Bérénice Lagarce

Archéologie et histoire

Statut Boursière d'aide à la recherche MAEE

À l’Ifpo de 2008 à 2011

Département Archéologie et histoire de l’Antiquité

Site Damas Jisr al-Abyad

 


 

Thèse

  • La divinité au Proche-Orient et en Égypte aux IIIe et IIe millénaires av. J.-C., sous la direction de Dominique Valbelle, Centre de Recherches égyptologiques de la Sorbonne - Paris IV.

Publications

  • « Réexamen des monuments du Palais royal d’Ougarit inscrits en hiéroglyphes égyptiens conservés au Musée national de Damas », dans Le Mobilier du Palais royal d’Ougarit, RSO XVII, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon, 2008.
  • « Les objets inscrits aux noms des pharaons du Nouvel Empire », dans L’Orient des Palais. Le Palais royal d’Ougarit au Bronze récent, sous la direction de M. al-Maqdissi et V. Matoïan, Documents d’Archéologie Syrienne XV, Damas, 2008, p. 153-157.
  • « Un fragment de vase en albâtre inscrit en hiéroglyphes égyptiens de Mishrifeh-Qatna », à paraître.

 

Problématique de la thèse

L’étude des cultures anciennes fait une large part à celle de leurs croyances religieuses ; cependant, on n’a guère coutume de se demander si chacune des sociétés considérées a la même conception de ce qu’est le divin. Ainsi, si l’on emploie, pour désigner les puissances qui peuplent le panthéon et les rites des Égyptiens et des peuples proche-orientaux, le même terme de « dieu » ou de « divinité », il est toutefois important de chercher à distinguer ce que recouvre au juste la notion de divin dans chacun des deux contextes.

Une recherche sur la conception du divin dans l’Egypte et le Proche-Orient anciens est d’abord enrichissante en ce qu’elle entend aborder la question de façon comparative et transversale, tandis que les études existantes dans ce domaine ont tendance à l’envisager en se concentrant spécifiquement soit sur l’Egypte, soit sur la région proche-orientale, selon la spécialité des auteurs. Or on sait que ces deux zones géographiques ont entretenu d’importants rapports depuis des époques très anciennes, ce que viennent corroborer de plus en plus de trouvailles témoignant d’échanges matériels et humains. Il est donc inévitable que des similitudes dans l’appréhension de la divinité et dans son évolution se soient développées très tôt dans ces deux régions, coexistant assurément avec des spécificités locales persistantes. Ce sont ces différentes tendances que nous projetons d’explorer dans le cadre du doctorat commencé à la Sorbonne, en étudiant les sources les plus diverses possible permettant de dégager une définition du divin pour les civilisations proche-orientales et égyptienne à leurs débuts, puis d’en suivre les modifications jusqu’à l’avènement, dans tout le bassin méditerranéen, de la véritable koïnè culturelle et artistique du Ier millénaire avant J.-C. Cette étude cherche donc à mettre en évidence les ressemblances, les différences et les éventuelles influences réciproques qui ont pu se manifester, selon les époques, dans l’approche du divin propre à l’Egypte, d’une part, et aux cultures proche-orientales, d’autre part. La région du Levant et de la Mésopotamie ne devra en effet pas être envisagée comme une civilisation homogène, étant donné les peuplements divers et l’histoire politique complexe qu’elle a connus.

La période étudiée (IIIe et IIe millénaires avant J.-C.) permet d’apprécier les religions égyptienne et proche-orientales à un stade où l’on peut commencer à percevoir des influences réciproques possibles, puis de suivre les interpénétrations qui se produisent au fil de l’histoire des contacts entre les deux civilisations. Ceux-ci sont successivement de plusieurs ordres, parmi lesquels on peut distinguer en particulier une phase de constitution d’une politique extérieure égyptienne en direction du Levant au Moyen Empire, phase qui s’achève à l’aube de la domination des Hyksos, puisque celle-ci, née d’une arrivée graduelle mais massive d’ « Asiatiques » dans la Vallée du Nil, procède d’un mouvement inverse. Un nouveau tournant intervient avec l’avènement du Nouvel Empire, qui voit les souverains égyptiens développer au Proche-Orient une politique offensive de conquête. Ces vicissitudes dans les relations entre les deux zones tout au long du IIème millénaire soulèvent évidemment la question de savoir s’il est possible de discerner l’impact de ces différents événements politiques dans les cultures respectives de l’une et de l’autre, à travers la documentation dont nous disposons.

Les deux ensembles culturels sur lesquels nous nous sommes proposé de faire porter notre étude, d’une part le Levant et le Proche-Orient mésopotamien (Syrie - Liban - Palestine, jusqu’à Mari en Mésopotamie), à l’exclusion de l’Anatolie, et d’autre part l’Egypte, ont évidemment en commun une pratique très ancienne du polythéisme ainsi qu’un corpus mythologique qui comprend des éléments de cosmogonie et une hiérarchie des différents dieux, et qui s’étoffe au fil du temps. Par ailleurs, on constate dès la première moitié du IIe millénaire un phénomène d’adoption de certaines divinités d’une rive de la Méditerranée par le panthéon de l’autre, ce qui indique une grande similitude dans la structure des conceptions religieuses propres au Levant et à l’Egypte, capables d’absorber sans bouleversement des éléments rapportés mais fonctionnant sur un mode manifestement très proche du système de pensée autochtone.

Pourtant, cette apparente homogénéité, ou du moins ce parallélisme, entre les deux sphères religieuses prises en considération et leurs évolutions, occulte toute une série d’attributs et de pratiques qui semblent indiquer, chez les Egyptiens et les Levantins des divergences dans leur conception du divin. Par exemple, s’il est vrai que des effigies des dieux sont connues dès le IIIe millénaire au Levant comme en Egypte, l’iconographie divine de ce dernier pays présente une différence structurelle de taille avec celle que pratiquent ses voisins orientaux, à savoir l’usage prégnant des attributs animaux dans la représentation du corps et du visage des divinités. Au Levant, le physique divin est généralement de type entièrement humain, ce qui contribue d’ailleurs à rendre malaisée la distinction entre les différents dieux figurés, en l’absence de légende indiquant leur identité, et même, dans certains cas, entre les divinités et les humains. Seuls certains êtres mythologiques, issus du répertoire mésopotamien, bénéficient d’une apparence hybride, plutôt monstrueuse qu’animale, mais il ne s’agit pas de divinités à part entière, mais de héros mythiques ou de « démons ». Certes, à nombre de dieux et de déesses proche-orientaux est associé leur animal symbolique, qui a souvent une signification similaire à celui, de même espèce, qui entre dans la composition du corps d’un dieu égyptien, mais le fait de représenter un être sous une apparence humaine homogène ou, au contraire, de le douer d’un corps qui transcende les barrières des règnes naturels traduit certainement une différence de nature du divin dans les conceptions respectives des deux religions. En outre, dans la mesure où les croyances égyptiennes ne semblent pas comporter d’êtres que l’on puisse qualifier de héros, on peut présumer que les distinctions qui ont un sens pour une religion, telle que la distinction entre dieux, démons et héros, ne sont pas forcément valables pour l’autre.

Les types de documents auxquels nous avons recours pour nos recherches sont variés, choix d’autant plus nécessaire que, pour la zone proche-orientale, les monuments représentant des divinités sont très rarement légendés, contrairement à ce qui était pratiqué en Egypte ancienne ; de plus, les sources textuelles proche-orientales relatives aux croyances religieuses aux époques anciennes sont, pour ce qui en est aujourd’hui conservé, bien restreintes par rapport à la documentation disponible pour l’Egypte dans ce domaine. Nous nous fondons donc, bien sûr, sur les recueils mythologiques, hymnes et prières, textes rituels, inscriptions cultuelles retrouvés au Levant, en Mésopotamie et en Egypte, mais aussi sur toutes les sources iconographiques livrées par l’archéologie : reliefs, statuaire, figurines, glyptique, peinture, décor de mobilier… Il serait également intéressant, si possible, de tâcher de compléter l’approche par une étude comparative de l’architecture cultuelle de différents sites orientaux et égyptiens des IIIe et IIe millénaires.

Plusieurs pistes de réflexion sont praticables à partir de ce corpus : en examinant les titres et attributs prêtés aux divinités, nous cherchons à savoir quel principe peut, dans les différents contextes, être au fondement de leur élaboration : selon les cas, une divinité pourra incarner plutôt l’expression d’une force ou d’un phénomène naturels, celle d’un besoin vital (tel que l’eau, la fertilité, la fécondité, la mort, l’embaumement), d’une activité (artisanat, extraction, poterie, activité de scribe), d’un principe social (royauté, justice), ou encore réunir plusieurs de ces traits à la fois. Par ailleurs, nous nous attachons à examiner comment sont réparties les fonctions au sein des différents panthéons, si l’on peut y discerner différentes catégories de divinités, des hiérarchies, et quels types de liens unissent entre eux les membres de ces panthéons (liens familiaux, sociaux, politiques). Nous nous penchons particulièrement sur les rapports entre pouvoir royal et divinité, problématique qui paraît cruciale pour la compréhension du fonctionnement des souverainetés proche-orientales et pharaonique dans l’Antiquité, et de l’influence de celles-ci sur l’évolution de la religion.

Le rapport du roi et de son entourage aux dieux est d’ailleurs bien plus documenté que ce qui relève de la piété personnelle, ce qui entraîne une vision déséquilibrée des choses. Cela étant, la royauté semble bien être, dès les origines, étroitement liée aux dieux, avec lesquels elle entretient des relations privilégiées, et il est clair que ces derniers sont dans une grande mesure issus d’une volonté d’élaborer autour de cette institution un système théologique et mental qui la sanctifie et l’oriente. En Egypte comme au Levant, dès les origines, le roi est investi de son pouvoir par le dieu, et parmi les divinités les plus importantes et les plus anciennes se rangent celles de la royauté. Il sera d’ailleurs intéressant de se pencher sur les similitudes frappantes qui existent entre les personnalités attribuées à ces dieux dans les deux cultures : Horus, Rê et Osiris pour le pouvoir pharaonique, Baal/Hadad et El pour celui des cités de la rive orientale de la Méditerranée. En revanche, la nature de l’association du roi et du dieu présente une différence fondamentale selon que l’on considère l’un ou l’autre contexte : il est bien connu que dans la Vallée du Nil, le pharaon est non seulement l’officiant légitime de tout culte divin, mais est le dieu lui-même, dès son vivant, et qu’il est par conséquent révéré en tant que divinité ; au Proche-Orient, le roi est également l’intermédiaire privilégié entre hommes et dieux, le prêtre par excellence, mais sa nature n’est pas celle d’un dieu à proprement parler. C’est seulement pour les ancêtres royaux défunts qu’il paraît légitime de parler de divinisation au Levant ; encore faudrait-il voir s’il s’agit d’une divinisation comparable à celle qui touche également les pharaons défunts. En tout cas, si l’on a affaire dans les deux régions considérées à une royauté divine, la nature du rapport du roi aux divinités et le rôle des divinités de la royauté vis-à-vis du monarque semble devoir faire l’objet d’une comparaison détaillée.