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Le phénomène Aḥmad al-Asīr : un nouveau visage du salafisme au Liban ? (1/2)

Carnets de l’Ifpo - 10 février, 2012 - 10:24

Aḥmad al-Asīr (Photo saidadays.com)

Au sein du monde arabe, le courant salafi syro-libanais apparaît comme une exception en raison de son absence de visibilité, en comparaison avec celle dont il jouit dans  les sociétés du Golfe, au Maghreb, en Jordanie ou en Égypte . En Syrie, l’isolement, voire la marginalité du salafisme se comprend aisément en raison de la répression dont il fait l’objet depuis plusieurs décennies, avec la bénédiction de l’establishment religieux officiel, de sensibilité soufie. La situation au Liban est, en revanche, plus complexe. Relativement bien implanté dans la ville de Tripoli, sans toutefois y rencontrer une adhésion massive, il demeure minoritaire à Beyrouth, malgré l’existence de l’institut Sirāj al-Munīr dirigé par ‘Abd al-Hādī Wahbī, un disciple de Muḥammad Nāṣir al-Dīn al-Albānī (1914-1999). Cette indifférence d’une large part de la population sunnite libanaise, y compris à Tripoli, s’explique principalement pour l’essentiel par l’absence de personnalités réellement charismatiques, tant au niveau des oulémas qu’à celui des prédicateurs. En effet, jusqu’à présent, aucun imam salafi au Liban ne s’était imposé comme un orateur exceptionnel, capable d’enthousiasmer son auditoire du jumuʿa (vendredi) à travers des prêches « enflammés ». S’il existe des individus reconnus comme des références religieuses, au seul niveau local, aucun n’incarne cependant une sommité incontournable, capable d’attirer des étudiants en théologie musulmane venus du reste du monde.

Hors des frontières libanaises, trois noms reviennent le plus souvent lorsqu’il s’agit d’évoquer les salafis au pays du Cèdre : Dā‘ī al-Islām al-Šahāl, ‘Abd ar-Raḥmān al-Dimašqiyya et ‘Umar Bakrī. Le premier d’entre eux, Dā‘ī al-Islām al-Šahāl, dispose d’un certain leadership sur la salafiyya au Liban, mais sans pour autant détenir une autorité religieuse comparable à celles des oulémas saoudiens, à plus forte raison à l’extérieur du pays. À l’étranger, il est plus souvent sollicité par des journalistes désireux de recueillir sa lecture des événements politiques au Liban, que par de jeunes salafis à la recherche d’un avis juridique sur une question religieuse. Quant à ‘Abd ar-Raḥmān al-Dimašqiyya, originaire de Beyrouth, il vit en exil à Riyad. Cet éloignement géographique lui interdit de jouer un rôle de premier plan au Liban, en dépit d’une renommée internationale construite grâce aux succès de de ses émissions télévisées, essentiellement consacrées à la lutte contre le chiisme. Enfin, ‘Umar Bakrī est particulièrement connu en Occident, notamment en Grande-Bretagne, où il a résidé pendant près de vingt ans. Installé depuis l’été 2005 à Tripoli, ‘Umar Bakrī ne dispose cependant, malgré la récurrence de ses déclarations fracassantes dans les médias, que d’une marge de manœuvre limitée. Menacé d’une condamnation de prison à perpétuité, contre laquelle il a fait appel, ses démêlés judiciaires l’ont conduit à se rapprocher politiquement du Hezbollah chiite, dont l’un de ses membres, le député Nawār Sāḥilī, assure sa défense en tant qu’avocat.

En dehors de ces grandes figures médiatiques, d’autres personnalités, beaucoup moins connues, sont récemment apparues sur le devant  de la scène. À Tripoli, tout d’abord, le mouvement de soutien à la révolution syrienne, qui est principalement animé par des acteurs religieux, a permis de faire connaître au grand public des personnalités telle que Sālim al-Rifā‘ī. Ancien chef de file du courant salafi en Allemagne, Sālim al-Rifā‘ī a subit un certain nombre de pressions policières en raison du contexte sécuritaire de l’après 11 septembre. À l’instar de ‘Umar Bakrī, il décide de retourner définitivement vivre au Liban, à partir de 2006. Toutefois, à la différence du prédicateur londonien, Sālim al-Rifā‘ī détient des atouts lui permettant d’espérer un jour atteindre le statut de « savant » (‘Ālim). Son ouvrage de jurisprudence a été recommandé par deux des plus prestigieux oulémas saoudiens – ‘Abd al-‘Azīz b. Bāz (1912-1999) et Sāliḥ al-Fawzān – lui conférant ainsi de solides ressources de légitimation, que peu d’acteurs religieux possèdent dans la région, à plus forte raison au Liban. Particulièrement engagé en faveur de la révolution syrienne, Sālim al-Rifā‘ī a tenu des propos particulièrement explicites lors de son prêche du vendredi 27 janvier, où il s’est adressé ouvertement aux sunnites de Syrie.

« Si les Iraniens viennent de loin pour secourir le régime syrien, alors sachez que vos frères de Tripoli sont prêt à vous secourir ! Frères de Syrie, vos frères de Tripoli attendent votre appel, prêts à franchir la frontière pour vous secourir ! »

Cette dynamique en faveur de la révolution syrienne, sur fond d’escalade du discours confessionnel, est désormais soutenue, voire amplifiée, par les leaders traditionnels de la salafiyya libanaise. Ainsi le 1er février, Dā‘ī al-Islām al-Šahāl a confirmé aux médias locaux qu’il avait bien rédigé une fatwa exhortant les musulmans à soutenir la révolution syrienne, tant par des dons financiers que par l’envoi d’armes lourdes. Le même jour, depuis son exil saoudien, ʿAbd ar-Raḥmān al-Dimašqiyya, désormais surnommé par ses partisans « l’Imam de Beyrouth », lance un appel via Internet aux sunnites des régions limitrophes de la Syrie. Les habitants de Tripoli y étaient explicitement incités à tuer tous les soldats syriens présents à la frontière au nord du Liban. ‘Abd ar-Raḥmān ad-Dimašqiyya va même plus loin, demandant à ses auditeurs libanais et irakiens d’abattre tous les membres des groupes armés, du Hezbollah ou de l’Armée du Mahdī, cherchant à s’introduire en Syrie, par la Bekaa ou l’Irak, afin de prêter main forte au régime alaouite.

Cette mobilisation des salafis libanais en faveur de la révolution syrienne ne se limite pas, loin s’en faut, à la ville de Tripoli, ni à l’exploitation du Web 2.0 par les exilés. Si pour l’heure les mosquées de Beyrouth sont encore relativement silencieuses, les milieux islamistes de Saïda, la ville sunnite du sud Liban, sont en ébullition, galvanisés par les prêches combatifs d’Aḥmad al-Asīr. Plus actif à lui seul que l’ensemble des personnalités que nous venons d’évoquer, le cheikh Aḥmad al-Asīr al-Ḥusaynī est l’imam de la mosquée Bilāl b. Rabāḥ, située dans la commune de ‘Abra, à l’est de Saïda. Quasiment inconnu des médias avant cet été, il est aujourd’hui l’une des personnalités religieuses les plus influentes du Liban, attirant chaque vendredi entre 2000 et 2500 fidèles, un public impressionnant pour une petite ville de banlieue, à plus forte raison dans un pays où celui-ci n’est pas un jour chômé. Cette affluence ne se limite pas aux sermons du vendredi, la mosquée d’Aḥmad al-Asīr ayant rassemblé jusqu’à 4000 personnes lors de la 27e nuit du Ramadan, plus connu sous le nom de Laylat al-Qadr ou Nuit du Destin. Ce succès rencontré par le prédicateur de ‘Abra, s’explique avant tout par ses talents de tribun, défiant ouvertement le régime syrien, l’Iran et ses partisants du Hezbollah dans ses discours et sermons du vendredi.

« Nous n’accepterons pas la domination de qui que ce soit ! Nous n’accepterons pas l’abjecte (ḥaqīra) tutelle syro-iranienne (sur le Liban) ! […] Assez de mépris pour les sunnites ! Assez de mépris pour leur sang, leur sécurité et l’honneur de leurs femmes ! […] Avez-vous vu ce qui se déroule, des milliers de massacres en Syrie, des milliers de viols, les mosquées sont détruites et les oulémas se font assassiner ! […] Où est la dignité, où est la loyauté, où est la fougue pour défendre votre honneur (al-ġīra), où ?! […] La Communauté (Umma), qui avait autrefois conquis le monde, a peur et regarde les massacres en Syrie sans bouger, ni réagir ; mais où sommes-nous mes frères ?! […] Il est obligatoire de mener un jihad pour briser cette domination et nous ne tolèrerons pas que quiconque, quand bien même il prétendrait se hisser jusqu’au ciel, nous menace dans ce pays (le Liban) ! »

Ainsi, les sujets abordés par Aḥmad al-Asīr, qu’il s’agisse des massacres perpétrés par les milices alaouites en Syrie ou du sentiment d’humiliation ressenti par les sunnites libanais devant l’arrogance du Hezbollah, sont au cœur des tensions politico-religieuses actuelles. Ce sentiment d’humiliation trouve naturellement un écho dans les milieux populaires, voire dans les classes moyennes. Aḥmad al-Asīr, incarne pour beaucoup la force symbolique qui fait sans doute à leurs yeux défaut aux représentations politiques traditionnelles de la communauté sunnite, notamment le Courant du futur. Conscient de sa stature, et de son poids sur la scène politique, Aḥmad al-Asīr n’hésite plus à interpeller directement les dirigeants de l’État libanais, que ce soit dans sa mosquée ou à l’occasion d’une manifestation en faveur de la révolution syrienne.

À l’instar des révolutions et mouvements de contestation du « printemps arabe », la présence de ses partisans sur les réseaux sociaux a grandement contribué à sa notoriété et à la diffusion de ses prêches. Sur Facebook, un groupe créé par les admirateurs du cheikh à la fin du mois de décembre 2011, compte aujourd’hui près de 5000 membres.  Les plateformes de partage de vidéos, tels que Youtube, sont également investies par ses supporters. Plus surprenant, des militants politiques n’ayant pas un rapport immédiat avec l’islamisme utilisent des extraits de ses discours au service de leur propre stratégie de mobilisation. À titre d’exemple, une vidéo incitant à participer à la journée internationale de la colère en soutien au peuple syrien, le 21 janvier 2012, est accompagnée par l’enregistrement audio d’un rassemblement organisé environ un mois plus tôt, dans la mosquée Bilāl b. Rabāḥ.  Certes, il ne faut pas surestimer l’autorité spirituelle d’Aḥmad al-Asīr, qui demeure un dā‘ī, ne prétendant pas accéder, à court ou moyen terme, à une position de savant (‘Ālim) d’envergure internationale. Cependant, si les prédicateurs ne bénéficient pas d’un prestige comparable à celui des oulémas, leur influence peut parfois dépasser celle de ces derniers comme le démontre le succès phénoménal de l’Égyptien Muḥammad Hassān ou celui du Koweïtien Nabīl al-‘Awaḍī.

Pour citer ce billet : Romain Caillet, « Le phénomène Aḥmad al-Asīr : un nouveau visage du salafisme au Liban ? (1/2) », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 10 février 2012. [En ligne]
http://ifpo.hypotheses.org/3075

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La chasse au guépard et au lynx en Syrie et en Irak au Moyen Âge

Archives ouvertes de l'Ifpo - 7 février, 2012 - 19:52
Le guépard était encore présent au Moyen Âge à l'état sauvage au Proche-Orient. On trouvait des guépards sur la côte, notamment dans la région d'Antioche et dans le nord de la Syrie médiévale, dans les déserts de l'actuelle Jordanie et dans ceux situés à l'ouest de l'Euphrate (région de la Samāwa) et en Irak. Le billet présente les techniques de chasse au guépard et au lynx dans ces régions à partir de témoignages des XIIe et XIVe siècles.
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La chasse au guépard et au lynx en Syrie et en Irak au Moyen Âge

Carnets de l’Ifpo - 7 février, 2012 - 19:00

Comme nous l’avons vu dans notre précédent billet (« Chasser lions et panthères en Syrie au Moyen Âge »), le guépard était à l’époque encore présent à l’état sauvage au Proche-Orient. On trouvait des guépards sur la côte, notamment dans la région d’Antioche et dans le nord de la Syrie médiévale, dans les déserts de l’actuelle Jordanie et dans ceux situés à l’ouest de l’Euphrate (région de la Samāwa). Ibn Manglī (xive siècle), décrit et fait l’éloge des guépards de la Samāwa (trad. Viré 1984, p. 98-99) :

Les connaisseurs déclarent que les guépards de la Samāwa sont les meilleurs pour la chasse en battue fermée (halqa), alors que ceux d’Égypte leur sont supérieurs en courre libre, mais moins beaux de robe. Les guépards égyptiens ont un port plus altier et sont plus allongés de corps, ce qui leur permet d’entreprendre la gazelle dorcade, tandis que ceux de la Samāwa ont des lignes plus gracieuses. La plupart de ces derniers ont la robe blanchâtre aux mouchetures rares, le corps svelte et les membres effilés ; chez eux, le mâle est meilleur preneur que la femelle, mais celle-ci reste de beaucoup la plus belle de toute l’espèce et elle se montre infatigable à la course ; il se trouve même certaines femelles capables de tenir le train après les gazelles une journée entière. Ces guépards ont longue échine et longue queue ; haussant le col pour aveuer[1], on les prendrait pour des marionnettes, se retournant, leur échine se love comme un serpent et leur queue, dressée, rappelle une lance. C’est, certes, de toutes les races, la plus belle, la meilleure pour le courre et la plus digne de louanges.

Chasse à cheval, avec guépard assis derrière le cavalier. Aiguière Blacas (détail), vers 1232, Irak, Mossoul. British Museum, ME OA 1866.12-29.61

Toujours selon Ibn Manglī, le guépard abondait également à l’est du Sinjār, dans la vallée d’al-Ṯarṯār (الثرثار), dans l’actuel Irak. Capturés, ces excellents chasseurs, rapides et résistants à la chaleur comme au froid, étaient vendus sur les marchés de Mossoul et d’Erbil pour être exportés dans toute la région (Ibn Manglī, trad. Viré 1984, p. 99-100). L’artisanat de la région de Mossoul au xiiie siècle témoigne que le motif du guépard de chasse y était courant (voir ci-contre l’aiguière Blacas du British Museum).

Ibn Manglī met en avant les qualités de chasseurs des guépards syriens et irakiens ; ceux-ci ont d’ailleurs été utilisés comme auxiliaires de chasse, dans tout le monde arabe et notamment en Syrie. Ceci nous est notamment confirmé par les mémoires d’Usāma Ibn Munqiḏ, seigneur de Šayzar en Syrie, mort en 1188. Ces mémoires contiennent plusieurs anecdotes personnelles sur la chasse, ainsi que sur la faune présente dans le nord de la Syrie à son époque, notamment les grands prédateurs aujourd’hui disparus de la région comme le lion, la panthère et le guépard. Le père d’Usāma possédait un guépard apprivoisé, qui avait été capturé encore sauvage, et dont s’occupait un serviteur préposé, le « guépardier » (fahhād). Cet employé, richement rémunéré, devait être bon chasseur et pisteur pour guider l’animal à la capture de ses proies [2]. Il était aussi dompteur et dresseur, l’affaitage [3] du félin étant le fruit d’un long apprentissage. Parfaitement apprivoisé et habitué à ses maîtres, le guépard vivait librement dans la maison familiale des Munqiḏ, ne s’attaquant jamais aux chèvres, gazelles domestiques et chevaux possédés par la famille. Comme un chat ou un chien, il se laissait peigner par la servante avec docilité. Mais celle-ci le battait parfois quand il urinait sur la couverture où il couchait ! (trad. Miquel 1983, p. 405).

Fauconnier et guépard apprivoisé (dét.), Inde du Nord, c. 1610-1615, Londres, Victoria and Albert Museum, IS.48:37/B-195

Le guépard était entraîné à grimper à cheval et à chasser la gazelle avec beaucoup d’efficacité (trad. Miquel 1983, p. 405). Il était comparé au meilleur autour ou faucon de chasse que possédait le père d’Usāma. Un jour, le guépard réussit presque l’exploit de capturer deux lièvres à la fois : la gueule encore remplie du premier lièvre, il continua sa course, et en arrêta un deuxième en le frappant avec ses pattes, même si, ne pouvant le saisir, il dut le laisser s’échapper.

Usāma a également été témoin d’une chasse au lynx (peut-être un caracal : al-wašaq [4]), près de Sinjār [5]. L’animal était monté à cheval et était lancé sur le gibier comme un guépard (trad. Miquel, p. 387). Le dressage du lynx comme auxiliaire de chasse est bien connu dans l’Orient médiéval. Le lynx caracal était particulièrement recherché pour capturer des lièvres et surtout des oiseaux, qu’il pouvait attraper à leur envol, grâce à ses exceptionnelles facultés de saut. Selon Ibn Manglī (trad. Viré, p. 107-108), cette chasse au caracal se pratiquait dans la région de Mossoul, à Byzance et surtout en Perse. De fait, on trouve cet animal représenté sur de nombreuses miniatures persanes, et son utilisation comme auxiliaire de chasse est bien documentée en Inde (Divyabhanusinh 2006, p. 225-230).

Les souvenirs de chasse au guépard et au lynx évoqués par Usāma sont tout à fait conformes ce qu’en dit la littérature cynégétique arabe médiévale. On dressait les guépards à chasser principalement le lièvre et la gazelle car, plus rapide que le chien, le guépard peut rattraper ces deux animaux en pleine course sur terrain découvert. On le lançait sur sa proie, la plupart du temps depuis la croupe du cheval où il se tenait assis derrière le cavalier. Il fallait un long dressage, proche des techniques de la fauconnerie, pour obtenir de l’animal qu’il puisse monter et descendre de la monture sur ordre. Comme pour un faucon,  son gardien lui couvrait les yeux d’un masque, qui n’était enlevé qu’au moment d’être lancé sur sa proie. Ainsi, le guépard était maintenu calme et ne chassait que sur ordre. Ces techniques de chasse, ancestrales, furent répandues dans tout le Proche-Orient, ainsi qu’en Perse et en Inde (Viré 1977, Vincent 1994, Divyabhanusinh 2006). Dans ce dernier pays, la chasse au guépard se perpétua jusque dans les années 1930. La technique utilisée différait légèrement de celle pratiquée dans le monde arabe : on amenait les guépards sur le terrain de chasse sur des chariots tirés par des bœufs, comme le montre la miniature suivante, datée du xvie siècle.

Vers 1600. British Library, Johnson Collection, J-67-6

Un film réalisé en 1939 par deux reporters du National Geographic, les frères John et Franck Craighead, nous permet de nous faire une idée précise du spectacle offert par cette chasse.

Le guépard d’Orient en Occident

Un autre passage des mémoires d’Usāma ibn Munqiḏ nous informe sur les connaissances zoologiques des Arabes sur les grands félins. Un jour qu’Usāma passait à Haïfa, alors occupée par les Croisés, un « Franc » se proposa de lui vendre un guépard. Usāma se montra intéressé mais on lui amena une panthère qui « avait été si bien élevée qu’elle semblait entrée dans la peau d’un chien ». Usāma ne voulut pas acheter l’animal et expliqua au Franc que c’était une panthère et non un guépard, et fut très étonné qu’on puisse avoir réussi à dresser un animal aussi sauvage car, selon Ibn Munqiḏ, il ne s’habitue jamais à l’homme, contrairement au guépard. Usāma poursuit son récit en détaillant les différences anatomiques entre les deux animaux : « La différence entre la panthère et le guépard est que l’une a la face allongée comme celle du chien et les yeux clairs, tandis que l’autre a la face arrondie, avec des yeux noirs » (trad. Miquel 1983, p. 251). Cette brève mention est la plus ancienne expliquant des différences anatomiques entre ces deux espèces, qui furent longtemps confondues, notamment en Occident ou à Byzance (Buquet 2011). La méprise du marchand européen n’est peut-être pas si étonnante car on ne disposait pas à l’époque de nom spécifique pour désigner le guépard. Les mots pardus, leopardus, lonza, lyepart, et tous leurs dérivés, pouvaient désigner la panthère ou le guépard, voir même parfois le lynx [6]. C’est sous le nom de leopardus qu’est désigné le guépard de chasse à la cour de l’empereur Frédéric II au xiiie siècle, quand cette technique cynégétique est importée en Europe. La possession de guépards devint à partir de la fin du xive siècle un privilège de la noblesse italienne et française, un attribut de richesse et de pouvoir. Si cette mode du guépard ne dura en Europe que jusqu’à la fin du xvie siècle, elle témoigna longtemps des échanges avec le monde arabe, par l’importation de techniques de chasses orientales et par la recherche d’animaux rares et exotiques.

Benozzo Gozzoli, Procession des Mages (détail), 1459, Florence, Palazzo Medici-Riccardi, Cappela Medici

 

Annexe

Carte du Proche-Orient avec présence des guépards (XIIe-XIVe s.)

 

Bibliographie Sources

Ibn Manglī, De la chasse. Commerce des grands de ce monde avec les bêtes sauvages des déserts sans onde, traduction François Viré, Paris, Sindbad, 1984.

Ousama ibn Mounkidh, un émir syrien au premier siècle des croisades (1095–1188), éd. Hartwig Derenbourg, Paris, 1889. [En ligne] http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5440995n.r

Usāma Ibn Munqiḏ, Des enseignements de la vie. Souvenirs d’un gentilhomme syrien du temps des Croisades, traduction André Miquel, Paris, Imprimerie Nationale, 1983 (Collection orientale).

Études

Buquet, Thierry, 2011 : « Le guépard médiéval, ou comment reconnaître un animal sans nom », Reinardus, 23, p. 12-47. DOI 10.1075/rein.23.02buq. [En ligne]  http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00655131/fr/ (version auteur déposée sur HalSHS).

Cobb, Paul M., 2005 : Usama ibn Munqidh: Warrior-Poet in the Age of Crusades, Oxford, Oneworld.

Craighead, Franck Jr et John, 1942 : « Life with an Indian Prince », National Geographic Magazine, 81/2, février 1942, p. 235-272.

Craighead, Franck Jr et John, 2011 : Life with an Indian Prince, Boise, Archives of American Falconry (Heritage Publications Series, 2).

Divyabhanusinh, Ch., 2006 : The End Of A Trail. The Cheetah In India, New Delhi – New York, Oxford University Press, 3e éd. (1re éd. New Delhi Banyan Books, 1995).

Vincent, Thierry, 1994 : « Quand les guépardiers rivalisaient de savoir-faire avec les fauconniers », dans La chasse au vol au fil des temps [catalogue d’exposition], Gien, Musée international de la chasse, p. 153-162.

Viré, François, 1977 : « Fahd », dans Encyclopédie de l’Islam (EI2), 2 (C-G), Leiden-Paris, Brill-Maisonneuve et Larose, 1977, p. 757-761.

[1] Aveuer ou avuer. Chasse : Suivre le gibier de l’œil.

[2] « Sachez que galoper, le guépard en croupe, aux trousses d’une gazelle est tout un art et que c’en est un aussi de la lui mettre à portée  chaque fois qu’un guépardier faillit en l’un d’eux, il se déshonore. », Al-Asadī (auteur d’une encyclopédie cynégétique, rédigée à Bagdad vers 1241), cité dans Ibn Manglī, trad. Viré 1994, note 104, p. 267.

[3] J’emploie ici volontairement le terme utilisé en fauconnerie désignant le dressage et l’apprentissage des oiseaux de proie, tant les techniques sont proches (Vincent 1994). On trouve le mot en latin, sous la forme affaytandum, appliqué au dressage des guépards, dans les archives de la cour de l’empereur Frédéric II en Sicile au xiiie siècle (Buquet 2011, p. 26).

[4] Miquel traduit le zoonyme wašaq par lynx ou caracal. Wašaq peut aussi désigner le serval (Leptailurus serval, cf. Viré 1960, p. 758),  mais est aussi un mot pouvant désigner le lynx en général, quelque soit son espèce (Ibn Manglī, voir remarques de Viré, note 126, p. 268).

[5] Aujourd’hui dans le Nord-Ouest de l’Irak, entre Mossoul et l’actuelle frontière avec la Syrie.

[6] Le mot panthera ne désignait en Occident avant le xve siècle qu’un animal fabuleux, décrit dans la littérature, les bestiaires et les encyclopédies. Dans un contexte vernaculaire, c’est toujours le mot leopardus (ou pardus) qui est utilisé pour désigner les auxiliaires de chasse (guépards) ou les panthères captives présentes dans les ménageries princières (Buquet 2011).

Pour citer ce billet : Thierry Buquet, « La chasse au guépard et au lynx en Syrie et en Irak au Moyen Âge », Les Carnets de l’Ifpo. La recherche en train de se faire à l’Institut français du Proche-Orient (Hypotheses.org), 7 février 2012. [En ligne] http://ifpo.hypotheses.org/1916
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