les jeunes et par ceux qu’ils viennent à causer [Catusse et Destremau 2016]. Ces discours doivent à ce titre être interprétés comme étant une expression des rapports de pouvoirs qui s’exercent au sein de la société libanaise et participant de leur légitimation. L’intervention croissante d’acteurs non-nationaux dans la formulation et dans la mise en œuvre de ces politiques invite également à penser leur articulation aux rapports de pouvoirs qui sont à l’œuvre sur la scène internationale [Somi 2016]. Il en va ici de même pour les réfugiés, et plus généralement, pour les migrants qui sont aussi devenus ces dernières années un objet majeur de l’action et du discours public sur la scène arabe et internationale.

Logos des principales agences participant au programme « Syria Regional Refugee Response » au Liban

L’aide crée du lien et produit un langage

Parallèlement, la majeure partie des travaux traitant de l’aide internationale consacrée à la région (Liban, Palestine, Syrie, Jordanie) considère ses résultats à l’aune de ses propres objectifs. Leurs auteurs se cantonnent de ce fait à une démarche fonctionnaliste et prescriptive dans laquelle l’aide est un instrument nécessaire et dont il s’agit avant tout d’évaluer et d’interroger l’efficacité. Quelques travaux font exception, notamment s’agissant des territoires palestiniens occupés où l’aide internationale constitue depuis une vingtaine d’année un phénomène à la fois constant et majeur. En examinant les effets de l’aide sur la société palestinienne, et notamment son rôle dans la gestion et dans la dépolitisation du conflit avec Israël, ceux-ci ont ouvert de nouvelles perspectives de recherche qui tiennent compte, au côté d’autres considérations, de l’état de captivité dans lequel se trouvent généralement les bénéficiaires vis-à-vis des bailleurs [Labadi 2015].

Sur le Liban en revanche, le besoin d’un travail académique conséquent détaillant les discours et les pratiques des différents acteurs qui agissent dans le champ de l’aide internationale se fait sentir. Mon enquête me conduit pour le moment à privilégier le point de vue d’acteurs locaux, participants, bénévoles ou salariés des organisations bénéficiaires de l’aide, mais aussi des responsables d’ONG, militants politiques, universitaires et acteurs sociaux. De même, je suis amené à récuser l’approche consistant à appréhender l’aide en tant qu’instrument d’une politique discrétionnaire engagée de la part d’une communauté de donateurs au profit d’une population de bénéficiaires. Aussi, plutôt que de vouloir rendre compte des résultats mitigés de l’aide ou d’en expliquer les contradictions, je suis parti du constat, renouvelé à partir du terrain libanais, que l’octroi de l’aide est à la fois sélectif et conditionné, ce qui ne peut manquer de jouer sur la nature des rapports qui s’établissent entre les bailleurs et les bénéficiaires [Hanafi et Tabar 2004]. Par son biais en effet, les bailleurs choisissent les acteurs et les activités qu’ils reconnaissent comme légitimes et invitent les bénéficiaires à s’engager dans un effort conforme, jusqu’à un certain point, à leurs visions et à leurs intérêts.

La domination du bailleur n’en est pas pour autant absolue, et son intervention doit plutôt être considérée comme le fruit d’un « processus tout à la fois incertain, inachevé et partiel d’actions multiples et de compréhensions diverses et concomitantes de la réalité » [Hibou 2011, p. 170]. Néanmoins de son côté, le bénéficiaire est bien souvent tributaire de cette aide et nourrit dès lors un comportement rentier, mettant tout en œuvre pour continuer à profiter du pouvoir que lui assure cette rente, et ce quel que soit son degré d’adhésion quant aux objectifs du bailleur. De façon analogue à ce qui vaut pour les ONG en Palestine, cette dépendance à l’égard des bailleurs vient notamment se substituer à une dépendance à l’égard des organisations politiques et du travail bénévole militant, participant ainsi d’une reconfiguration des rapports de force au niveau local [Sbeih 2014]. Le versement de l’aide constitue enfin un acte de violence symbolique au sens où le bénéficiaire est appelé à exprimer sa gratitude envers le bailleur et à accepter, tacitement, son statut d’objet-cible des politiques engagées par celui-ci [Labadi 2015].

Tous ces acteurs s’insèrent en définitive dans une configuration au sens où l’entendait Norbert Elias, d’un tissu de relations fait d’interdépendances et de pouvoirs. Dans ces conditions, il s’agit non pas de vouloir déceler des liens mécaniques et immédiats entre le versement de l’aide et l’aliénation du bénéficiaire dans un agenda qui ne serait pas le sien, mais bien plutôt de décrire les conditions d’émergence d’un langage par le moyen duquel les acteurs vont s’entendre et œuvrer en commun. En l’occurrence, les divers projets et appels à projet que j’ai pu consulter jusqu’ici mettent en avant la nécessité de promouvoir le « renforcement des capacités », l’« insertion professionnelle » ou bien encore la « participation civique » des jeunes réfugiés, ceci dans le but de réduire leurs « frustrations » ainsi que les « risques de conflit » qui pourraient « menacer la stabilité et la sécurité » du Liban et de la région. Des objectifs qui semblent bien faire l’unanimité parmi les acteurs de ce champ.

Ainsi, tandis que les relations dans le champ de l’aide sont fondamentalement asymétriques, dans la mesure où elles sont conditionnées par le versement de l’aide qui engagent à la fois matériellement et symboliquement un « bailleur » et un « bénéficiaire », le langage lui est générateur de consensus [Beaud 1984], et passe significativement sous silence les rapports de pouvoir à l’œuvre entre ceux qui versent l’aide et ceux qui la perçoivent. Celui-ci évacue également toute considération quant à la dimension géostratégique et potentiellement problématique du travail auprès des jeunes réfugiés palestiniens et syriens au Liban. Les interventions des uns et des autres répondent pourtant à des logiques passablement contradictoires, voire antagoniques. Ceci transparait notamment dans les représentations divergentes que j’ai pu rencontrer de ce qu’est « la jeunesse », tantôt dangereuse ou en danger, tantôt ressource et force de changement pour demain. Cela vaut également pour ce qui est des acceptations hétérogènes du sens donné à l’exil ou au retour, ou encore à l’installation sur le sol libanais, envisagé comme transitoire ou non.

Je suis dès lors conduit à faire l’hypothèse que l’aide internationale contribue à la production d’un discours de vérité qui s’impose aujourd’hui comme un mode crédible de légitimation des rapports de pouvoir à l’œuvre au cœur de la gestion des « problèmes » associés aux jeunes réfugiés au Liban.

Bibliographie

Pour citer ce billet : Taher Labadi, « L’aide internationale dédiée à la jeunesse réfugiée au Liban du point de vue des acteurs locaux », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), le 11 avril 2017. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/7463

Taher Labadi a obtenu un doctorat de Sc. Économiques en 2015 en présentant une thèse sur l’économie politique du conflit en Palestine. Ses recherches actuelles portent sur les procédés de pouvoir ainsi que sur les mécanismes de dépolitisations liés aux politiques de développement, de peace-building et d’intégration économique au Moyen-Orient.

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Le septième congrès du Fatah : entre affirmation d’autorité et perte de légitimité pour Mahmoud Abbas

22 mars, 2017 - 19:01

Logo du 7e congrès du Fatah

Le septième congrès du Fatah s’est tenu à Ramallah du 29 novembre au 6 décembre 2016, en présence de 1400 délégués. Organisé pour renouveler les membres des deux instances du parti, le Comité Central (CC, corps exécutif du mouvement – 18 membres élus) et le Conseil Révolutionnaire (CR, assemblée du Fatah – environ 80 membres élus), la réunion du congrès est intervenue dans un contexte de rivalités internes liées à la succession de M. Abbas, âgé de 81 ans.

Sa succession à la tête du Fatah et de l’Autorité palestinienne (AP) est devenue un enjeu de lutte pour le pouvoir. Lors de ce congrès, le principal objectif pour M. Abbas était de sécuriser son héritage politique, en assurant sa réélection et en évinçant ses principaux opposants.

En se faisant reconduire à la tête du Fatah, M. Abbas a renforcé sa position et assis son contrôle sur le parti. Malgré tout, il a perdu beaucoup de crédit politique du fait de la gestion autoritaire de sa direction et du maintien des lignes politiques qu’il défend mais qui n’en demeurent pas moins contestées au sein du Fatah. La politique qu’il mène depuis plus de dix ans à la tête de l’AP et qui n’a pas empêché le maintien de l’occupation israélienne, est devenue très impopulaire, affectant directement sa légitimité. L’un des enjeux du congrès du Fatah était donc aussi celui du pouvoir sur l’AP. En outre, les rares débats qui auraient pu donner des gages à l’opposition sur la fonction des institutions, la transparence des procédures de nomination et la capacité des membres élus à rendre des comptes n’ont trouvé aucune traduction institutionnelle à l’issue du congrès.

Cette réunion apparaît comme une remise en ordre politique de M. Abbas, par étape et à son profit, de la base vers le national. En marginalisant ses opposants au sein du Fatah, M. Abbas les prive de la visibilité que la structure partisane leur offrirait lors des échéances politiques à venir. En effet, le congrès du Fatah intervient dans un contexte où les grands rendez-vous politiques palestiniens sont systématiquement reportés. Que ce soit en raison des ingérences israéliennes ou des tensions liées au processus de réconciliation, les partis ont le plus grand mal à s’accorder sur leurs modalités d’organisation, comme l’illustrent le report de la réunion du Conseil National Palestinien et de celui des élections municipales et législatives. Réunir le congrès était également un moyen pour la direction du Fatah de redéfinir une stratégie politique. En octobre 2015, le début de l’ « Intifada des couteaux » a mis en évidence l’isolement des auteurs des attaques qui ne se reconnaissent pas dans les partis traditionnels. L’impuissance de ces derniers à incarner un renouveau politique traduit, plus généralement, l’incapacité du mouvement national à se réinventer et à trouver une alternative politique au processus d’Oslo.

L’étude des évolutions du Fatah s’inscrit dans mon travail de doctorat sur les mouvements d’opposition au sein de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) depuis 1993. En 2009, lors de son dernier congrès, le Fatah, membre de l’OLP, ne s’était plus réuni depuis 20 ans. La difficulté pour les partis palestiniens de se réunir, en raison notamment de la dispersion de leurs membres et des entraves à leur circulation, donne à ces temps politiques une résonance particulière. Ils entérinent des évolutions anciennes et fournissent des indicateurs sur les politiques à venir.

1. Le renouvellement en trompe-l’œil du Comité Central et la succession de M. Abbas

L’élection d’un nouveau Comité Central devait donner des indications sur les potentiels successeurs de M. Abbas à la tête du Fatah, et donc éventuellement de l’AP. Peu avant les débats, la possible nomination d’un vice-Président du Fatah était apparue comme une manière indirecte de désigner parmi ses proches le futur successeur du président.

Parmi les 18 membres élus du Comité, on compte 6 nouveaux entrants et 12 réélus en plus de M. Abbas dont le mandat a été renouvelé par acclamation (comme en 2009) au premier jour du congrès. Par ailleurs, pour la première fois, trois leaders historiques du Fatah ont été nommés membres honoraires à vie du CC : M. Ghnaym et S. al-Zaanun, tous deux anciens membres du CC de 2006, et F. al-Qaddumi, membre du Comité Exécutif de l’OLP. Avec ces trois nominations, le nouveau CC compte désormais 22 membres.

En l’absence de vice-président élu ou nommé, ceux qui ont obtenu le plus de voix semblent privilégiés en cas de succession, même si aucune procédure formelle n’existe. C’est le cas de Marwan al-Barghouti (élu en première position), emprisonné en Israël depuis 2002 et aujourd’hui très populaire. S’il est l’une des rares figures à pouvoir rassembler au-delà du parti, ses chances de succéder à M. Abbas demeurent néanmoins limitées tant l’éventualité d’une libération paraît faible. Jibril Rajoub (2nd), militant historique du Fatah, ancien chef de la sécurité préventive en Cisjordanie, serait quant à lui en position de force du fait de sa popularité au sein du parti. Ce dernier s’est néanmoins légèrement détourné, au moins en apparence, des jeux politiques classiques après sa défaite aux élections législatives de 2006. En cas d’absence de candidat consensuel pour la succession, Nasser al-Qidwa (11ème), neveu de Yasser Arafat et longtemps ambassadeur de la Palestine à l’ONU, pourrait être un recours.

En outre, l’élection des nouveaux membres du CC conforte l’idée d’une absence de renouvellement de leadership au sein du Fatah. Il n’y a pas non plus renouvellement générationnel au sein du CC puisque l’âge moyen de ses membres passe de 63 à 64 ans entre 2009 et 2016.

Ces jeux internes au Fatah sont surtout l’expression d’une incertitude chronique liée à la succession de M. Abbas à la tête des organes qu’il dirige (Fatah, AP, OLP). Ils ne doivent pas faire oublier d’autres figures importantes du leadership palestinien, marginalisées des centres décisionnels ou extérieures au Fatah, qui pourraient elles aussi revendiquer une légitimité à diriger l’un (ou l’ensemble) de ces organes. Les noms de M. Dahlan, A. al-Quri, S. Fayyad, Mustafa al-Barghouti, M. Farraj ou encore, plus récemment, Kh. Mishaal reviennent fréquemment.

2. Une opposition provisoirement neutralisée

La tendance qu’a eue M. Abbas à personnaliser le pouvoir et à museler toute opposition a franchi une étape supplémentaire lors de ce congrès. La tension s’est polarisée autour de M. Dahlan, ancien membre du CC, en exil depuis 2011 et actuellement installé à Abu Dhabi. La mise à l’écart de ses soutiens était l’un des enjeux de la réunion alors que les deux hommes s’accusent réciproquement de corruption, sur fond de rivalité politique.

Au-delà du retard pris dans l’organisation du congrès, évoqué par les membres du Fatah pour justifier son organisation, ce sont les manœuvres politiques de M. Dahlan qui semblent avoir fortement contribué à « accélérer » sa tenue afin d’écarter ses partisans au sein du Fatah. Cette tension s’est manifestée au mois d’octobre lorsque le Quartet arabe – Égypte, Jordanie, Arabie Saoudite et Émirats Arabes Unis – a tâché de faire pression pour autoriser le retour en Palestine de M. Dahlan. Les tensions avec M. Abbas se sont ensuite exacerbées à la mi-octobre lors d’une conférence ad hoc du National Center for Middle East Studies, organisée officieusement par M. Dahlan à Ayn Sukhna (Égypte) sur l’avenir de la question palestinienne. Cette dernière avait été considérée par la présidence de l’AP comme une « interférence » des pays arabes dans les affaires palestiniennes.

Le choix des membres invités au congrès a été l’outil principal de la marginalisation des opposants des instances du parti puisque seuls les congressistes étaient autorisés à participer au vote. Ce choix, réalisé par un Comité préparatoire, s’est officiellement porté sur les élus (membres de districts, comités locaux, etc.) et les personnes mandatées par le Fatah (représentants des commissions) auxquels des points ont été attribués en fonction de différents critères (ancienneté, fonction, « réalisations »). Entre le congrès de Bethléem (2009) et celui de Ramallah, le nombre des congressistes est passé de 2265 à 1400. En 2009 pourtant, le nombre de participants avait presque doublé (de 1252 à 2265) pour, à l’époque, diluer l’opposition. Le choix des membres invités à participer au congrès était donc éminemment politique.

Le fait que la mise à l’écart de l’opposition incarnée par M. Dahlan soit omniprésente, notamment dans la presse, a d’ailleurs fortement contrasté avec le silence des membres du congrès sur ce sujet. Ces derniers se sont attachés à recentrer les débats sur le programme politique et le rôle des institutions.

3. La réaffirmation de la ligne idéologique et de la stratégie diplomatique du Fatah

Le 30 novembre, dans un long discours adressé aux membres du congrès, M. Abbas a défendu le bilan de sa politique dans un exposé relativement classique, oscillant entre le rappel de l’héritage révolutionnaire du Fatah et celui de la défense de son bilan à la tête de l’AP. Il a réaffirmé les grandes orientations des vingt dernières années, fondées sur le respect du droit international. Elles devraient constituer son programme pour les cinq années à venir : poursuite du dialogue avec Israël et d’une solution négociée (négociations multilatérales et soutien à l’initiative française), défense de la « résistance populaire pacifique », maintien de la politique d’adhésion aux instances internationales et de la solution à deux États, rejet des phases intérimaires, non reconnaissance du caractère juif de l’État d’Israël.

Ce faisant, M. Abbas réaffirme sa stratégie politique extérieure fondée sur la diplomatie internationale qui a connu son apogée en novembre 2012 lors de la reconnaissance à l’ONU de la Palestine comme État observateur non membre. Cette logique légaliste de recours systématique au droit international n’a en pratique aucun effet puisque la colonisation n’a cessé de s’étendre en Cisjordanie. La volonté de M. Abbas d’apparaître comme un interlocuteur légitime et crédible auprès des Israéliens ne rencontre plus de soutien dans la société palestinienne. Celle-ci dénonce une forme de violence à vouloir imposer une démarche fondée sur le dialogue avec Israël face à un système colonial brutal. Cette « violence de la non-violence » se double d’une accusation de collusion incarnée par la coopération sécuritaire de l’AP avec Israël.

Enfin, les débats précédant le congrès, qui auraient permis à M. Abbas de revendiquer une modernisation de la structure du parti et de son fonctionnement, n’ont finalement pas été soumis au vote. Ils concernaient les modalités du scrutin et ses conséquences pratiques dans le fonctionnement des institutions : élection en deux temps, des membres du CR d’abord, puis des membres du CC par les membres du CR nouvellement élus, ce qui aurait permis de tenir le CC responsable devant le CR et non devant le congrès.

Conclusion

En l’absence d’avancée politique significative, il est peu probable que le discours de M. Abbas lors du congrès permette encore de rallier des sympathisants à la politique du Fatah et donc de l’AP. Ce rendez-vous confirme la politique menée par M. Abbas avec un maintien de la structure exécutive du Fatah et une mise à l’écart institutionnelle de ses opposants les plus visibles. Les deux questions qui étaient au centre de l’organisation du congrès demeurent. D’une part celle de la succession reste posée, et à moins d’une nomination surprise et/ou de la création d’un poste de vice-président du parti, M. Abbas devrait se maintenir à la direction du Fatah encore cinq ans. Compte tenu de son âge, cette question est cruciale alors que les commentaires décomplexés de la classe politique israélienne se multiplient,  menaçant d’annexer la Cisjordanie et de faire disparaître l’AP en cas de transition problématique. D’autre part, M. Abbas confirme l’orientation autoritaire de sa politique et réaffirme ses choix stratégiques pour le mouvement national sans parvenir à convaincre de sa légitimité à gouverner.

Bibliographie Pour citer ce billet : François Ceccaldi, « Le septième congrès du Fatah : entre affirmation d’autorité et perte de légitimité pour Mahmoud Abbas », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), le 22 mars 2017. [En  ligne] http://ifpo.hypotheses.org/7463

François Ceccaldi est doctorant en Études politiques à l’EHESS (CETOBaC), associé à la Chaire d’Histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France. Boursier à l’Ifpo-TP de 2014 à 2016, sa thèse porte sur les mouvements d’opposition au sein des factions de l’OLP depuis la signature des accords d’Oslo.

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